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Full text of "Du contrat social : ou, Principes du droit politique"

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DU  CONTRAT 

SOCIAL; 
O  U 

PRINCIPES 
DU     DROIT 

POLITIQUE. 

Par  J.  J.  Rou  S  S  EAU  j  Citoyen 

de  Genève. 


Fœderis  îcquas 


Dicamus  leges. 

£neU.  XI. 


"Edition  Sans  Cartons ,  à  laquelle  on  a  ajouté 

une  Lettre  de  l' Auteur  aujeul  Ami  qui  lui 

refie  dans  le  monde. 


/ 


S* 

A    AMSTERDAM. 

Chez  Marc  -  Michel  Rey. 

M.     D  C  C.     L  X  I  I. 


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i-^-.'.' 


AVERTISSEMENT, 

V-/  E  petit  Traité  eft  extrait 
d'un  Ouvrage  plus  étendu  , 
entrepris  autrefois  fans  avoir 
confdlté  mes  forces,  &  aban. 
donné  depuis   long  -  temps. 
Des  divers  morceaux  qu*on 
pouvoit  tirer  de  ce  qui  étoit 
fait ,  celui-ci  eft  le  plus  con- 
fidérable  ,   &   m'a  paru  le 
moins  indigne  d'être  oiFert 
au  Public.  Le  refte  n'eft  déjà 
plus. 


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TABLE 
DES    LIVRES 

E  T 
DES  CHAPITRES. 

LIVRE      I. 

Oà  Fpn  examine  comment  Vlioni" 
me  'pciJJ'e  de  Vétat  de  nature  a 
Ve'tat  civil  y  &  quelles  font  les 
conditions  ejjentielles  dupacle. 

Chapitre    I.    Sujet    de     ce   premier 
Livre  ^ page  3 

II.  Des  premières  SGciétés,   5 

'     '  m.  Du  droit  du  plus  fort,  1 1 

' IV.    De  VEfcUvage.   .    .    14 

V.  Qu^il  faut  toujours  re- 
monter à  une  première 
convention 25 


0^  'j 


TABLE.  y 

Chapitre  VI •  Du  Paâefoclal.  p.  28 

VIL  Vu  Souverain,    .  .  35 

Vill.  De  VEtat  civil.   .  41 

IX.  Du  Domaine  réel.   .  44 

LIVRE   IL 

Où  il  efl  traité  de  la  Lcgi/lation. 

Chapitre    I.    Que    la    Souveraineté 
ejl  inaliénable.   .....  53 

— .= IL   Que  la  Souveraineté    efi 

.  indivifible 57 

-i— m.    Si  la    volonté  générale 

peut  .errer 62 

~. IV.    Des  bornes  du  Pouvoir 

Jouverain 66 

^ —   V.   Du   Droit   de    vie   &   de 

mort. 77 

VI.   De   la  Loi 8^ 

,. Vil  Du  Légijlateur.   .  .  ^2 

VllL  Du  Peuple.     .   .    105 

. IX.  Suite.    .  , 10§ 


V]  TABLE 

t(f^'^*  Chapitre  X.  Suïu riR 

, XI.   Dis    divers  Jijlêmes    ds 

légiflation 124 

.— XII.  Divifion  des  Loix.    130 


L   I  V  P.  E     III. 

Où  il  ejl  traité  des  loix  poli  tiques  , 
c\fi'CL'dire  ^  de  la  forme  du 
Gpuvernement, 

Chapitre  I.  Du    Gouvernement  en 
général.  ......    13^ 

— II.  Du  princife  qui  conjlitue 

les    diverfes    formes     d& 
Gouvernement.  .   .  .    I^I 
. — ^— —  III.  Dïvijion  des  Gouverne- 
ments  159 

. IV.  De   la.  Démocratie,  16^ 

^ V.   De   VAriJlocratie,   .    I^p 

VI.  De   la  Monarchie,   175 

*—- VII.  Des  gouvernements  mix-- 

tes, JS^ 

.        f 


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\i^^^A^'î^.^^' 


TABLE  vff 

ChapiteE  VIIL  Que  toute  forme  de 
Gouvernement  rCefi  fas. 
propre  à  tout  pays.  .    1^4 

■*- IX.    Des    Jignes    d^un   bon 

Gouvernement.  .   .  .20^ 

•"— — —  X.  De  Vabus  du  Gouverne- 
ment &  de  fa  pente  L 
dégénérer 214 

-  XL  De  la  mort  du  corps  poli- 
tique  222 

XII.  Comment    fe  maintient 

V autorité fouverain  e.  2  2  5 

XlII.  Suite 228 

XIV.  Suite 253 

XV.  Des  Députés  ou  Répré- 

fentans. 2^5 

— XVI.    Que     Vinjlitution    du 

Gouvernement  n^efl  point 
un  Contrat 245 

— XVII.  De     Vinjlitution     du 

Gouvernement.   .  .  .   24J 

'  '  '  XVIII.  Moyens  de  prévenir 
les  ufurpations  du  GoU' 
yermmmt 2i^ 

»    /  .       '■  " 


viij  TABLE. 

LIVRE     IV. 

Ou  continuant  de  traiter  des  loix 
politiques  on  expofè  les  moyens 
d* affermir  la  conftitution  de 
l'Etat, 

Chapitre  I.  Que  la,  volonté  générait 

eJllndeJtructibU.   .  .    259 

: —   II.    Des     Suffrages.   .    .    26S 

III.  Des  éleciions.   .   .   .   274 

IV.  Des  comices  romains.  280 

' V.    Vu  Tribunal.   .   .   .   j>ip 

VI.     De    la   Dictature.   ^\6 

VIL   De   la   Cenfure.   .   ^24 

VIII.   De  la  Religion  civile, 

. -,—  IX,    Conclu/ion^  ....  5^0 


PRINCIPES 

PO  LITiaUK 

Liy-RE    Premier. 

Je  VEUX  chercher  fi  dans  l'ordre 
civil  il  peut  y  avoir  quelque  règle 
d'adminiftration  légitime  &  fûre, 
en  prenant  les  hommes  tels  qu'ils 
font  y  &  les  loix  telles  qu'elles 
peuvent  être  :  Je  tâcherai  tou- 
jours d'allier  dans  cette  recher- 
che,  ce  que  le  droit  permet  avec 
ce  que  l'intérêt  prefcrit,  afin  que 
la  juftice  &  l'utilité  ne  fe  trou- 
"vent  point  divifées. 


J'entre  en  matière  fans  prou- 
ver l'importance  de  mon  fujet- 
On  me  demandera  fî  je  fuis  Prin- 
ce ou  Légiflateur  pour  écrire  fur 
la  Politique?  Je  réponds  que  non, 
&  que  c'eft  pour  cela  que  j'écris 
fur  la  Politique.  Si  j'étois  Prince 
ou  Légiflateur  ^  je  ne  perdrois 
pas  mon  temps  à  dire  ce  qu'il 
faut  faire  ;  je  le  ferois  ^  ou  je  me 
tairois. 

Né  Citoyen  d'un  État  libre. 
Si  membre  du  Souverain  \  quel- 
que foible  influence  que  puifle 
avoir  ma  voix  dans  les  affaires 
publiques ,  le  droit  d'y  voter  fuf- 
lit  pour  m'impofer  le  devoir  de 
m'en  inftruife.  Heureux  toutes 
les  fois  que  je  médite  fur  les  Gou- 
vernements 3  de  trouver  toujours 
dans  mes  recherches  de  nouvel- 
les raifons  d'aimer  celui  de  moi\ 

Pays  ! 

/ 


#  )(  5  )(  # 


CHAPITRE    L 

Sujet  de  ce    Premier  Livre. 

L'i^OMME  eft  né  libre ,  &  par- 
tout il  eft  dans  les  fers.  Tel  fe 
croit  le  maître  des  autres ,  qui 
ne  laifle  pas  d'être  plus  efclave 
qu'eux.Comment  ce  changement 
s'eft-il  fait  ?  Je  l'ignore.  Qii'eft^ 
ce  qui  peut  le  rendre  légitime  l 
Je  crois  pouvoir  réfoudre  cette 
queftion. 

Si  je  ne  confiderois  que  la  force 
&  l'effet  qui  en  dérive ,  je  dirois  : 
Tant  qu'un  Peuple  eft  contraint 
d'obéir  &  qu'il  obéit ,  il  fait  bien; 
fi-tôt  qu'il  peut  fecouer  le  joug 
&  qu'il  le  fecoue  3  il  fait  encore 
mieux  :  car^  recouvrant  fa  liber- 
té par  le  même  droit  qui  la  lui  a 
«  ravie ,  ou  il  eft  fondé  à  la  repren- 


^  )  C  4  )  C  # 
dre,  ou  l'on  ne  Tétoit  point  à  la 
lui  ôter.  Mais  l'ordre  focial  eft 
un  droit  facré  ^  qui  fert  de  bafe 
à  tous  les  autres.  Cependant  ce 
droit  ne  vient  point  de  la  natu- 
re ;  il  eft  donc  fondé  fur  des  con- 
ventions :  il  s'agit  de  favoir  quel- 
les font  ces  conventions.  Avant 
d'en  venir-là  je  dois  établir  ce  que 
je  viens  d'avancer. 


VI 


#)(  5  )(# 

CHAPITRE    IL 

Des    -premières    Sociétés, 

La  plus  ancienne  de  toutes  les 
fociétés  &  la  feule  naturelle  ^  eft 
celle  de  la  famille.    Encore  les 
enfants  ne  reftent-ils  liés  au  père 
qu'auffi  long-temps  qu'ils  ont  be- 
foin  de  lui  pour  fe  conferver.  Si- 
tôt que  ce  befoin  cefle  ^  le  lien 
naturel  fe  diflbut.  Les  enfants , 
exempts  de  Tobéiflance  qu'ils  dé- 
voient au  père ,  le  père  exempt 
des  foins  qu'il  devoit  aux  enfants, 
rentrent  tous    également   dans 
Tindépendance.  S'ils  continuent 
de  refter  unis,  ce  la'eft  plus  natu- 
rellement,  c'efl  volontairement; 
&  la  famille   elle-même  ne  fe 
maintient  que  par  convention. 
Cette  liberté   commune  efl 
•  A3 


,j-^ 


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#)(  6  )(  :# 
une  conféquence  de  la  nature  de 
rhomme.  Sa  première  loi  eft  de 
veiller  à  fa  propre  confervation  , 
fes  premiers  foins  font  ceux  qu'il 
fe  doit  à  lui-même;  &^  fi-tôt 
qu'il  eft  en  âge  de  raifon,  lui  feul 
étant  juge  des  moyens  propres  à 
le  confer^'^er  ^  devient  par-là  fon 
propre  maître. 

La  famille  eft  donc  5  fi  l'on 
veut ,  le  premier  modèle  des  fo- 
ciéîés  politiques;  le  chef  eft  l'ima- 
ge du  père  5  le  peuple  eft  l'image 
des  enfants  ;   5c  tous  étant  nés 
égaux  6c  libres  ^  n'aliènent  leur 
liberté  que  pour  leur  utilité.  Tou- 
te la  différence  eft  que  dans  la 
famille  l'amour  du  père  pour  fes 
enfants  le  paye  des  foins  qu'il  leur 
rend  j  6c  que  dans  l'Etat  le  pla'^** 
fir  de  commander  fupplée  à  ce^ 
amour  que  le  chef  n'a  pas  pou- 
fes  peuples* 


r 


#  )  (  7  )  (  # 
Grotius  nie  que  tout  pouvoir 
humain  foit  établi  en  faveur 
de  ceux  qui  font  gouvernés  : 
Il  cite  Tefclavage  en  exemple. 
Sa  plus  confiante  manière  de 
raifonner  eft  d'établir  toujours  le 
droit  par  le  fait  *.  On  pourroif 
employer  une  méthode  plus  con- 
féquente  y  mais  non  p^is  plus  favo- 
rable aux  Tyrans. 

Il  est  donc  douteux^  félon 
Grotius  5  fi  le  genre  humain  ap- 
partient à  une  centaine  d'hom- 
mes ^  ou  fi  cette  centaine  d'hom- 
mes appartient  au  genre  humain  ; 
&  il  paroît  dans  tout  fon  livre 
pencher   pour  le  premier  avis  : 

*  ,3  Les  favantes  recherches  fur  le  droit 
y,  public  ne  font  fouvent  que  l'hiftoire  des 
„  anciens  abus ,  Sz  on  s'eft  entêté  mal-à-pro_ 
„  pos  quand  on  s'eft  donné  la  peine  de  les 
„  trop  étudier.  "  Traité  manufcrh  des  intérêts 
de  la  Fr.  avec  [es  vGtJlns  ;  par  M.  L.  M.  d''A* 

?  Voilà  précifément  ce  qu'a  fait  Grotius, 
A  4 


; 


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J,^^ 


=^  )  (  8  )  (  ^ 
c'eft  aiiffi  le  fentiment  de  Hob- 
bès.  Ainfi  voilà  refpece  humaine 
divifée  en  troupeaux  de  bétail  ^ 
dont  chacun  a  fon  chef  5  qui  le 
garde  pour  le  dévorer. 

Comme  un  pâtre  eft  d'une  na- 
ture fupérieure  à  celle  de  fon  trou- 
peau 5  les  pafteurs  d'hommes^  qui 
font  leurs  chers ,  font  auffi  d'u- 
ne nature  fupérieure  à  celle  de 
leurs  peuples.  Ainfi  raifonnoit, 
au  rapport  de  Philon ,  l'Empereur 
Galiguîa  ^  concluant  affez  bien  de 
cette  analogie  que  les  Rois  étoient 
des  Dieux  y  ou  que  les  peuples, 
ctoient  des  bêtes. 

Le  raisqnnfment  de  ce  Cali- 
gula  revient  à  celui  de  Hobbès  6c 
de  Grotius.  Ariftote  avant  eux 
tous  avoit  dit  aufli  que  les  hom- 
i^ies  ne  font  point  naturellement 
égaux  5  mais  que  les  uns  naiflent 
pour  l'efclavage  &  les  autres  pour 
la  domination. 

.     \  ■ 


11 


#  )(  9  )(# 
Aristote  avoit  raifon  ;  mais 
ri  prenoit  TefFet  pour  la  caufe. 
Tout  homme  né  dans  Tefclavage 
nait  pour  l'efclavage  5  rien  n'eft 
plus  certain.  Les  efclaves  perdent 
tout  c^ans  leurs  fers ,  jufqu'au  de- 
fir  d'en  fortir:  ils  aiment  leur  fer- 
vitude  comme  les  compagnons 
d^Ulyffe  aimoient  leur  abrutifle- 
ment  *.  S'il  y  a  donc  des  efclaves 
par  nature  ^  c'eft  parce  qu'il  y  a 
eu  des  efclaves  contre  nature.  La 
force  a  fait  les  premiers  efclaves  ^ 
îeur  lâcheté  les  a  perpétués. 

Je  n'ai  rien  dit  du  Roi  Adamj 
ni  de  l'Empereur  Noé  y  père  de 
trois  grands  Monarques  qui  fe 
partagèrent  l'univers  j  comme  fi- 
rent les  enfants  de  Saturne,  qu'or> 
a  cru  reconnoître  en  eux.  J'efpe- 
re  qu'on  me  Içaura  gré  de  cette 

*  Voyez  un  petit  traité  de  Plutarque  inti* 
\  ^lé  :  Que  les  bêtes  ufent  de  la  raifon». 


14 


#   )  C    10  )  (   # 

îiiodération  ;  car  y  defcendant  di- 
reftement  de  Tun  de  ces  Princes  5 
&  peut-être  de  la  branche  aînée, 
que  fçais-je  fi  par  la  vérification 
des  titres  je  ne  me  trouverois 
point  le  légitime  Roi  du  genre 
humain?  Quoiqu'il  en  foit>  on  ne 
peut  difconvenir  qu'Adam  n'ait 
été  Souverain  du  monde  y  com- 
me Robinfon  de  fcn  Ille  5  tant 
qu'il  en  fut  le  feul  habitant  ^  de 
ce  qu'il  y  avoit  de  commode  dans 
cet  Empire ,  étoit  que  le  Monar- 
que affuré  fur  fon  trône  n'avoit 
à  craindre  ni  rébellions ,  ni  guer-. 
res  y  ni  confpirateurs. 


#  )(  M  )(  # 

CHAPITRE    III. 

Du  Droit  du  plus  fort. 

Le  plus  fort  n'eft  jamais  affez 
fort  pour  être  toujours  le  maître^ 
s'il  ne  transforme  fa  force  en  droit, 
&  l'obéiflance  en  devoir.  De-là  le 
droit  du  plus  fort ,  droit  pris  iro- 
niquement en  apparence  &  réel- 
lement établi  en  principe  :  Mais 
ne  nous  expliquera -t -on  jamais 
ce  mot?  La  force  eft  une  puiflance 
phyfique  j  je  ne  vois  point  quelle 
moralité  peut  réfulter  de  fes  ef- 
fets. Céder  à  la  force  eft  un  afte 
de  néceffité  ^  non  de  volonté  ; 
c'eft  tout  au  plus  un  a6te  de  pru- 
dence. En  quel  iens  pourra -ce 
être  un  devoir  ? 

Supposons  un  moment  ce  pré- 
tendu droit.  Je  dis  qu'il  n'en  ré- 
-•-  »  - 


fuite  qu'un  galimathias  inexpli- 
cable. Car  fitôt  que  c'eft  la  force 
qui  fait  le  droit ,  l'effet  change 
avec  la  caufe  ;  toute  force  qui 
furmonte  k  première,  fuccedeà 
fon  droit.  Si  tôt  qu'on  peut  défo- 
béir  impunément  y    on  le  peut 
légitimement ,  &  puifque  le  plus 
fort  a  toujours  raifon  y  il  ne  s'agit 
que  de  faire  en  forte  qu'on  foit 
le  plus  fort.   Or  qu'eft  -  ce  qu'un 
droit  qui   périt  quand  la  force 
ceffe?  S'il  faut  obéir  par  force  3 
on  n'a  pas  befoin  d'obéir  par  de- 
voir 5  &  fi  l'on  n'eft  plus  forcé 
d'obéir  ,  on  n'y  eft  plus  obligé. 
On  voit  donc  que  ce  mot  de  droit 
n'ajoute  rien  à  la  force  5   il  ne 
fignifie  ici  rien  du  tout. 

Obéissez  aux  PuiflTances.  Si 
cela  veut  dire,  cédez  à  la  force ^ 
le  précepte  eft  bon,  mais  fuperflu; 
je  répons  qu'il  ne  fera  jamais  vio^ 

^s^f  •  '"  ri 


lé.  Toute  puiflance  vient  de  Dieu» 
je  l'avoue  ;  mais  toute  maladie 
en  vient  auffi.  Eft-ce  à  dire  qu'il 
foit  défendu  d'appeller  le  Méde- 
cin? Qu'un  brigand  me  furprenne 
au  coin  d'un  bois  ;  non  feule- 
ment il  faut  par  force  donner 
la  bourfe  ,  mais  quand  je  pour- 
rois  la  fouftraire  ,  fuis-je  en  con- 
fcience  obligé  de  la  donner  ?  Car 
enfin  le  piftolet  qu'il  tient  eft  auf- 
lî  une  puiflance. 

Convenons  donc  que  force 
ne  fait  pas  droit  y  &  qu'on  n'eft 
obligé  d'obéir  qu'aux  puiflances 
légitimes.  Ainfi  ma  queftion  pri- 
mitive revient  toujours. 


\-. 


#)(i4)(# 

CHAPITRE    IV. 

De  VEfclavage, 

puiSQu'AucuN  homme  n'a  une 
autorité  naturelle  fur  Ton  fem- 
Wable  5  &  puifque  la  force  ne 
■produit  aucun  droit ,  relient  donc 
ies  conventions  pour  bafe  de 
toute  autorité  légitime  parmi  les 
hommes. 

Si  un  particulier  ,  dit  Grotiiis  3 
peut  aliéner  fa  liberté  &  fe  rendre 
■efclave  d'un  maitr4^  ^  pourquoi 
tout  un  peuple  ne  pourroit  -  il 
pas  aliéner  la  fienne  ^  &  fe  rendre 
fujet  d'un  Roi  ?  Il  y  a  là  bien 
des  mots  équivoques  qui  auroient 
befoin  d'explication^  mais  tenons- 
nous-en  à  celui  à' aliéner.  Aliéner 
c'eft  donner  ou  vendre.  Or  un 
homme  qui  4^q  fait  efclave  4'uif 


%t  '^ 


\ 


autre ,  ne  fe  donne  pas  y  il  fe 
vend  ^  tout  au  moins  pour  fa 
fubfiftance  :  mais  un  peuple  pour- 
quoi fe  vend-il  ?  Bien-loin  qu'un 
Roi  fourniffe  à  fes  fujets  leur  fub- 
fiftance 5  il  ne  tire  la  fîenne  que 
d'eux  5  &  félon  Rabelais  ,  un  Roi 
ne  vit  pas  de  peu.  Les  fujets 
donnent  donc  leur  perfonne  à 
x:ondition  qu'on  prendra  aulïï 
leur  bien  ?  Je  ne  vois  pas  ce  qu'il 
leur  refte  à  conferver. 

On  dira  que  le  defpote  affure 
a  fes  fujets  la  tranquillité  civile. 
Soit;  mais  qu'y  gagnent-ils  5  fi 
les  guerres  que  fon  ambition  leur 
attire,  fi  fon  infatiable  avidité  , 
fi  les  vexations  de  fon  miniftere 
les  défolent  plus  que  ne  feroient 
leurs  diffentions?  Qu'y  gagnent- 
iils,  fi  cette  tranquillité  rnême 
eft  une  de  leurs  miferes  r  On  vit 
^w^nquille  auffi  dans  les  cachots; 


en  eft-ce  affez  pour  s'y  trouver 
bien  ?  Les  Grecs ,  enfermés  dans 
l'antre  du  Cyclope,  y  vivoient 
tranquilles  >  en  attendant  que 
leur  tour  vînt  d'être  dévorés. 

DiRE  qu'un  homme  fe  donne 
gratuitement  ;,    c'eft    dire    ime 
chofe  abfurde  &  inconcevable^ 
un  tel  afte  eft  illégitime  &  nul , 
par  cela  feul  que  celui  qui  le  fait, 
n'eft-pas  dans  fon  bon  iens.  Dire 
la  même  chofe  de  tout  un  peu- 
ple 3  c'eft  fuppofer  un  peuple  de 
foux  :  la  folie  ne  fait  pas  droit. 
Quand  chacun  pourroit  s'a- 
liéner lui-même ,  il  ne  peut  aliéner 
fes  enfants  ;  ils  naiffent  hommes 
&  libres;  leur  liberté  leur  appar- 
tient  5  nul  n'a  droit  d'en  difpoler 
qu'eux.  Avant  qu'ils  foient  en 
âge  de  raifon ,  le  père  peut  en 
leur  nom  ftipuler  des  conditions 
pour  leur  confervation ,  pour  Içur 

-V  bien 

:^^^^   ■    r  //' 


^#  )(  17  )(  # 
bien-être  ;  mais  non  les  donner 
irrévocablement  &  fans  condi- 
tion j  canin  tel  don  eft  contraire 
aux  fins  de  la  nature ,  &  pafTe 
les  droits  de  la  paternité.  Il  fau- 
droit  donc  pour  qu'un  gouver- 
nement arbitraire  fût  légitime, 
qu'à  chaque  génération  le  peuple 
fut  le  maître  de  l'admettre  ou 
de  le  rejetter  :    mais    alors   ce 
gouvernement  ne  feroit  plus  ar- 
bitraire. 

Renoncer  à  fa  liberté,  c'eft 
renoncer  à  fa  qualité  d'homme, 

aux  droits  de  l'humanité,  même 
a  les  devoirs.  Il  n'y  a  nul  dédom- 
magement poffible  pour  quicon- 
que renonce  à  tout.  Une  telle 
renonciation  eft  incompatible 
avec  k  nature  de  l'homme,  & 
cdt  oter  toute  morahté  à  Tes 
aaions  que  d'ôter  toute  liberté 
4, la   volonté.  Enfin   c'ei^   une 


/; 


?^-')  i,^ 


#K  i8  )(  # 
convention  vaine  &  contradic- 
toire ,  de  ftipuler  d'une  part  une 
autorité  abiolue  ^  &  de  Tautre 
une  obéiffance  fans  bornes.  N'eft- 
il  pas  clair  qu'on  n'eft  engagé  à 
rien  envers  celui  dont  on  a  droit 
de  tout  exiger  ^  &  cette  feule 
condition  ,  fans  équivalent ,  fans 
échange  ^  n'entraîne-t-elle  pas  la 
nullité  de  Tafte  ?  Car  quel  droit 
mon  efclave  auroit-il  contre  moi ,. 
puifque  tout  ce  qu'il  a  m'appar- 
tient y  &  que  fon  droit  étant  le 
mien  ^  ce  droit  de  moi  contre 
moi-même  eft  un  mot  qui  n'a 
aucun  fens? 

Grotius  ôc  les  autres  tirent 
de  la  guerre  un  autre  origine  du 
prétendu  droit  d'efclavage.  Le 
vainqueur  ayant  ,  félon  eux  ^  le 
droit  de  tuer  le  vaincu  y  celui-ci 
peut  racheter  fa  vie  aux  dépens 
de  fa  liberté  j  convention  d'au^ 


^t 


#  )(  I9)(  =# 
tant  plu  s  légitime  qu'elle  tourne 
au  profit  de  tous  deux. 

Mais  il  eft  clair  que  ce  pré- 
tendu droit  de  tuer  les  vaincus  y 
ne  rélulte  en  aucune  manière  de 
l'état  de  guerre,  par  cela  feul 
que  les  hommes  vivant  dans  leur 
primitive  indépendance  ,  n'ont 
point  entre  eux  de  rapport  aflTez 
confiant  pour  confiituer  ni  Fétat 
de  paix,  ni  l'état  de  guerre^  ils  ne 
font  point  naturellement  enne-* 
mis.  C'eft  le  rapport  des  chofes  y 
&  non  des  hommes  y  qui  confti- 
tue  la  guerre ,  &  l'état  de  guerre 
ne  pouvant  naître  des  fimples 
relations  perionnelles  y  mais  feu- 
lement des  relations  réelles  y  la 
guerre  privée  ou  d'homme  à 
homme  ne  peut  exifter  ^  ni  dans 
l'état  de  nature  où  il  n'y  a  point 
4e.  propriété  conftante  y  ni  dans 


<r 


#    )  (    20    )  (    # 

?état    locial    où   tout  ell:    fous 
l'autorité  des  loix. 

Les  combats  particuliers,  les 
duels,  les  rencontres,  font  des 
ades  qui  ne  conftituent  point 
un  état  ;  &  à  l'égard  des  guerres 
privées  ,  autorifées  par  les  éta- 
bliflements  de  Louis  IX  ,  Roi  de 
France  y  èc  fufpendues  par  la  paix 
de  Dieu  ,  ce  font  des  abus  du 
gouvernement  féodal  ,  lyftême 
abfurde  s'il  en  fut  jamais ,  con- 
traire aux  principes  du  droit  na- 
,turel ,  &  à  toute  bonne  politique» 

La  guerre  n'eft  donc  point 
une  relation  d'homme  à  homme  , 
mais  une  relation  d'état  à  état^ 
dans  laquelle  les  particuliers  ne 
font  ennemis  qu'accidentelle- 
ment j.  non  point  comme  hom- 
mes ,  ni  même  comme  citoyens , 
mais  comme  foldats  j  non  point 
comme  membres  de  la  patrie* 


"^ 


^^ 


#  )(  21  )(  # 

mais  comme  fes  défenfeurs.  Enfin 
chaque  Etat  ne  peut  avoir  pour 
ennemis  que  d'autres  Etats,  & 
non  pas  des  hommes^  attendu 
qu'entre  choies  de  diverfes  na- 
tures y  on  ne  peut  fixer  aucun 
vrai  rapport. 

Ce  principe  eft  même  con- 
forme aux  maximes  établies  de 
tous  les  temps&à  la  pratique  conf- 
tante  de  tous  les  peuples  policés. 
Les  déclarations  de  guerre  font 
moins  des  avertifîemens  aux  puit 
fances  qu^à  leurs  fiijets.  L'étran- 
ger y  foit  Roi  5  foit  particulier  , 
foit  peuple  y  qui  vole^  tue  ou  dé- 
tient les  fujets  fans  déclarer  la 
guerre  au  Prince  y  n'eft  pas  un 
ennemi  y  c'eft  un  brigand.  Mê^ 
me  en  pleine  guerre  un  prince  jufte 
s'empare  bien  en  pays  ennemi  de 
tout  ce  qui  appartient  au  pubhc  ^ 
mais  il  refpede  la  perfonoe  &  Içâ 

^    '..V   '  'f/^^^  ^ 


biens  des  particuliers  ^  il  refpefte 
des  droits  fur  lefquels  font  fondés 
les  fiens.  La  fin  de  la  guerre  étant 
la  deftruaion  de  l'Etat  ennemi , 
on  a  droit  d'en  tueries  défenieurs 
tant  qu'ils  ont  les  armes  à  la  main; 
mais  fi  -  tôt  qu'ils  les  pofent  &  fe 
rendent  y  ceffant  d'être  ennemis 
ou  inftruments  deTennemi,  ils 
redeviennent  fimplement  hom- 
mes^ &  l'on  n'a  plus  de  droit  fur 
leur  vie.  Quelquefois  on  peut  tuer 
l'Etat  fans  tuer  un  feul  de  ks 
membres:  Or  la  guerre  ne  donne 
aucun  droit  qui  ne  foit  néceflaire 
à  fa  fin.  Ces  principes  ne  font  pas 
ceux  de  Grotius  ;  ils  ne  font  pas 
fondés  iiir  des  autorités  de  Poètes, 
mais  ils  dérivent  de  la  nature 
des  chofes  y  &  font  fondés  fur  Li 
raifon. 

A  l'égard  du  droit  de  con- 
ig^uête  5  il  n'a  d'autre  fondement 


4 


I 


#)(  2?  )(  # 

que  la  Loi  du  plus  fort.  Si  la  guer- 
re ne  donne  point  au  vainqueur 
le  droit  de  mafiacrer  les  peuples 
vaincus,  ce  droit  qu^il  n'a  pas^ 
ne  peut  fonder  celui  de  les  afler- 
vir.  On  n'a  le  droit  de  tuer  l'enne- 
mijque  quand  on  ne  peut  le  faire 
efclave  j  le  droit  de  le  faire  efcla^ 
ve  ne  vient  donc  pas  du  droit  de 
le  tuer:  C'eft  donc  un  échange 
inique  de  lui  faire  acheter  au  prix 
de  fa  liberté  fa  vie  fur  laquelle  on 
n'a  aucun  droit.  En  établilTant 
le  droit  de  vie  &  de  mort  fur  le 
droit  d'efclavage ,  &  le  droit  d'ef- 
clavage  fur  le  droit  de  vie  &  de 
mort  3  n'eft  -  il  pas  clair  qu'on 
tombe  dans  le  cercle  vicieux  ? 

En  supposant  même  ce  terri- 
ble droit  de  tout  tuer  y  je  dis 
qu'un  efclave  fait  à  la  guerre,  ou 
un  peuple  conquis ,  n'eft  tenu  à 
lieu  du  tout  envers  ion  maître  4^ 


#  )  (  H  )  (  # 
qu'à  lui  obéir  autant  qu'il  y  eft 
forcé.  En  prenant  un  équivalent 
à  fa  vie,  le  vainqueur  ne  lui  en  a 
point  fait  grâce  :  au  lieu  de  le 
tuer  fans  fruit  il  Fa  tué  utilement. 
Loin  donc  qu'il  ait  acquis  fur  lui 
nulle  autorité  jointe  à  la  force  5 
l'état  de  guerre  fubfifte  entre  eux 
comme  auparavant  ,  leur  rela- 
tion même  en  eft  l'effet  y  &  Tu- 
fage  du  droit  delà  guerre  ne  fup- 
pofe  aucun  traité  de  paix.  Ils  ont 
fait  une  convention  j  foit  :,  mais 
cette  convention  ,  loin  de  dé- 
truire l'état  de  guerre  >  en  fup- 
pofe  la  continuité. 

A I  N  s  1 5  de  quelque  fens  qu'on 
envifage  les  chofes ,  le  droi(t  d'ef- 
clavage  eft  nul ,  non  feulement 
parce  qu'il  eft  illégitime  ,  mais 
parce  qu'il  eft  abfurdè&  ne  ïîgm- 
fierien.  Ces  mots,  efcUvage  & 
droit  y  foat  contradictoires  ^  \h 


^  i  sex^ 


^■ 


î 


#)(  ^5  )(# 
s'excluent  mutuellement.  Soit 
d'un  homme  à  un  homme  3  foit 
d'un  homme  à  un  peuple ,  ce  dif- 
coiirs^^fera  toujours  également 
infenlé.  Je  fais  avec  toi  une  con>' 
vention  toute  à  ta  charge  &  toute 
à  7nori  profit  ,  que  fohferverai 
tant  qu'il  me  plaira  ^  &  que  tu 
ob/hveras  tant   qu'il  me  plaira. 

CHAPITRE     V, 

Quiljaut  toujours  remonter  h 
une  première  convention, 

Quand  j'âccorderois  tout  ce  que 
j'ai  réfuté  jufqu'ici ,  les  fauteurs 
du  defpotilme  n'en  feroient  pas 
plus  avancés.  11  y  aura  toujours 
une  grande  différence  entre  fou- 
mettre  une'  multitude  ^  &  régir 
\mt  fociété.  Que  des  hommes 
énais  foient  fucceffivement  affer- 

C 

■.■■    -f^r.  * 


#    )(    26    )(    ^ 

vis  à  un  feul ,  en  quelque  nom- 
bre qu'ils  puilTent  être  ^  je  ne  vois 
là  qu'un  maître  Se  des  efclaves  ^ 
je  n'y  vois  point  un  peuple  &  fon 
chefjc'efl,  fi  l'on  veut ,  une  agré- 
gation y  mais  non  pas  une  aflb- 
dation  ,  il  n'y  a  là  ni  bien  public 
ni  corps  politique.  Cet  homme  y 
eût-il affervi  la  moitié  du  monde, 
n'eft  toujours  qu'un  particulier  ^ 
fon  intérêt ,  léparé  de  celui  des 
autres  ,  n'eft  toujours  qu'un  in- 
térêt privé.  Si  ce  même  homme 
vient  à  périr  ,  fon  Empire  après 
luirefte  épars  &  fans  liailbn,  com- 
me un  chêne  fe  dilTout  6c  tombe 
en  un  tas  de  cendres  ,  après  que 
le  feu  l'a  confumé. 

Un  peuple,  dit  Grotius , 
peut  fe  donner  à  un  Roi.  Selon 
Grotius  un  peuple  eft  donc  un 
peuple  avant  de  fe  donner  à  un 
Roi.  Ce  don  même  ell  un  afte 


#  )  (  V  )  (  # 
civil,  il  fuppofe  une  délibération 
publique.  Avant  donc  que  d'e- 
xaminer Tafte  par  lequel  un  peu- 
ple élit  un  Roi ,  il  feroit  bon  d'e- 
xaminer l'aâie  par  lequel  un  peu- 
ple eft  lin  peuple.  Car  cet  aâ:e 
étant  néceflairement  antérieur  à 
Tautre  ,  eft  le  vrai  fondem.ent  de 
la  Jociété. 

En  effet  ,  s'il  n'y  avoit 
point  de  convention  anté- 
rieure 5  où  leroit  j  à  moins  que 
Féleftion  ne  fût  unanime  ,  l'o- 
bligation pour  le  petit  nombre 
de  le  foumettre  au  choix  du 
grand ,  6c  d'où  cent ,  qui  veulent 
un  maître,  ont-ils  le  droit  de  vo- 
ter pour  dix  qui  n'en  veulent 
point?  La  loi  de  la  pluralité  des 
îiifFrages  eft  elle-même  un  établiC 
fement  de  convention  ,&  fuppofe 
au  moins  une  fois  l'unanimité. 


CHAPITRE    VI. 

Du  Pacte  facial. 

Je  SUPPOSE  les  hommes  par- 
venus à  ce  point  où  les  obftacles 
qui  nuifent  à  leur  confervation 
dans  rétat  de  nature  ,  l'empor- 
tent par  leur  réfiftance  fur  les  for- 
ces que  chaque  individu  peut  em- 
ployer pour  fe  maintenir  dans  cet 
état  ;  alors  cet  état  primitif  ne 
peut  plus  fubfifter  y  &  le  genre 
humain  périroit  s'il  ne  changeoit 
fa  manière  d'être. 

O  R  5  c  o  M  M  E  les  hommes  ne 
peuvent  engendrer  de  nouvelles 
forces  y  mais  feulement  unir  d>c 
diriger  celles  qui  exiftent^  ils 
n'ont  plus  d'autre  moyen  pour  fe 
conferver  ^  que  de  former  par 
agrégation  une  fomme  de  forces 


qui  puifle  remporter  fur  la  réfîH 
tance ,  de  les  mettre  en  jeu  par 
un  feul  mobile  &  de  les  faire  agir 
de  concert. 

Cette  fomme  de  forces  ne 
peut  naître  que  du  concours  de 
pluiieurs  :  mais  la  force  &  la  li- 
berté de  chaque  homme  étant  les 
premiers  inflruments  de  fa  confer- 
vation  ,  comment  les  engagera- 
t-il  fans  fe  nuire  ^  &  fans  négli- 
ger les  foins  qu'il  fe  doit  ?  Cette 
difficulté  ramenée  à  mon  fujet 
peut  s'énoncer  en  ces  termes. 

55  Trouver  une  forme  d'af- 
55  fociations  qui  défende  &  pro- 
55  tege  de  toute  la  force  commu- 
55  ne  la  perfonne  &  les  biens  de 
55  chaque  aflbcié5  &  par  laquelle 
55  chacun  s'unilTant  à  tous  n'o- 
55béiire  pourtant  qu'à  lui-même  & 
55  refte  auffi  libre  qu'auparavant?^*^ 
Tel  eft  le  problême  fondamental 
"^*  Cj 


dont  le  contrat  focial  donne  la 
folution. 

Les  clauses  de  ce  contrat 
font  tellement  déterminées  par 
la  nature  de  l'afte  que  la  moindre 
modification  les  rendroit  vaines 
èc  de  nul  effet  ;  en  forte  que, 
bien  qu'elles  n'aient  peut-être 
jamais  été  formellement  énon- 
cées 5  elles  font  par-tout  les  mê- 
mes 5  par-tout  tacitememt  admi- 
fes  &i  reconnues  ;  julqu'à  ce  que  , 
le  pacte  ibcial  étant  violé  ,  cha- 
cun rentre  alors  dans  fes  premiers 
droits  5c  reprenne  fa  liberté  na- 
turelle 5  en  perdant  la  liberté 
conventionnelle  pour  laquelle  il 
y  renonça.. 

Ces  clauses  bien  étendues  fe 
réduifent  toutes  à  une  feule  ,  fa- 
voir  l'aliénation  totale  de  chaque 
affocié  avec  tous  fes  droits  à  toute 
k  communauté.    Car  première;? 


\ 


#  )  (  3 1  )  (  # 
ment ,  chacun  le  donnant  tout 
entier  y  la  condition  elT:  égale 
pour  tous  5  &  la  condition  étant 
égale  pour  tous  ,  nul  n'a  intérêt 
de  la  rendre  onéreufe  aux  autres. 

De  plus,  l'aliénation  fefai- 
fant  fans  réferve ,  l'union  eft  aufÏÏ 
parfaite  qu'elle  peut  l'être  &  nul 
affbcié  n'a  plus  rien  à  réclamer  : 
Car  s'il  reftoit  quelques  droits 
aux  particuliers  ,  comme  il  n'y 
auroit  aucun  fupérieur  commun 
qui  pût  prononcer  entre  eux  & 
le  public  3  chacun  étant  en  quel- 
que point  fon  propre ,  juge  préten^ 
droit  bien-tôt  l'être  en  tous;  l'état 
de  nature  fubfifteroit ,  &  l'affocia-. 
tion  deviendroit  nécefîairement 
tyrannique  ou  vaine. 

Enfin  chacun  fe  donnant  à 
tous  ne  fe  donne  à  perfonne  ; 
&  ccmm.eiln'ya  pas  un  afTocié 
lur  lequel  on  n'acquière  le  même 


.4: 


#  )(  30(  # 
droit  qu'on  lui  cède  fur  foi  ^  on 
gagne    l'équivalent  de  tout   ce 
qu'on  perd  ,  &  plus  de  force  pour 
conferver  ce  qu'on  a. 

Si  donc  on  écarte  du  pafte 
focial  ce  qui  n'eft  pas  de  fon  ef- 
fence  ^  on  trouvera  qu'il  fe  réduit 
aux  termes  fuivants.  Chacun  de 
nous  met  en  commun  fa  -perfon- 
Ile  &  toute  Ja  puiffance  fous  la 
fuprême  direclïon  de  la  volonté 
générale  ;  &  nous  recevons  en 
corps  chaque  membre  comme  par- 
tie indïvifible   du   tout, 

A  l'instant  ^  au  lieu  de  la 
perfonne  particulière  de  chaque 
contradant  y  cet  afte  d'affocia- 
tion  produit  un. corps  moral  & 
collectif  5  compofé  d'autant  de 
membres  que  raffemblée  a  de 
voix;  lequel  reçoit  de  ce  même 
afte  Ion  unité  ^  fon  moi  commun  , 
fa  vie  &  fa  volonté.  Cette  perfon- 


*^ 


■^. 


#  )(  53  )(# 

ne  publique  ,  qui  fe  forme  ainfî 
par  l'union  de  toutes  les  autres  5 
prenoit  autrefois  le  nom  de  Clté^ , 
<Sc  prend    maintenant    celui  de 

*  Le  vrai  fens  de  ce  mot  s'ed  prefquc 
entièrement  effacé  chez  les  modernes  j  la  plu- 
part premienc  une  ville  pour  une  Cité  &  un 
bourgeois  pour  un  Citoyen.  Ils  ne  favent  pas 
que  les  maifons  font  la  Ville  mais  que  les 
Citoyens  font  la  Cité.  Cette  mêm^e  erreur 
coûta  cher  au;refois  aux  Carthaginois.  Je  n'ai 
pas  lu  que  le  titre  de  cives  ait  jamais  étédon- 
né  aux  fuiets  d'aucun  Prince ,  pas  même  an- 
ciennement aux  Macédoniens  ,  ni  de  nos  iours 
aux  Angiois  ,  quoique  plus  prés  de  la  liberté 
que  tous  les  autres.  Les  feuls  François  pren- 
nent tout  familièrement  ce  nom  de  Citoyens , 
parce  qu'ils  n'en  ont  aucune  véritable  idée , 
comme  on  peut  le  voir  dans  leurs  Diélion- 
naircs ,  fans  quoi  ils  tomberoient  en  l'uTur- 
pant  dans  le  crime  de  Léze-Majefté:  ce  nom 
chez  eux  exprime  une  vertu  &  non  pas  un 
droit.  Quand  Bodin  a  voulu  parler  de  nos 
Citoyens  &  Bourgeois  ,  il  a  fait  une  lourde 
bévue  en  prenant  les  uns  pour  les  autres.  M. 
d'Alemberc  ne  s'y  eil  i>as  trompé,  ik  a  bien 
dilliagué  dans  ion  article  Genève  les  quatre 
ordres  d'hommes ,  [môme  cinq,  en  y  comptant 


.-^i 


^& 


ir- 


#  )  (  54  )  (  # 

République  ou  de  corps  politique  , 
lequel  eft  appelle  par  fes  membres 
Etat  quand  il  eft  paffif.  Souverain 
quand  il  eft  aûif ,  PuiJJ'ance  en 
le  comparant  à  fes  femblables. 
A  l'égard  des  afiociés  ils  prennent 
colledlivement  lenoni  àe  peuple  y 
&  s'appellent  en  particulier  Cito- 
yens ^  comme  participant  à  l'au- 
torité fouveraine  ^&c  Sujets  com- 
me (oumis  aux  loix  de  l"Etat. 
Mais  ces  termes  fe  confondent 
fouvent  &  fe  prennent  l'un  pour 
l'autre  ^  il  fuffit  de  les  favoir 
diftinguer  quand  ils  font  emplo- 
yés  dans  toute  leur  précifion. 

les  fimples  étrangers,]  qui  font  dans  norre 
ville,  &  donc  deux  feulement  compoient 
la  République.  Nul  aucre  au:eur  François, 
que  ie  lâche,  n'a  compris  le  vrai  lens  du 
Biot  Citoyens, 


\ 


^)(  55  )(# 

CHAPITRE   VIL 
Du  Souverain. 

Qn  voit  par  cette  formule 
que  l'afte  d'affociation  renferme 
un  engagement  réciproque  du. 
public  avec  les  particuliers  5  & 
que  chaque  individu  ,  contrac- 
tant 5  pour  ainfi  dire ,  avec  lui- 
même  j  fe  trouve  engagé  fous  un 
double  rapport;  favoir,  com- 
me membre  du  Souverain  envers 
les  particuliers  y  &  comme  mem- 
bre deTEtat  envers  le  Souverain. 
Mais  on  ne  peut  appliquer  ici  la 
maxime  du  droit  civil  ^  que  nul 
n'eft  tenu  aux  engagements  pris 
avec  lui-même  ;  car  il  y  a  biea 
de  la  différence  entre  s'obliger  en- 
vers foi  5  ou  envers  un  tout  dont 
on  fait  partie.. 


Il  faut  remarquer  encore  que 
la  délibération  publique  ^  qui 
peut  obliger  tous  les  fujets  en- 
vers le  Souverain ,  à  caule  des 
deux  différents  rapports  fous  lef- 
quels  chacun  d'eux  eft  envifagé  ^ 
ne  peut  ,  par  la  railon  contraire^ 
obliger  le  Souverain  envers  lui- 
même.  Se  que,  par  coniequent^ 
il  eft  contre  la  nature  du  corps 
politique  que  le  Souverain  s'nn- 
pôle  une  loi  qu'il  ne  puiiTe  enfrein- 
dre. Ne  pouvant  fe  confidérer 
que  fous  un  feul  ôc  même  rapport  y 
il  eft  alors  dans  le  cas  d'un  par- 
ticulier contractant  avec  foi-mê- 
me :  par  où  l'on  voit  qu'il  n'y  a 
ni  ne  peut  y  avoir  nulle  efpece 
de  Loi  fondamentale  obligatoire 
pour  le  corps  du  peuple  5  pas 
même  le  contrat  focial.  Ce  qui 
ne  fignilie  pas  que  ce  corps  ne 
puifle  fort  bien  s'engager  envers 


^- 


/#  )  C  37  )  (  # 
autrui  en  ce  qui  ne  déroge  point 
à  ce  contrat^  car^  à  l'égard  de 
rétranger^  il  devient  un  êtrefim- 
ple  5  un  individu. 

Mais  le  corps  politique  où  le 
Souverain  ne  tirant  fon  être  que 
de  la  fainteté  du  contrat ,  ne  peut 
jamais  s'obliger^  même  envers 
autrui  y  à  rien  qui  déroge  à  cet 
afte  primitif^  comme  d'aliéner 
quelque  portion  de  lui-même  ou 
de  fe  foumettre  à  un  autre  Sou- 
verain. Violer  Fafte  par  lequel 
il  exifte ,  feroit  s'anéantir  ;  &  ce 
qui  n'eft  rien  ^  ne  produit  rien. 

Si-tôt  que  cette  multitude 
cft  ainfi  réunie  en  un  corps ,  on 
ne  peut  ofFenfer  un  des  membres 
lans  attaquer  le  corps  j  encore 
moins  ofFenfer  le  corps  fans  que 
les  membres  s'en  reilentent.  Amfî 
le  devoir  &  l'intérêt  obligent 
également  les  deux  parties  con- 


>    ▼ 


traftantes  à  s'entre-aider  mutuel- 
lement 3  &  les  mêmes  hommes 
doivent  chercher  à  réunir  fous  ce 
double  rapport  tous  les  avanta- 
ges qui  en  dépendent. 

Or  le  Souverain ,  n'étant  for- 
mé que  des  particuliers  qui  le 
compofent  y  n'a  ni  ne  p>eut  avoir 
d'intérêt  contraire  au  leur  ;  par 
conféquent  la  puiffance  fouve- 
raine  n'a  nul  befoin  de  garant 
envers  les  fujets ,  parce  qu'il  eft 
impoffible  que  le  corps  veuille 
nuire  à  tous  fes  membres  ;  &  nous 
verrons  ci  -  après  qu'il  ne  peut 
nuire  à  aucun  en  particulier.  Le 
Souverain  ,  par  cela  feul  qu'il 
eft,  eft  toujours  tout  ce  qu'il  doit 


être. 


Mais  il  n'en  eft  pas  ainfi  des 
fujets  envers  le  Souverain  5  au- 
quel malgré  l'intérêt  commun  ^ 
rien  ne  répondroit  de  leurs  enga- 


#)(  39  )(  # 

gemens  s'il  ne  trouvoit  des  mo- 
yens de  s'afliirer  de  leur  fidélité. 
En  effet  chaque  individu 
peut  comme  homme  avoir  une 
volonté  particulière ,  contraire  ou 
diflemblable  à  la  volonté  géné- 
rale qu'il  a  comme  Citoyen.  Son 
intérêt  particulier  peut  lui  par- 
ler tout  autrement  que  l'intérêt 
commun  ;  fon  exiftence  abfolue 
&  naturellement  indépendante 
peut  lui  faire  envifager  ce  qu'il 
doit  à  la  caufe  commune  com- 
me une  contribution  gratuite  , 
dont  la  perte  fera  moins  nuifible 
aux  autres  que  le  payement  n'en 
eft  onéreux  pour  lui ,  &  regar- 
dant la  perfonne  morale  qui  conf- 
titue  l'État  ^  comme  un  être  de 
raifon ,  parce  que  ce  n'eft  pas  un 
homme  ,  il  jouiroit  des  droits  du 
citoyen  fans  vouloir  remplir  les 
devoirs  du  fujet ,  injuftice  dont 


#  )  C  40  )  C  # 
le  progrès  cauferoit  la  ruine  du 
corps  politique. 

Afin  donc  que  le  pafte  focial 
ne  foit  pas  un  vain  formulaire  ,  il 
renferme  tacitement  cet  engage- 
ment qui  feul  peut  donner  de  la 
force  aux  autres ,   que  quicon- 
que refufera  d'obéir  à  la  volonté 
générale^y  fera  contraint  par  tout 
le  corps  ;  ce  qui  ne  fignifie  autre 
chofe  fmon  qu'on  le  forcera  d'ê- 
tre liBre  :  car  telle  eft  la  condi- 
tion qui  donnant  chaque  Citoyen 
à  la  Patrie  le  garantit  de  toute 
dépendance  perfonnelle;  condi- 
tion qui  fait  l'artifice  &  le  jeu  de 
la  machine  poUtique,  ô:  qui  feule 
rend  légitimes  les  engagements 
civils  5  lefquels  fans  cela  fercient 
abfurdes  ,  tyranniques  ,  Scfujets 
aux  plus  énormes  abus. 


«N^^C*^ 


O^^A?, 


t 


#)(  41   )(# 

CHAPITRE  VIII. 
De  l'Etat  civil. 

(^E  PASSAGE  de  rétat  de  nature 
à  l'état  civil  produit  dans  Thom- 
me  un  changement  très-remar- 
quable 5  en  lubftituant  dans  fa 
conduite  la  juftice  à  l'inftinft^  & 
donnant  à  fes  aftions  la  moralité 
qui  leur  m^anquoit  auparavant. 
C'efl  alors  feulement  que  la  voix 
du  devoir  fuccédant  à  l'impul- 
fîon  phyfique  ^  &  le  droit  à  l'ap- 
pétit, riiom.me  ,  qui  jufques  là 
n'avoit  regardé  que  lui-même, 
fe  voit  forcé  d'agir  fur  d'autres 
principes  ,  &  de  coniulter  farai- 
fon  avant  d'écouter  fes  penchants. 
Quoiqu'il  fe  prive  dans  cet  état  de 
pluficurs  avantages  qu'il  tient 
de^la  nature^  il  en  regagne  d^ 


\ 


#  )(  40(  =^ 

fi  grands  5  les  facultés  s'exercent  -> 
&  fe  développent  ^  Tes  idées  s'é- 
tendent 5  fes  fentiments  s'enno- 
bliffent  5  Ton  ame  toute  entière 
s'élève  à  tel  point ,  que  fi  les  abus 
de  cette  nouvelle  condition  ne 
le  dégradoient  iouvent  au  def- 
lous  de  celle  dont  il  eft  forti  ,  il 
devroit  bénir  fans  ceflTe  Tinftant 
heureux  qui  l'en  arracha  pour  ja- 
mais,, &  qui  5  d'un  animal  ftupi- 
de  ôc  borné,  lit  un  être  intelligent 
§c  un  homme. 

'  Réduisons  toute  cette  balan- 
ce à  des  termes  faciles  à  compa» 
rer.  Ce  que  Thomme  perd  par  le 
contrat  focial  ,  c'eft  la  liberté 
naturelle  &  un  droit  illimité  à 
tout  ce  qui  le  tente  ôc  qu'il  peut 
atteindre  ^  ce  qu'il  gagne  ,  c'eft 
la  liberté  civile  5c  la  propriété  de 
tout  ce  qu'il  poflede.  Pour  ne  pas 
jfe  tromper  dans  ces  conipenla- 


#)(45)(# 
tions  5  il  faut  bien  diftinguer  la 
liberté  naturelle  qui  n'a  pour  bor- 
nes que  les  forces  de  l'individu  , 
de  la  liberté  civile  qui  eft  limitée 
par  la  volonté  générale  ,  &  la 
poiTeffion  qui  n'efl:  que  l'effet  de 
la  force  ou  le  droit  du  premier 
occupant  5  de  la  propriété  qui 
ne  peut  être  fondée  que  fur  un 
titre  pofitif. 

On  pourroit  fur  ce  qui  pré« 
cède  ajouter  à  l'acquis  de  l'état 
civil  ^  la  liberté  morale  ,  qui 
feule  rend  l'homme  vraiment 
maître  de  lui  ^  car  l'impulfion 
du  feul  appétit  eft  efclavage  ,  & 
l'obéiflance  à  la  loi  qu'on  s'eft 
prefcrite  ,  eft  liberté.  Mais  je 
n'en  ai  déjà  que  trop  dit  fur  cet 
article,  &  le  fens  philofophique 
du  mot  liberté  n'eft  pas  ici  de 
mon  fujet. 


f 


n 


4 


#  )  (  44  ) (  # 

00  m^  ¥^^  ■■  ^^0  ¥0m  ^0 

CHAPITRE    IX. 

Du  Domaine  recL 

(Chaque  membre  de  la  com- 
munauté le  donne  à  elle  au  mo- 
ment qu'elle  le  forme,  tel  qu'il 
ie  trouve  aftueîlement  ,  lui  & 
toutes  les  forces ,  dont  les  biens 
qu'il  poflede  font  partie.  Ce 
n^eft  pas  que  par  cet  acte  la 
polleffion  change  de  nature  en 
changeant  de  mains,  &  devienne 
propriété  dans  celles  du  Souve- 
rain :  mais  comme  les  forces  de 
la  Cité  font  incomparablement 
plus  grandes  que, celles  d'un  par- 
ticulier 3  la  poiTelTion  publique 
eft  auffi  dans  le  fait  plus  forte 
&  plus  irrévocable, fans  être  plus 
légitime  ,  au  moins  pour  les 
étrangers.  Car  l'Etat  ^  à  l'égard 


#)(45  )(# 
de  fes  membres  5  eft  maître  de 
tous  leurs  biens  par  le  contrat 
focial  5  qui  dans  l'Etat  fert  de 
bafe  à  tous  les  droits  ;  mais  il  ne 
l'eft  à  regard  des  autres  Puif- 
fanées  ^  que  par  le  droit  du  pre- 
mier occupant,  qu'il  tient  des 
particuliers. 

Le  droit  de  premier  occu- 
pant 5  quoique  plus  réel  que  celui 
du  plus  fort  5  ne  devient  un  vrai 
droit  qu'après  l'établilTement  de 
celui  de  propriété.  Tout  homme 
a  naturellement  droit  à  tout  ce 
qui  lui  eft  nécelTaire  ;  mais  Tafte 
pofîtif  qui  le  rend  propriétaire 
de  quelque  bien  ;,  l'exclut  de 
tout  le  refte.  Sa  part  étant  faite, 
il  doit  s'y  borner.  Se  n'a  plus 
aucun  droit  à  la  communauté. 
Voilà  pourquoi  le  droit  de  pre- 
mier occupant  ,  fi  foible  dans 
l'état  de  nature  :,  eft  refpedabl^ 


#)(  46  )(  # 
à  tout  homme  civil.  On  refpe6le 
moins  dans  ce  droit  ce  qui  eft  à 
autrui  que  ce  qui  n'eft  pas  à  foi. 

En  général  5  pour  autorifer 
fur  un  terrein  quelconque  le  droit 
depremJer  occupant,  il  faut  les 
conditions  luivantes.  Première- 
ment que  ce  terrein  ne  foit  en- 
core habité  par  perfonne  ;  fecon- 
dément ,  qu'on  n'en  occupe  que 
la  quantité  dont  on  a  befoin  pour 
fubfifter  ^  en  troifieme  heu  ,  qu'on 
en  prenne  polTeffion  5  non  par 
une  vaine  cérémonie  5  mais  par 
le  travail  &  la  culture ,  feul  fîgne 
de  propriété  qui  au  défaut  de 
titres  juridiques  doive  être  rei- 
pedé  d'autrui.  . 

En  effet  5  accorder  au  befoin 
&  au  travail  le  droit  de  premier 
occupant ,  n'eft-ce  pas  l'étendre 
auffi  loin  qu  il  peut  aller?  Peut- 
on  ne  pas  donner  des  bornes  à 


#  )  (  47  )  (  # 
ce  droit  ?  Suffira-t-il  de  mettre 
le  pied  fur  un  terrein  commua 
pour  s'en  prétendre  auiTi-tôt  le 
maître  ?  Suffira  - 1  -  il  d'avoir  la 
force  d'en  écarter  un  moment 
les  autres  hommes  pour  leur  ôter 
le  droit  d'y  jamais  revenir?  Com- 
ment un  homme  ou  un  peuple 
peut-il  s'emparer  d'un  territoire 
immenfe  ôc  en  priver  tout  le 
genre  humain  y  autrement  que 
par  une  ufurpation  puniflable , 
puifqu'elle  ôte  au  refte  des  hom- 
mes  le  iéjour  6c  les  aliments  que 
la  nature  leur  donne  en  commun? 
Qiiand  Nuîiez  Balbao  prenoit 
fur  le  rivage  pofleirion  de  la  Mer 
du  Sud  ôc  de  toute  l'Amérique 
méridionale  ,  au  nom  de  la  Cou- 
ronne de  Caftille  ,  étoit-ce  ai^ez 
pour  en  dépolféder  tous  les  habi- 
tants 6c  en  exclure  tous  les  Prmces 
du  monder*  Sur  ce  pied-ià  ces  cérè- 

f 


jj 


.:/ 


^  )  (  48  )  (  # 
monies  le  miiltiplioient  aflez  vai- 
nement 3  &  le  Roi  Catholique 
n'avoit  tout  d'un  coup  qu'à 
prendre  de  fon  cabinet  pofîeffion 
de  tout  l'univers ,  fauf  à  retran- 
cher enfuite  de  Ion  Empire  ce 
qui  étoit  auparavant  poffédé  par 
les  autres  Princes. 

On  conçoit  commuent  les  ter- 
res des  particuliers  réunies  Se 
contiCTiës  deviennent  le  territoire 
public  5  ôc  comment  le  droit  de 
Ibuveraineté  ,  s'étendant  des  fu- 
jets  au  terrein  qu'ils  occupent , 
devient  à  la  fois  réel  d<,  perîon- 
nel  ;  ce  qui  met  les  pofîefleurs 
dans  une  plus  grande  dépen- 
dance 5  &  fait' de  leurs  forces 
même  les  garants  de  leur  fidé- 
lité. Avantage  qui  ne  paroît  pas 
avoir  été  bien  lenti  des  anciens 
Monarques  y  qui  ne  s'appellant 
que  Rois  des  Perfes^  des  Scithçs^ 

^"  aes 


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V 


:")^^ 


*. 


des  Macédoniens  ^  fembloient  fù 
regarder  comme  les  chefs  des 
hommes  ^  pkitôt  que  comme  les 
maîtres  du  pays.  Ceux  d'aujour- 
d'hui s'appellent  plus  habilement 
Rois  de  France  5  d'Efpagne  , 
d'Angleterre  ^  &c.  En  tenant 
ainfi  le  terrein  ^  ils  font  bien  fûrs 
d'en  tenir  les  habitants. 

Ce  qu'il  y  a  de  fingulier 
dans  cette  aliénation  ^  c'eft  que 
loin  qu'en  acceptant  les  biens  des 
particuliers  >  la  communauté  les 
en  dépouille  5  elle  ne  fait  que 
leur  en  affurer  la  légitime  pof- 
feflionj  changer  l'ufurpation  en 
un  véritable  droit  ^  ôc  la  jouif- 
fance  en  propriété.  Alors  les  poC 
felTeurs  étant  confidérés  comme 
dépofitaires  du  bien  pubUc  ^ 
leurs  droits  étant  refpeAés  de 
tous  les  membres  de  TEtat ,  &c 
maintenus  de  toutes  fes  forces 


-',à 


)  (  50  )  (  # 

contre  l'étranger^  par  une  ceffîon 
avantageufe  au  public  ^  &  plus 
encore  à  eux-mêmes  3  ils  ont , 
pour  ainfî  dire  3  acquis  tout  ce 
qu'ils  ont  donné.  Paradoxe  qui 
s'explique  aifément  ^  par  la  diftin- 
ftion  des  droits  que  le  Souverain 
&le  propriétaire  ont  fur  le  même 
fonds  5  comme  on  verra  ci-après. 
Il  peut  arriver  auffi  que  les 
hommes    commencent  à   s'unir 
avant    que    de   rien   pofleder  y 
&  que  s'emparant  enfuite   d'un 
.  terrein   fuffiiant  pour  tous  y  ils 
en   jouiflent   en   commun  y  ou 
qu'ils  le   partagent   entre  eux, 
foit  également  ,  foit  félon  des 
proportions  établies  par  le  Sou- 
verain. De  quelque  manière  que 
fe  faffe  cette  acquifition  y  le  droit 
que  chaque  particulier  a  fur  fon 
propre  fonds  y  eft  toujours  fu- 
bordonné  au  droit  que  la  cona- 


^\ 


^ 


miinauté  a  fur  tous  ^  fans  quoi 
il  n'y  auroit  ni  folidité  dans  le 
lien  focial,  ni  force  réelle  dans 
l'exercice  de  la  Souveraineté. 

Je  terminerai  ce  chapitre  & 
ce  livre  par  une  remarque  qui 
doit  fervir  de  bafe  à  tout  le  fyf- 
tême  focial  ;  c'eft  qu'au  lieu  de 
détruire  l'égalité  naturelle  3  le 
pafte  fondamental  fubftitue  au 
contraire  une  égalité  morale  6c 
légitime  à  ce  que  la  nature  avoit 
pu  mettre  d'inégalité  phyfique 
entre  les  hommes,  &  que  pou- 
vant être  inégaux  en  force  oi^ 
en  génie  y  ils  deviennent  tous 
égaux  par  convention  &  de 
droit.  * 

*  Sous  les  mauvais  gouvernements  cette  ê^a« 
lité  n'eft  qu'apparente  &  illuloire  ;  elle  ne  fert 
qu'à  maintenir  le  paurre  dans  la  mifere  & 
!e  riche  dans  fon  ufurpatîon.  Dans  le  fart  les 
ïoijffpnt  toujours  utiles  à  ceux  qui  pofTedeat, 


fi 


-.      .r.>.'.  i 


#)(  5^  )(  # 

Ôc  nuifibles  à  ceux  qui  n'ont  rien  :  D'où  il 
fuit  que  l'état  focial  n'eft  avantageux  aux 
hommes  qu'autant  qu'ils  ont  tous  quelque 
chofe  ôc  qu'aucun  d'eux  n'a  rien  de  trop. 


Tin  du  Livre  premier* 


fV.  >  *  !<►  i«.  *  *  ,/*  *        r\.  >  «  *  ♦  *  ♦  ♦  nr 


PRINCIPES 

POLITIQUE. 

Livre    Second. 

)POo<x>K)i<>î<)î<>!<>î<>î<>!<>:<>!<>î<)i<>!<>K:)^)î<:^ 

CHAPITRE    ï. 

Que  la  Souveraineté  eji  ina-' 
Uénable. 

La  PREMIERE  &  la  plus  impor- 
tante conféquence  des  principes 
ci-devant  établis  eft  que  la  volon- 
té générale  peut  feule  diriger  les 
forces  de  l'Etat  félon  la  fin  de  fon 
inftitution  ^  qui  eft  le  bien  com- 
îDip  :  car  fi  Toppcfition  des  inté- 


t) 


/ 


#)(54)(=# 

rets  particuliers  a  rendu  néceflaire 
rétabliflement  des  fociétés ,  c'efl: 
l'accord  de  ces  mêmes  intérêts 
qui  Ta  rendu  poffible.  C'eft  ce 
qu'il  y  a  de  commun  dans  ces 
différents  intérêts  qui  forment  le 
lien  focial  ;  &  s'il  n'y  avoit  pas 
quelque-  point  dans  lequel  tous 
les  intérêts  s'accordent  ,  nulle 
fociété  ne  fçauroit  exifl:er.  Or 
c'eft  uniquement  fur  cet  intérêt 
commun  que  la  fociété  doit  être 
gouvernée. 

Je  i^is  donc  que  la  fouveraine- 
té  n'étant  que  l'exercice  de  la  vo- 
lonté générale  ne  peut  jamais  s'a- 
liéner y  &  que  le  Souverain  ,.  qui 
n'eft  qu'un  Etre-colleftif  ^  ne  peut 
être  repréfenté  que  par  lui^-mê- 
me  ;  le  pouvoir  peut  bien  fe  tranf- 
mettre  y  mais  non  pas  la  volonté. 

En  effet  5  s'il  n'eft  pas  im- 
poflîble  qu'une  volonté  particu- 


#)(  55  )(  # 

liere  s'accorde  fur  quelque  point 
avec  la  volonté  générale ,  il  eft 
impoflîble  au  moins  que  cet  ac- 
cord foit  durable  &  conftant;  car 
la  volonté  particulière  tend  par 
fa  nature  aux  préférences  3  &  la 
volonté  générale  à  l'égalité.  Il  eft 
plus  impoffible  encore  qu'on  ait 
un  garant  de  cet  accorda  quand 
même  il  devroit  toujours  exifter; 
ce  ne  feroit  pas  un  effet  de  l'art , 
mais  du  hazard.  Le  Souverain 
peut  bien  dire  ^  Je  veux  aftuelle- 
ment  ce  que  veut  un  tel  homme^ 
ou  du  moins  ce  qu'il  dit  vouloir  ; 
mais  il  ne  peut  pas  dire  :  ce  que 
cet  homme  voudra  demain  ^  je  le 
voudrai  encore  ;  puifqu'il  eft  ab- 
furde  que  la  volonté  le  donne  des 
chaînes  pour  l'avenir  y  &  puifqu'il 
ne  dépend  d'aucune  volonté  de 
confentir  à  rien  de  contraire  au 
bien  de  TEtre  qui  veut.  Si  donc 

E4 


'? 


^'•. 


^^/ 


#)(56)(# 
le  peuple  promet  fimplement  d'o- 
béir  5  il  fe  diiTout  par  cet  ade  , 
il  perd  fa  qualité  de  peuple  ^  à 
î'inftant  qu'il  y  a  un  Maître  il 
n'y  a  plus  de  Souverain  ^  &  dès- 
lors  le  corps  politique  eft  détruit. 
Ce  n'est  point  à  dire  que  les 
ordres  des  chefs  ne  puifTent  pafTer 
pour  des  volontés  générales,  tant 
que  le  Souverain  libre  de  s'y  op- 
pofer  ne  le  fçait  pas.  En  pareil 
cas  5  du  filence  univerfel  on  doit 
préfumer  le  confentement  dupeu- 
pie.  Ceci  s'expliquera  plus  au 
long. 


\ 


#)(  57)(# 

CHAPITRE  IL 

Que  la  Souveraineté  ejl  indl- 
vifihle. 

pAR  LA  même  raifon  que  la  fou- 
veraineté  eft  inaliénable  ,  elle  eft 
indivifible.  Car  la  volonté  eft  gé- 
nérale *,  ou  elle  ne  l'eft  pas^  elle 
eft  celle  du  corps  du  peuple ,  ou 
feulement  d'une  partie.   Dans  le 
premier  cas  cette  volonté  décla- 
rée eft  un  afte  de  fouveraineté 
&  fait  loi  :  Dans  le  fécond  ^   ce 
n'eft     qu'une    volonté    particu- 
lière ou  un  afte  de  magiftrature  ^ 
c'eft  un  décret  tout  au  plus. 
Mais  nos  politiques  ne  pou- 

*  Pour  qu'une  volonté  foit  générale  ,  il  n'eft 
pas  coujoLirs  néceflaire  qu'elle  foie  unanime* 
mais  il  eft  néceflaire  que  toutes  les  voix  Ibien^ 
comptées;  toute  exclufion formelle  rompe  la 
généralicé, 


,^. 


#  )(58  )(  # 
vant  divifer  la  fouveraineté  dans 
fon  principe  3  la  divifent  dans  fon 
objet  5  ils  la  divifent  en  force  &c 
en  volonté  ^  en  puiflance  légifla- 
tive  &  en  puiflance  executive  , 
en  droit  d'impôts  ^  de  juftice  &c 
de  guerre  y  en  adminiftration  in- 
térieure &  en  pouvoir  de  traiter 
avec  l'étranger  :  tantôt  ils  con- 
fondent toutes  ces  parties  &  tan- 
tôt ils  les  féparent  ;  ils  font  du 
Souverain  un  Etre  fantaftique  &c 
formé  de  pièces  rapportées  ;'  c'eft 
comme  s'ils  compofoient  l'hom- 
me de  plulîeurs  corps ,  dont  l'un 
auroit  des  yeux ,  l'autre  des  bras^ 
l'autre  des  pieds  6c  rien  de  plus. 
Les  Charlatans' du  Japon  dépè- 
cent 5  dit -on  5  un  enfant  aux 
yeux  des  fpeftateurs  y  puis  jet- 
tant  en  l'air  tous  fes  membres 
l'un  après  l'autre  ^  ils  font  retom- 
ber l'enfant  vivant  ôc  tout  raflem- 


#)(  59  )(# 
blé.  Tels  font  à  peu  près  les  tours 
de  gobelets  de  nos  politiques  ^ 
après  avoir  démembré  le  corps  fo- 
cial  par  un  preftige  digne  de  la 
foire,  ils  raflemblent  les  pièces 
on  ne  fçait  comment. 

Cette  erreur  vient  de  ne  s'être 
pas  fait  des  notions  exaftes  de 
l'autorité  fouveraine,  &  d'avoir 
pris  pour  des  parties  de  cette  au- 
torité ce  qui  n'en  étoit  que  des 
émanations.  Ainfi  >  par  exemple^ 
on  a  regardé  l'afte  de  déclarer  la 
guerre  &  celui  de  faire  la  paix 
comme  des  a£tes  de  fouveraineté^ 
ce  qui  n'eft  pas;  puifque  chacun 
de  ces  adtes  n'eft  point  une  loi  ^ 
mais  feulement  une  application 
de  la  loi  y  un  afte  particulier  qui 
détermine  le  cas  de  la  loi^comme 
on  le  verra  clairement  quand  l'i- 
dée attachée  au  mot  loi  fera  fixée- 

En  suivant  de  même  les  au- 


^''J 


#  )  (  60  )  (  # 

très  divilîons,  on  trouveroit  que 
toutes  les  fois  qu'on  croit  voir  la 
fouveraineté  partagée^  on  fe  trom- 
pe ;  que  les  droits  qu'on  prend 
pour  des  parties  de  cette  fouve- 
raineté 5  lui  font  tous  fubordon- 
nés  ,  &  fuppofent  toujours  des 
volontés  fuprêmes  dont  ces  droits 
ne  donnent  que  l'exécution. 

On  ne  fçauroit  dire  combien 
ce  défaut  d'exaftitude  a  jette 
d'obfcurité  fur  les  décifions  des 
Auteurs  en  matière  de  droit  po- 
litique 5  quand  ils  ont  voulu  ju- 
ger des  droits  refpeftifs  des  Rois 
ôc  des  Peuples ,  fur  les  principes 
qu'ils  avoient  établis.  Chacun 
peut  voir  dans  les  Chapitres  III 
6c  IV  du  premier  livre  de  Gro- 
tius  comment  ce  fçavant  homme 
&  fon  tradufteur  Barbeyrac  s'en- 
chevêtrent 5  s'embarraflent  dans 
kurs  fophifmes  y  crainte  d'en  dira 


#)(6i  )(  # 

trop  ou  de  n'en  pas  dire  afîez  fé- 
lon leurs  vues ,  &  de  choquer  les 
intérêts  qu'ils  avoient  à  concilier. 
Grotius  réfugié  en  France  ,  mé- 
content de  fa  patrie  y  &  voulant 
faire  fa  cour  à  Louis  XIII ,  à  qui 
fon  livre  étoit  dédié  y  n'épargne 
rien  pour  dépouiller  les  peuples 
de  tous  leurs  droits  &  pour  en 
revêtir  les  Rois  avec  tout  l'art 
poffible.  C'eût  bien  été  auffi  le 
goût  de  Barbeyrac  ,  qui  dédioit 
fa  traduftion  au  Roi  d'Angle- 
terre George  I  ;  mais  malheureu- 
fement  l'expulfion  de  Jacques  II  ^ 
qu'il  appelle  abdication  y  le  for- 
çoit  à  fe  tenir  fur  la  réferve  y  à 
gauchir  5  à  tergiverfer  pour  ne 
pas  faire  de  Guillaume  un  ufur- 
pateur.  Si  ces  deux  Ecrivains 
avoient  adopté  les  vrais  princi- 
pes y  toutes  les  difficultés  étoient 
levées ,  &  ils  euffent  été  toujours 


^■^ 


%r 


conféquents  ;  mais  ils  auroîent 
triftement  dit  la  vérité  ^  &  n'au- 
roient  fait  leur  cour  qu'au  peu- 
ple. Or  la  vérité  ne  mené  point 
à  la  fortune  3  &  le  peuple  ne  don- 
ne ni  ambaffades  ^  ni  chaires  ^  ni 
penfions. 

CHAPITRE    IIL 

Si  la  volonté  générale  peut  errer  ^ 

Jl  s'ensuit  de  ce  qui  précède  , 
que  la  volonté  générale  eft  tou- 
jours droite  &  tend  toujours  à 
l'utilité  publique:  mais  il  ne  s'en- 
fuit pas  que  les  délibérations  du 
peuple  aient  toujours  la  même 
reditude.  On  veut  toujours  fon 
bien  ,  mais  on  ne  le  voit  pas  tou- 
jours :  jamais  on  ne  corrompt  le 
peuple  5  mais  fouvent  on  le  trom- 
pe,  &  c'eft  alors  feulement  qu'il 


paroît  vouloir  ce  qui  eft  maL 
Il  Y  a  fouvent  bien  de  la  diffé- 
rence entre  la  volonté  de  tous  Ôc 
la  volonté  générale  ;  celle-ci  ne 
regarde  qu'à  l'intérêt  commun  , 
l'autre  regarde  à  l'mtérêt  privé  , 
&  n'eft  qu'une  fomme  de  volon- 
tés particulières  :  mais  ôtez  de  ces 
mêmes  volontés  les  plus  &  les 
moins  qui  s'entre-détruifent  *  y 
refte  pour  fomme  des  différences 
la  volonté  générale. 

Si,  quand  le  peuple  fuffifam- 
ment  informé  ,  délibère ,  les  Ci- 
toyens n'a  voient  aucune  commu- 

*  Chaque  intérêt,  dit  le  M.  d'A.  a  des 
■principes  différents.  V accord  de  deux  intérêts 
particuliers  fe  forme  par  oppofition  à  celui  d'un 
tiers.  Il  eut  pu  ajouter  gue  l'accord  de  tous 
les  intérêts  fe  forme  par  oppofition  à  celui 
de  chacun.  S'il  n'y  avoit  point  d'intérêts  dif- 
férents ,  à  peine  fentiroit-on  l'intérêt  commun  , 
qui  ne  trouveroit  jamais  d'obftacle  j  tout  iroit 
de  lui  -  même ,  &  la  politique  ccfferoit  d'être 
jun  art, 


#  )  (  64  )  (  # 

Ttîcation  entre  eux  ,  du  grand 
nombre  de  petites  différences  ré- 
fulteroit  toujours  lavolonté  gé- 
nérale, &  la  délibération  feroit 
toujours  bonne.  Mais  quand  il  fe 
fait  des  brigues  ,  des  afibciations 
partielles  aux  dépens  de  la  gran- 
de 5  la  volonté  de  chacune^de  ces 
affociations  devient  générale  par 
rapport  à  fes  membres  5  5c  parti- 
culière par  rapport  à  l'Etat ,  on 
peut  dire  alors  qu'il  n'y  a  plus 
autant  de  votans  que  d'hommes, 
inais  feulement  autant  que  d'at 
fociations.  Les  différences  devien- 
nent moins  nombreufes  &  don- 
nent un  réfultat  moins  général. 
Enfin  y  quand  une  de  ces  affocia- 
tions eft  il  grande  qu'elle  l'empor- 
te fur  toutes  les  autres,  vous  n'a- 
vez plus  pour  réfultat  une  fomme 
de  petites  différences ,  mais  une 
différence  unique  j  alors  il  n'y  a 

'  plus 


V 


V 


-^         .     -       -.^ 


#  )  (  65  )  (  # 
plus  de  volonté  générale  y  &  l'a- 
vis qui  l'emporte^  n'eft  qu'un  avis 
particulier. 

Il  importe  donc  pour  avoir 
bien  l'énoncé  de  la  volonté  gêné- 
raie  ,  qu'il  n'y  ait  pas  de  fociété 
partielle  dans  l'Etat ,  &  que  cha- 
que  Citoyen  n'opine  que  d'après 
lui  *.  Telle  fut  l'unique  ôc  fubli- 
me  inftitution  du  grand  Lycur- 
gue.  Qiie  s'il  y  a  des  fociétés  par- 
tielles y  il  en  faut  multiplier  le 
nombre  &  en  prévenir  l'inégalité > 
comme  firent  Solon^  Numa,  Ser- 
vius.  Ces  précautions  font  les  feu- 

* y^ra  cola  è,  dit  Machiavel,  che  alcuni 
dîviftnni  nuocmo  aile  Republiche  ,  e  alcune  gio- 
vano:  quelle  mocono  che  fono  dalle  fette  e  da 
partigiani  accompagnute  :  quslle  giovano  che 
fenza  fette  Jtnzi  partigiani  fi  tnantengono.  Nm 
potendoadumqueprovedere  unfondatore  d'una 
Republica  chenonjfano  nimicizie  in  que  II  a  ,  hà 
dàprovederalmenoch  mn  vi  fiano  fette.  Hili 
iF^prent,  L»  VIL 


*^ 


#  )  (  66  )  (  # 

les  bonnes ,  pour  que  la  volonté 
générale  foit  toujours  éclairée  ,  & 
que  le  peuple  ne  fe  trompe  point. 

CHAPITR  E    IV. 

Des  bornes  du  pouvoir  Jouveraino. 

Si  l'Etat  ou  la  Cité  n'eft  qu'u- 
ne perfonne  morale  dont  la  vie 
confifte  dans  Tunion  de  fes  mem- 
bres ^  &  fi  le  plus  important  de 
les  foins  eft  celui  de  fa  propre 
confervation  y  il  lui  faut  une  for- 
ce univerfelle  &  compulfive  pour 
mouvoir  &  difpofer  chaque  par- 
tie de  la  manière  la  plus  conve- 
nable au  tout.  Comme  la  nature 
donne  à  chaque  homme  un  pou- 
voir abfolu  fur  tous  fes  membres  5. 
le  paâie  focial  donne  au  corps  po- 
litique un  pouvoir  abfolu  fur  tous 
ks  fiensj.  &  c'eft  ce  même  pou- 

V 


#  )  (  6/  )  (  # 
voir  5  qui ,  dirigé  par  la  volonté 
générale ,  porte  ^  comme  j'ai  dit  ^ 
le  nom  de  fouveraineté. 

Mais  outre  la  perfonne  publi- 
que y  nous  avons  à  confidérer  les 
perfonnes  privées  qui  la  compo- 
sent y  &  dont  la  vie  &  la  liberté 
font  naturellement  indépendan- 
tes d'elle.  Il  s'agit  donc  de  bien 
diftinguer  les  droits  refpeétifs  des 
Citoyens  &  du  Souverain  * ,  & 
les  devoirs  qu'ont  à  remplir  les 
premiers  en  qualité  de  fujets^  du 
droit  naturel  dont  ils  doivent 
jouir  en  qualité  d'hommes. 

On  convient  que  tout  ce  que 
chacun  aliène  par  le  pafte  focial 
de  fa  puiflance,  de  fes  biens,  de  fa 
liberté  ,  c'eft  feulement  la  partie 

*  Ledkurs  attentifs ,  ne  vous  prefTez  pas ,. 
je  vous  prie ,  de  m'accufer  ici  de  contra  didtion.. 
le  n'ai  pu  l'éviter  dans  les  termes,  vu  la  pais*- 
vceté  de  lalân,gue»  mais  attendez. 

iz 


#  )(  68  )(  # 
de  tout  cela  dont  Tiifage  importe 
à  la  communauté  ^  mais  il  faut 
convenir  aufli  que  le  Souverain 
leul  eft  juge  de  cette  importance. 

Tou  s  les  fervices  qu'un  Ci- 
toyen peut  rendre  à  TEtat  3  il  les 
lui  doit  fî-tôt  que  le  Souverain  les 
demande  ^  mais  le  Souverain  de 
fon  côté  ne  peut  charger  les  Su- 
jets d'aucune  chaîne  inutile  à  la 
communauté  ^  il  ne  peut  pas  me* 
me  le  vouloir  :  car  fous  la  loi  de 
raifon  rien  ne  fe  fait  fans  caufe  ^ 
non  plus  que  fous  la  loi  de  nature. 

Les  engagements  qui  nous 
lient  au  corps  focial  ne  font  obli- 
gatoires que  parce  qu'ils  font  mu- 
tuels ^  &c  leur  nature  eft  telle 
qu'en  les  rempliffant  on  ne  peut 
travailler  pour  autrui  fans  tra- 
vailler auffi  pour  foi.  Pourquoi  la 
volonté  générale  eft-elle  toujours? 
droite  5  &  pourquoi  tous  veulent- 

V 


#  )  (  69  )  (  # 
ils  conftamment  le  bonheur  de 
chacun  d'eux  ,  fi  ce  n'eft  parce 
qu'il  n'y  a  perfonne  qui  ne  s'ap- 
proprie ce  mot  chacun  ^  &  qui 
ne  fonge  à  Jui-même  en  votant 
pour  tous  ?  Ce  qui  prouve  que 
l'égalité  de  droit  &  la  notion  de 
juftice  qu'elle  produit  dérive  de 
la  préférence  que  chacun  le  don- 
ne &  par  conféquent  de  la  nature 
de  l'homme  ^  que  la  volonté  gé- 
nérale pour  être  vraiment  telle 
doit  être  dans  fon  objet  ainfi  que 
dans  fon  elTence  ^  qu'elle  doit 
partir  de  tous  pour  s'appliquer  à 
tous  ^  &  qu'elle  perd  fa  reclitude . 
naturelle  lorfqu'elle  tend  à  quel- 
que objet  individuel  &  détermi- 
né 5  parce  qu'alors  jugeant  de  ce 
qui  nous  eft  étranger  ^  nous  n'a-  " 
vons  aucun  vrai  principe  d'équitév 
qui  nous  guide.  ;  >;  j 

En  effet  ^  fi-tôt  qu'il  s'agit^^ 


'^ 


#  )  (  70  )  (  # 
d'un  fait  ou  d'un  droit  particu- 
lier 5  fur  un  point  qui  n  a  pas  été 
réglé  par  une  convention  géné- 
rale &  antérieure  ,  Faffaire  de- 
vient contentieufe.  C'eft  un  pro- 
cès où  les  particuliers  intérefles 
font  une  des  parties  &  le  public 
l'autre  ,  mais  où  je  ne  vois  ni  la 
loi  qu'il  faut  fuivre,  ni  le  juge 
qui  doit  prononcer.  11  feroit  ridi- 
cule de  vouloir  alors  s'en  rappor- 
ter à  une  exprefle  décifion  de  la 
volonté  générale  ^  qui  né  peut 
être  que  la  concluiion  de  l'une 
des  parties  ^  &  qui  par  confé-^ 
quent  n'eft  pour  l'autre  qu'une 
volonté  étrangère^  particulière^ 
portée  eu  cette  occafion  à  Fin- 
juftice  &  fujette  à  Terreur.  Ainfi 
de  même  qu'une  volonté  parti- 
culière ne  peut  repréfenter  la  vo- 
lonté générale  y  la  volonté  géné- 
rale à  ion  tour  change  de  nature^ 


#)(7i  )(  # 

ayant  un  objet  particulier^  &ne 
peut  comme  générale  prononcer 
ni  fur  un  homme  ni  fur  un  fait. 
Quand  le  peuple  d'Athènes ,  par 
exemple ,  nommoit  ou  caflbit  fes 
chefs  5  décernoit  des  honneurs  à 
l'un  y  impofoit  des  peines  à  l'au- 
tre^ &  par  des  multitudes  de  dé- 
crets particuliers  y  exerçoit  indif- 
tinftement  tous  les  aftes  du  Gou- 
vernement j  le  peuple  alors  n'a- 
voit  plus  de  volonté  générale  ^ 
proprement  dite  ;  il  n^agiflbit  plus 
comme  Souverain  y  mais  comme 
Magiftrat.  Ceci  paroîtra  con- 
traire aux  idées  communes  y  mais 
il  faut  me  laifler  le  temps  d'expo- 
fer  les  miennes. 

On  ï>oit  concevoir  parJà  que 
ce  qui  généralife  la  volonté  elï 
moins  le  nombre  des  voix  ,  que 
l'intérêt  commun  qui  les  unit^ 
car  dans  cette  inflitution  ^  cha< 


cun  fe  foumet  ncceffairement  aux 
conditions  qu'il  impofe  aux  au- 
tres ;  accord  admirable  de  l'in- 
térêt &  de  la  juftice  qui  donne 
aux  délibérations  communes  un 
caractère  d'équité  qu'on  voit  éva- 
nouir dans  la  diicuffion  de  toute 
affaire  particulière  y  faute  d'un 
intérêt  commun  ,  qui  unifie  & 
identifie  la  règle  du  juge  avec 
celle  de  la  partie. 

Par  quelque  côté  qu'on  re- 
monte au  principe  ,  on  arrive 
toujours  à  la  même  conclufion  ; 
favoir,  que  le  pa  fte  fccialéta- 
blit  entre  les  citoyens  une  telle 
égalité,  qu'ils  s'engagent  tous  lous 
les  mêmes  conditions,  &  doivent 
jouir  tous  des  mêmes  droits.  Ainfî 
par  la  nature  du  pafte ,  tout  aâ:e 
de  fouveraineté  >  c'eft-à-dire  tout 
adte  authentique  de  la  volonté 
générale  oblige^  ou  fayorife  égale- 
ment 


#)(  73  )(# 
ment  tous  les  Citoyens^  enforte 
que  le  Souverain  conncit  feule- 
ment le  corps  de  la  nation  6c  ne 
difiingue  aucun  de    ctux  qui  la 
compofent.  Qireil-ce  donc  pro- 
prement  quVm  ade  de  fouverai- 
neté  ?  Ce  n'eft  pas  une  conven- 
tion du  iiipérieuravecrinférieur^ 
mais  une   convention  du  corps 
avec  chacun  de    les   menibres: 
convention      légitime    ,    parce 
qu'elle  a  pour  bafe  le   contrat 
Ibcial  5  équitable  ^  parce  qu'elle 
eft  commune  à  tous  ^  utile,  parce 
qu'elle  ne  peut  avoir  d'autre  ob- 
jet que  le  bien  général  ^  &  Çoli^ 
de  5  parce  qu'elle  a  pour  garant 
la  force  publique  Ôc  le  pouvoir 
fuprême.  Tant  que  les  fujets  ne 
font  fournis  qu'à  de  telles  con- 
ventions 5   ils  n'obéiflTent  à  per- 
fonne  ,  mais  feulement  à  leur 
propre  volonté  -,  &  demander  juù 

G 


^^- 


^  #  )  (  74  )  (  ^ 
qu'où  s'étendent  les  droits  ref- 
peftifs  du  Souverain  &  des  Ci- 
toyens 5  c'eft  demander  jufqu'à 
quel  point  ceux-ci  peuvent  s'en- 
gager avec  eux-mêmes  ,  chacun 
envers  tous^&  tous  envers  chacun 
d'eux. 

On  voit  par-là  que  le  pou- 
voir Souverain,  tout  abfolu,  tout 
facré  5  tout  inviolable  qu'il  eil:  ^ 
ne  paile  m  ne  peut  paffer  les 
bornes  des  conventions  généra- 
les 5  &  que  tout  homme  peut 
difpofer  pleinement  de  ce  qui  lui 
a  été  laiiié  de  les  biens  &c  de  fa 
liberté  par  ces  conventions  ;  de 
forte  que  le  Souverain  n'eft  ja- 
mais en  droit  de  charger  un  lujet 
plus  qu'un  autre  ^  parce  qu'alors 
raffaire  devenant  particulière  y 
ion  pouvoir  n'eft  plus  compétent. 

Ces  diminuions  une  fois  ad- 
mifes  5  ii  ell  ii  faux  que  dans  le 


#  )  (  75  )  (  # 
contrat  focial  il  y  ait  de  la  part 
des  particuliers  aucune  renoncia- 
tion véritable  y  que  leur  fitua- 
tion  5  par  l'effet  de  ce  contrat  fe 
trouve  réellement  préférable  à 
ce  qu'elle  étoit  auparavant  ^  & 
qu'au  lieu  d'une  aliénation  ,  ils 
n'ont  fait  qu'un  échange  avan- 
tageux d'une  manière  d'être  in- 
certaine &  précaire  ,  contre  une 
autre  meilleure  &  plus  fûre  ^  de 
l'indépendance  naturelle  contre 
la  liberté  5  du  pouvoir  de  nuire  à 
autrui  contre  leur  propre  iïireté  ^ 
&  de  leur  force^que  d'autres  pou- 
vc^ent  furmonter^contre  un  droit 
que  l'union  ibciaîe  rend  invinci- 
ble. Leur  vie  même  5  qu'ils  ont 
dévouée  à  l'Etat ,  en  eft  conti- 
nuellement protégée:  &  lorfqu'iîs 
rexpofent  pour  fa  défenfe  ,  que 
font-ils  alors  que  lui  rendre  ce 
qu'ils  ont  reçu  de  lui  2  Qjje  font- 


Gz 


#  )  (  70  (  # 
ils  qu'ils  ne  fiiient  plus  fréquem- 
ment &c  avec  plus  de  danger 
dans  l'état  de  nature  y  lorfque  li- 
vrant des  combats  inévitables  y 
ils  défendroient  au  péril  de  leur 
vie  ce  qui  leur  fert  à  la  confer- 
ver  ?  Tous  ont  à  combattre  au 
befoin  pour  la  patrie  y  il  eft  vrai  ; 
mais  auflî  nul  n'a  jamais  à  com- 
battre pour  foi.  Ne  gagne- t-on 
pas  encore  à  courir  y  pour  ce  qui 
fait  notre  fiireté  5 une  partie  des 
rifques  qu'il  faudroit  courir  pour 
BOUS  -  mêmes  y  fi-tot  qu'elle  nous 
feroit  ôtée  ? 


V. 


^)(77K^ 


CHAPITRE    V. 

Du  droit  de  vie  &  de  mort, 

Ç}^  DEMANDE  Comment  les 
particuliers  5  n'ayant  point  droit 
de  difpofer  de  leur  propre  vie^ 
peuvent  tranfmettre  au  Souve- 
rain ce  même  droit  qu'ils  n'ont 
pas  ?  Cette  quefdcn  ne  paroît 
diificile  à  réloudre  que  parce 
qu'elle  eft  m.al  pofée.  Tout  hom- 
me a  droit  de  rifquer  fa  propre 
vie  pour  la  conferver.  A-t-on  ja- 
mais dit  que  celai  qui  le  jette  par 
une  fenêtre^  pour  échapper  à  un 
incendie  ,  foit  coupable  de  fuici- 
de  ?  A-t-on  même  jamais  imputé 
ce  crime  à  celui  qui  périt  dans 
une  tempête  dont  en  s'embar- 
quant  il  n'ignoroitpas  le  dano;er? 
Le  THAiTÉ  focial  a  pour  fin 


#)(78  )(# 
la  confervation  des  contractants. 
Q.ui  veut  la  lin  ^  veut  auffi  les 
moyens  ,  6c  ces  moyens  font  in- 
féparables  de  quelques  rifques , 
même  de  quelques  pertes.  Qi.ii 
veut  conferver  fa  vie  aux  dépens 
des  autres  y  doit  la  donner  auilî 
pour  eux  quand  il  faut.  Or  le 
Citoyen  n'eft  plus  juge  du  péril 
auquel  la  loi  veut  qu'il  s'expofe; 
&  quand  le  Prince  lui  a  dit  :  Il 
eft  expédient  à  l'Etat  que  tu 
meures  ,  il  doit  m^ourir  ,  puifque 
ce  n'eft  qu'à  cette  condition 
qu'il  a  vécu  en  fureté  jufqu'alors^ 
ôc  que  fa  vie  n'eft  plus  feulement 
un  bienfait  de  la  nature,  mais  un 
don  conditionnel'  de  l'Etat. 

La  peine  de  mort  infligée 
aux  criminels  peut  être  envifagée 
à-peu-près  fous  le  même  point 
de  vue  :  c'eft  pour  n'être  pas  la 
vidime  d'un  affaifin   que    l'on 


"  ■  -'^  '^ 


#  )  (  79  ) (  # 
confent  à  mourir  ^  fi  on  le  de- 
vient. Dans  ce  traité ,  loin  de 
difpofer  de  fa  propre  vie  ,  on  ne 
fonge  qu'à  la  garantir  ,  &  il  n'eft 
pas  à  préfumer  qu'aucun  des  con- 
tractants prémédite  alors  de  le 
faire  pendre. 

D'ailleurs  tout  m.alfaiteur^ 
attaquant  le  droit  focial^  devient 
par  lés  forfaits  rebelle  &c  traître 
à  la  patrie  ;  il  cefie  d'en  être 
membre  en  violant  fes  loix ,  & 
même  il  lui  fait  la  guerre.  Alors 
la  confervation  de  l'Etat  eft  in- 
compatible avec  la  fienne^  il  faut 
qu'un  des  deux  périfie  ^  &  quand 
on  fait  mouiir  le  coupable  ^  c'eft 
moins  comme  Citoyen  que  com- 
me ennemi.  Les  procédures  ^  le 
jugement  ^  font  les  preuves  &  la 
déclaration  qu'il  a  rompu  le  trai- 
té focial  ^  &  par  coniéquent  qu'il 
n'eft  pas  membre  de  l'Etat.  Or 

G4 


♦    J 


j    ' 


1  • 


m': 


#  )  (  So  )  (  # 

comme  il  s'eft  reconnu  tel  5  tout 
au  moins  par  Ion  féjour^  il  en  doit 
être  retranché  par  Texil  3  comme 
infracteur  du  pafte  ^  ou  par  îa 
mort  comme  ennemi  public  ; 
car  \iv\  tel  ennemi  n'eft  pas  une 
perfonne  morale^c'eft  un  homme, 
&.  c'eit  alors  que  le  droit  de  la 
guerre  eft  de  tuer  le  vaincu. 

M  A  î  s  5  dira-t-on  ^  ia  condam- 
nation d'un  Criminel  eft  un  afte 
particulier.  D'accord ,  auffi  cette 
condamnation  n'appartient  -r  elle 
point  au  Souverain,  c'eil  un  droit 
qu'il  peut  conférer  fans  pouvoir 
l'exercer  lui-même.  Toutes  mes 
idées  fe  tiennent ,  m.ais  je  ne 
fçaurois  les  expofer  toutes  à  la 


fois. 


Au  RESTE  la  fréquence  des 
fupplices  eft  toujours  un  figne  de 
foibleiFe  ou  de  parefle  dans  le 
Gouvernement.    Il  n'y  a  point 


. -r^" 


^#  )(  8i  )(  # 
de  méchant  qu'on  ne  pût  rendre 
bon  à  quelque  chofe.  On  n'a 
droit  de  faire  mourir  ,  même 
pour  l'exemple  ,  que  celui  qu'on 
ne  peut  conferver  fans  danp;er. 

A  L'ÉGARD  du  droit  de  faire 
grâce  ^  ou  d'exempter  \m  cou- 
pable de  la  peine  portée  par  la 
loi  &  prononcée  par  le  juge  5  il 
n'appartient  qu'à  celui  qui  efl 
au-defliis  du  juge  &  de  la  loi , 
c'eft-à-dire  au  Souverain  ;  encore 
fon  droit  en  ceci  n'ePc-ii  pas  bien 
net  y  &  les  cas  d'en  ufer  font-ils 
très  -  rares.  Dans  un  Etat  bien 
gouverné  il  y  a  peu  de  punitions^ 
non  parce  qu'on  fait  beaucoup 
de  grâces ,  mais  parce  qu'il  y  a 
peu  de  criminels  :  la  multitude 
des  crimes  en  alTure  Timpunité 
lorfque  l'Etat  dépérit.  Sous  la 
République  Romaine  jamais  le 
Sénat  ni  les  Confuls  ne  tentèrent 


de  faire  grâce  ,  le  peuple  même 
n'en  faifoit  ;pas  ,  quoiqu'il  révo- 
quât quelquefois  fon  propre  juge- 
ment. Les  fréquentes  grâces  an- 
noncent que  bien-tôt  les  forfaits 
n'en  auront  plus  befoin  ^  &  cha- 
cun  voit  où  cela  mené.  Mais  je 
fens  que  mon  cœur  murmure  & 
retient  ma  plume  ,  laiffons  dif- 
cuter  ces  quePcions  à  1  homme 
jufte  qui  n'a  point  failli  ^  &  qui 
jamais  n'eut  lui-même  befoin  de 
grâce.  -    / 


?^>^ 


"5? 


#  )(  83  )(  # 

•ir-  à-  Â- ■■:^-  è- •)*••  *••  ■a-^-  à-ic-  •;^- •«■■  ^" •^■-  ■^■■■•«••••î^'-'fr'"^ •  -i^ 

CHAPITRE   VI. 

De  U  Loi. 

Par  le  pade  focial  nous  avons 
donné  Texiftence  &  la  vie  au 
corps  politique  :  il  s*agit  mainte- 
nant  de  lui  donner  le  mouve- 
ment &  la  volonté  par  la  légifia- 
tion.  Car  Tade  primitif  par  le- 
quel ce  corps  fe  forme  &  s'unit  ^ 
ne  détermine  rien  encore  de  ce 
qu'il  doit  faire  pour  fe  conferver. 
Ce  qui  eft  bien  &  conforme  à 
Tordre  eft  tel  par  la  nature  des 
chofes  indépendamment  des  con- 
ventions humaines.  Toute  juftice 
vient  de  Dieu  ^  lui  feul  en  eft  la 
fource  ;  mais  fi  nous  fçavions  la 
recevoir  de  fi  haut^nous  n'aurions 
befoin  ni  de  gouvernement  ni  de 
loix.  Sans  doute  il  eft  une  juftice 


^  )(  84  )C  # 
univerlelle  ,  émanée  de  la  raiion 
feule  5  mais  cette  juflice  ^  pour 
être  admife  entre  nous  ^  doit  être 
réciproque.  A  confidérer  humai- 
nement les  choies  3  faute  de  fan- 
(ftion  naturelle  ^les  loix  de  la  ju- 
ftice  font  vaines  parmi  les  hom- 
mes ;  elles  ne  font  que  le  bien 
du  méchant  &  le  mal  du  jufle  ^ 
quand  celui-ci  les  obferve  avec 
tout  le  monde  ^  fans  que  per- 
fonne  les  obferve  avec  lui.  Il 
faut  donc  des  conventions  &  des 
loix  pour  unir  les  droits  aux  de- 
voirs &  ramener  la  juftice  à  fon 
objet.  Dans  Tétat  de  nature  , 
où  tout  eft  commun  ^  je  ne  dois 
rien  à  ceux  à-  qui  je  n'ai  rien 
promis,  je  ne  reconnois  pour  être 
à  autrui  que  ce  qui  m'eft  inutile. 
H  n'en  eft  pas  ainfi  dans  l'état 
civil  où  tous  les  droits  font  fixés 
par  la  loi. 


^. 


^; 


^ 
i' 


% 


#  )(  S5  )(  # 
Mais  qu'eft  -  ce  donc  enfin 
qu'une  loi  ?  Tant  qu'on  fe  con- 
tentera de  n'attacher  à  ce  mot 
que  des  idées  métaphyfiques  ^ 
on  continuera  de  raifonner  fans 
s'entendre  ;  &c  quand  on  aura 
dit  ce  que  c'eft  qu'aune  loi  de  la 
nature  ,  on  n'en  îçaura  pas  mieux 
ce  que  c'eft  qu'une  loi  de  l'Etat. 
J'ai  déjà  dit  qu'il  n'y  avoit 
point  de  volonté  générale  fur  un 
objet  particulier.  En  effet  ,  cet 
objet  particulier  eft  dans  l'Etat 
ou  hors  de  l'Etat.  S'il  eft  hors 
de  l'Etat  ^  une  volonté  qui  lui 
eft  étrangère  n'eft  point  générale 
par  rapport  à  lui  ;  &  fi  cet  objet 
eft  dans  lEtat ,  il  en  fait  partie. 
Alors  il  fe  form.e  entre  le  tout 
6cfa  partie  une  relation  qui  en  fait 
deux  êtres  féparésj  dont  la  partie 
eft  l'un  5  &  le  tout  5  moins  cette 
même  partie  3  eft  l'autre.  Mais  le 


^ 


V' 


tout,  moins  une  partie^  n'eft  point 
le  tout  5  &c  tant  que  ce  rapport 
fubfifte  il  n'y  a  plus  de  tout,  mais 
deux  parties  inégales  ;  d'où  il 
Riit  que  la  volonté  de  Tune  n'eft 
point  non  plus  générale  par  rap- 
port à  l'autre. 

Mais  quand  tout  le  peuple 
ftatue  fur  tout  le  peuple  5  il  ne 
confidere  que  lui-même^  6c  s'il 
le  forme  alors  un  rapport  5  c'ell 
de  l'objet  entier  ious  un  point 
de  vue  à  l'objet  entier  folis  un 
autre  point  de  vue  ^  fans  aucune 
diviiion  du  tout.  Alors  la  ma- 
tière iur  laquelle  on  ftatue  eft 
générale  comme  la  volonté  qui 
ftatue.  C'eft  cet  acce  que  j'ap- 
pelle une  loi. 

Quand  je  dis  que  l'objet  des 
loix  eft  toujours  général ,  j'en- 
tends que  la  loi  confidere  les 
fujets    en    corps  &  les  actions 


v^K 


^^^^. 


#  )  (  8/  )  (  ^ 
comme  abftraites  ,  jamais  un 
homme  corame  individu  ,  ni  une 
aftion  particulière.  Ainfi  la  loi 
peut  bien  flatuer  qu'il  y  aura  des 
privilèges  ,  mais  elle  n'en  peut 
donner  nommément  à  perfonne^ 
la  loi  peut  faire  plufieurs  cladts 
de  Citoyens ,  affigner  même  les 
qualités  qui  donneront  droit  à 
ces  claiTes  ^  mais  elle  ne  peut 
nom.mer  tels  &  tels  pour  y  être 
admis  5  elle  peut  établir  un  Gou- 
vernement royal  &  une  fuccef- 
fion  héréditaire  ,  m^ais  elle  ne 
peut  élire  un  E.oi  ni  nommer  une 
famille  royale  ;  en  un  mot  toute 
fon6iion  qui  fe  rapporte  à  un  ob- 
jet individuel,  n'appartient  point 
à  la  puiflance  légiilative. 

Sur  cette  idée  on  voit  à 
Pinftant  qu'il  ne  faut  plus  de^ 
mander  à  qui  il  appartient  de 
faire  des  loix  5  puifqu'ellcs  iont 


#  )  (  88  )  (  #  ^ 
des  aftes  de  la  volonté  générale  ; 
ni  fi  le  Prince  eft  au-defiiis  des 
loix,  puifqu'il  eft  membre  de 
l'Etat  ^  ni  û  la  loix  peut  être  in- 
j lifte  5  puifque  nul  n'eft  injufte 
envers  lui-même  ;  ni  comment 
on  eft  libre  &  fournis  aux  loix  y 
puifqu'elles  ne  (ont  que  des  régi- 
ftres  de  nos  volontés. 

On  voit  encore  que  la  loi 
réunifiant  l'univerlalité  de  la 
volonté  &  celle  de  Tobjet  ;  ce 
qu'un  homme  5  quel  qu'il  puifie 
■être  5  ordonne  de  fon  chef  n'eft 
point  une  loi ,  ce  qu'ordonne 
même  le  Souverain  fur  un  objet 
particulier  n'eft  pas  non  plus  une 
loi  5  mais  un  décret ,  ni  un  adle 
de  fouveraineté  ^  mais  de  magiC- 
trature. 

J'appelle  donc  Pvépubli- 
que  tout  Etat  régi  par  des  loix  , 
fous  quelque  forme  d'adminiftra- 

tion 


-w 


w 


tion  que  ce  puifle  être  :  car  alors^ 
feulement  l'intérêt  public  gou- 
verne 5  &  la  chofe  publique  eft 
quelque  chofe.  Tout  Gouverne- 
ment légitime  eft  républicain  *  : 
j'expliquerai  ci-après  ce  que  c'eft 
que  Gouvernement. 

Les  loix  ne  font  proprement 
que  les  conditions  de  l'affociation 
civile.  Le  Peuple  fournis  aux  loix 
en  doit  être  l'auteur  ;  il  n'appar- 
tient qu'à  ceux  qui  s'aflbcient  de 
régler  les  conditions  de  la  fociété  : 
mais  comment  les  régleront-ils  ? 
Sera-ce  d'un  commun  accord  , 

*  Je  n'entends  i>as  feulement  par  ce  reof 
une  Ariftocrade  ou  une  Démocratie ,  mais  en 
général  tout  gouvernemenc  guidé  parla  vo- 
lonté générale  ,  qui  eft  la  loi.  Pour  être  lé- 
gitime il  ne  faut  pas  que  le  Gouvernem.enc 
fe  confonde  avec  le  Souverain  ,  mais  qu'il  en 
foit  le  miniftre:  alors  la  monarchie  elle-même 
eft  république,  Ceci  s'éclaircira  dans  le  liyre 
fuiyanCv. 

H 


,  #  )  (  90  )  (  # 
par  une  infpiration  iubite  ?  Le 
corps  politique  a-t-il  un  organe 
pour  énoncer  fes  volontés  ?  Qiii 
lui  donnera  la  prévoyance  nécef- 
faire  pour  en  former  les  a£les 
&les  publier  d'avance  ,  ou  com- 
ment les  prononcera-t-il  au  mo- 
ment du  befoin  ?  Comment  une 
multitude  aveugle  qui  louvent 
ne  fçait  ce  qu'elle  veut  y  parce 
qu'elle  fait  rarement  ce  qui  lui 
eft  bon  ^exécuteroit-elle  d'elle- 
même  une  entreprifeaulll  grande, 
àuffi  difficile  qu'un  fyftême  de 
légiilation?  De  lui- mêm.e  le  peu- 
ple YCiit  toujours  le  bien  y  mais 
de  lui-même  il  ne  le  voit  pas 
toujours.  La  volonté  générale  eft 
toujours  droite  ,  mais  le  juge- 
ment qui  la  guide  n'eft  pas  tou- 
jours éclairé.  11  faut  lui  faire  voir 
les  objets  tels  qu'ils  font ,  quelque- 
fois tels  qu'ils  doivent  lui  paroï* 


tre  5  lui  montrer  le  bon  chemin 
qu'elle  cherche ,  la  garantir  de 
la  leduftion  des  volontés  parti- 
culières 5  rapprocher  à  les  yeux 
les  lieux  5c  les  temps  5  balancer 
l'attrait  des  avantages  préfents 
&c  fenfibles  5  par  le  danger  des 
maux  éloignés  &  cachés.  Les 
particuliers  voient  le  bien  qu'ils 
rejettent  ;  le  public  veut  le  bien 
qu'il  ne  voit  pas.  Tous  ont  éga- 
lement beloin  de  guides  :  11  faut 
obliger  les  uns  à  conformer  leurs 
volontés  à  leur  raifon  ;  il  faut 
apprendre  à  Tautre  à  connoïtre 
ce  qu'il  veut.  Alors  des  lumières 
publiques iéfuke  l'union  de  l'en- 
tendement ôc  de  la  volonté  dans 
le  corps  Ibcial  ,  dc-li  l'exaft 
concours  des  parties  5  &  enfin  la 
plus  grande  force  du  tout.  Voilà 
d'où  naîtîanéceffité  d'un  Légil- 
lateur. 

Hz 


^r%i  '  ■  •  * 


■:A 


i 


#  )C  92  )(  # 

CHAPITRE   VIL 

Du    Lep-iJIateiir. 

P  o  u  Pv  découvrir  les  meilleures 
règles  de  fociété  qui  conviennent 
aux   Nations  y  il    faudroit    une 
intelligence  fupérieure ,  qui  vît 
toutes  les  paiïïons   des  hommes 
&   qui^  n'en  éprouvât   aucune  ^ 
qui  n'eût    aucun  rapport    avec 
notre  nature  &  qui  la  connût  à 
fond  5  dont  le   bonheur  fût  indé- 
pendant de  nous  6c  qui  pourtant 
voulût  bien  s'occuper  du  nôtre  ^ 
enfin  qui  5  dans  le  progrès    des 
temps  fe  ménageant  une  gloire 
éloignée  5  pût  travailler  dans  un 
fiecle  &  jouir  dans  un    autre  *. 

*  Un  peuple  ne  devient  célèbre  que  quand 
ialégilation  commence  à  décliner.  On  ignore 
durant  combien  de  fisdes  rinfticuùoQ  de  Li,-, 


i.     ' 


% 


#)(  93  )(# 
Il  faudroit  des  Dieux  pour  donner 
des  loix  aux  hommes. 

Le  MEME  railonnement  que 
faifoit  Caligula  quant  au  fait , 
Platon  le  faifoit  quant  au  droit 
pour  définir    l'homme    civil  au 
royal  qu'il  cherche  dans  fon  livre 
du  règne  ^  mais  s'il  eft  vrai  qu'un 
grand  Prince  eft  un  homme  rare  y 
que  fera-ce  d'un  grand  Légifla- 
teur  ?  Le  premier  n'a  qu'à  fuivre 
le  modèle  que  l'autre  doit  pro- 
pofer.  Celui-ci  eft  le  méchanicien 
qui    invente  la  machine  ,  celui- 
là  n'eft  que  l'ouvrier  qui  la  monte 
&  la  fait  marcher.  Dans  la  naif- 
fance  des  fociétés ,  dit  Montef- 
quieuj  ce  font  les  chefs  des  républi- 
ques qui  font  l'inftitution,  &  c'eft 
enfuite    Pinftitution    qui  forme 
les  chefs   des  républiques. 

curgue  fit  le  bonheur,  des  Spartiates ,  avant 
qu'ail  fût  queftioa  d'eux  dans  le  refte  de  la 
Grèce  r 


A- 


i.;-r- 


#  )  (  94  )  (  # 
Celui  qui  ofe  entreprendre 
d'inftituer  un  peuplejdoit  le  fentir 
en  état  de  changer  ^  pour  ainfi 
dire  ,  la  nature  humaine  ^  de 
transformer  chaque  individu  y 
qui  par  hiî-même  eft  un  tout 
parfait  &  iblitaire  5  en  partie  d'un 
pkis  grand  tout  dont  cet  indi- 
vidu reçoive  en  quelque  lorte  fa 
vie  5c  fon  être ,  d'altérer  la  conf- 
titutiQn  de  l'homme  pour  la  ren- 
forcer 5  de  iubftituer  une  exif- 
tence  partielle  6c  morale  à  Texif- 
tence  phyfique  6c  indépendante 
que  nous  avons  tous  reçue  de  la 
nature.  11  faut ,  en  un  mot  y 
qu'il  ôte  à  l'homme  les  forces  pro- 
pres pour  lui  en  '  donner  qui  lui 
foient  étrangères  de  dont  il  ne 
puiiTe  faire  ufage  fans  k  lecours 
d'autrui.  Plus  ces  forces  nararelles 
font  mortes  6c  anéanties  y  plus 
les  acquiies  font  grandes  ôc  du- 


V 


rabîes  ,  plus  auiri  Tinflitution  efl 
folide  &  parfaite  :  En  forte  que 
fi  chaque  Citoyen  n'eft  rien  ^  ne 
peut  rien  ,  que  par  tous  les  au- 
tres 5  &  que  la  force  acquife  par 
le  tout  foit  égale  ou  fupérieure 
à  la  fomme  des  forces  naturelles 
de  tous  les  individus  ,  on  peut 
dire  que  la  légiflation  eft  au  plus 
haut  point  de  perfeftion  qu'elle 
puifle  atteindre. 

Le  législateur  eft  a 
tous  égards  un  homme  extraordi- 
naire dans  l'Etat.  S'il  doit  l'être 
par  fon  génie,  il  ne  l'eftpas 
moins  par  fon  emploi.  Ce  n'efl 
point  magiftrature ,  ce  n'eft  point 
louveraineté.  Cet  emploi  ,  qui 
conftitue  la  Répubhque  ,  n'entre 
point  dans  fa  conftitution  :  c'eft 
une  fonftion  particulière  &  fupé- 
rieure qui  n'a  rien  de  commun 
avec  l'empire  humain  3  car  fi  celui 


•4  ^ 


# 


#  )(96  )(  # 
qui  commande  aux  hommes ,  ne 
doit  pas  commander  aux  Icix, 
celui  qui  commande  aux  loix  ne 
doit  pas  non  plus  commander 
aux  hommies  ;  autrement  fes  loix  y 
miniftres  de  les  paffions  ,  ne  fe- 
roient  ibuvent  que  perpétuer  fes 
injuftices  5  ôc  jamais  il  nepour- 
roit  éviter  que  des  vues  particii- 
lieres  n'altéraffent  la  fainteté  de 
Ion  ouvrage. 

Qu  AND  Lycurgue donna  des 
loix  à  fa  patrie  ,  il  comm.ença 
'  par  abdiquer  la  Pvoyauté.  C'étoit 
la  coutum.e  de  la  plupart  des  villes 
grecques  de  conlîer  à  des  étran- 
gers rétabliffementdes  leurs.  Les 
Républiques  modernes  de  l'Italie 
imitèrent  fouvent  cet  uiage  ,  cel- 
le de  Genève  en  fit  autant  6c 
s'en   trouva  bien  *.  Rome  dans 

*  Ceux  qui  ne  confidcrent  Calvin  que  com- 
me théologien  a  connoiiTenc  mal  retendue  de 


i 


% 

*. 

^ 


fan  plus  bel  âge  vit  renaître  en 
fon  fein  tous  les  crimes  de  la 
Tyrannie  ^  &  fe  vit  prête  à  périr  ^ 
pour  avoir  réuni  fur  les  mêmes 
têtes  l'autorité  légiflative  &  le 
pouvoir  fouverain. 

C  E  p  E  N  D  A  N  T  les  Décemvirs 
eux-mêmes  ne  s'arrogèrent  ja- 
mais le  droit  de  faire  pafler  au- 
cune loi  de  leur  feule  autorité. 
Rien  de  ce  que  nous  vous  prc- 
po/ons  ^  difoient-ils  au  peuple^ 
rie  peut  pajfer  en  loi  fans  votre 
conftntement,  'Romains  ^  foyer 
vous-mêmes  les  auteurs  des  loix 
qui  doivent  faire  votre  bonheur. 

fon  génie.  La  réda^ion  de  nos  fages  Edirs , 
à  laquelle  il  eut  beaucoup  de  parc,  lui  fait 
autant.dlionneur  que  fon  inftitution.  Quelt^ue 
révolution  que  le  temps  puifTe  amener  dans  no- 
cre  cuke ,  tant  que  l'amour  de  la  patrie  &  de  la 
liberté  ne  fera  pas  éteint  parmi  nous  ,  jamais  la 
mémoire  de  ce  grand  homme  ne  cefTera  d'y 
être  en  béaédi^ion. 

I 


• 


w 


■#  )(  98  )(  # 
Celui  qui  rédige  les  loîx  ^ 
n'a  donc  ou  ne  doit  avoir  aucun 
droit  légiflatif  5  &  le  peuple  même 
ne  peivt  5  quand  il  le  voudroit, 
fe  dépouiller  de  ce  droit  incom- 
municable ;  parce  que  félon  le 
paâie  fondamental  il  n'y  a  que 
la  volonté  générale  qui  oblige 
les  particuliers  ,  &  qu'on  ne  peut 
jamais  s'affurer  qu'une  volonté 
particulière  eft  conforme  à  la 
volonté  générale  ^  qu'après  l'avoir 
foumife  aux  lufFrages  libres  du 
peuple.  J'ai  déjà  dit  cela  ,  mais 
il  n'eft  pas  inutile  de  le  répéter. 
Ainsi  l'on  trouve  à  la  fois 
dans  l'ouvrage  de  la  légiflation 
deux  chofes  quifemblent  incom- 
patibles ;  une  entrepriie  au  defllis 
de  la  force  humaine  ^  &  pour 
l'exécuter  ^  une  autorité  qui  n'effc 
rien. 

Autre  difficulté  qui  mérite 


fi-    \ 


^i 


#  )  (  '99  )  (  # 
attention.  Les  fages  qui  veulent 
parler  au  vulgaire  leur  langage  ^ 
au  lieu  dufien^  n'en  fçauroient 
être  entendus.  Or  il  y  a  mille 
fortes  d'idées  qu'il  eft  impoffible 
de  traduire  dans  la  langue  du 
peuple.  Les  vues  trop  générales 
&  les  objets  trop  éloignés  font 
également  hors  de  fa  portée; 
chaque  individu  ne  goûtant  d'au- 
tre plan  de  gouvernement  que 
celui  qui  le  rapporte  à  fon  intérêt 
particulier  ^  apperçoit  difficile- 
ment les  avantages  qu'il  doit 
retirer  des  privations  continuel- 
les qu'impolent  les  bonnes  loix. 
Pour  qu\m  peuple  naiifant  pût 
goûter  les  faines  maximes  de  la 
politique  5  ôcfuivre  les  règles  fon- 
damentales de  la  raifon  d'Etat^ 
il  faudroit  que  l'effet  pût  devenir 
la  caufe ,  que  l'efprit  iocial  ^  qui 
4oit  être  l'ouvrage  de  l'inftitu- 

I  2 


#   )(     100  )(  ;#^ 

don  y  préfidât  à  l'infliitution 
même  5  &  que  les  hommes  ful- 
fent  avant  les  loix  ce  qu'ils  doi- 
vent devenir  par  elles.  Ainfi  donc 
le  Légiflateur  ne  pouvant  em- 
ployer ni  la  force  ni  le  raifon- 
nement ,  c'eft  une  néceffité  qu'il 
recoure  à  une  autorité  d'un  au- 
tre ordre  ^  qui  puiffe  entraîner 
fans  violence  y  ôc  perfuader  fans 
convaincre* 

Voila  ce  qui  força  de  tous 
temps  les  pères  des  nations,  de 
recourir  à  l'intervention  du  Ciel^ 
&  d'honorer  les  Dieux  de  leur 
propre  fageflTe;  afin  que  les  peu- 
ples y  loumis  aux  loix  de  l'État  y 
comme  à  celles  ,de  la  nature  y 
de  reconnoilTant  le  même  pou- 
voir dans  la  formation  de  l'hom- 
me &  dans  celle  de  la  Cité  y 
obéifient  avec  liberté  y  ôc  por- 
taffent  docilement  le  joug  de  la 
félicité  publique. 


#)(  161  )(  # 
Cette  raifon  fublime  qui  s'é- 
lève au  -  defliis  de  la  portée  des 
hommes  vulgaires  ,  eft  celle  dont 
le  légiflateur  met  les  décifions 
dans  la  bouche  des  immortels, 
pour  entraîner  par  l'autorité  di- 
vine ceux  que  ne  pourroit  ébran- 
ler la  prudence  hurnaine  *.  Mais 
il  n'appartient  pas  à  tout  homme 
de  faire  parler  les  Dieux  ^  ni  d'en 
être  cru  quand  il  s'annonce  pour 
être  leur  interprète.  La  grande 
ame  du  Légiflateur  eft  le  vrai 
miracle  qui  doit  prouver  la  miC- 
fion.  Tout  homme  peut  graver 
des  tables  de  pierre ,  ou  acheter 

*  E  veramente  ,  dit  Machiavel  ,  mai  non  fu 
alcuno  ordinatore  di  leggi  Jiraordinarie  in  un 
populo ,  che  non  ricorrejfe  a  Dio  ,  perche  altrî' 
menti  nonjarebhero  accettaîe  -,  perche  fonomolti 
béni  connojciuti  da  uno  prudente ,  i  qtiali  non 
hanno  in  fe  raggioni  evidenti  da  pot  erg li  per- 
fuadere  ad  altrui,  Dii'corfi  iopra  Tko  Livio* 
U  I,  c.  XL 

I3 


#)(    102    >(   ;^ 

un  oracle ,  ou  feindre  un  fecret 
commerce  avec  quelque  Divinité, 
ou  drefler   un   oifeau  pour    lui 
parler   à    l'oreille  y   ou  trouver 
d'autres   moyens   greffiers   d'en 
impofer   au    peuple.    Celui    qui 
ne  jçaura  que  cela , pourra  même 
affembler  par  hafard  une  troupe 
d'infeniés  ^  mais  il  ne  fondera 
jamais  un  empire  ,  &  fon  extra- 
vagant.  ouvrage  périra  bien-tôt 
avec  lui.  De  vams  preftiges  for- 
ment un  lien  paflager ,  il  n'y  a 
que  la  fagefie  qui  le  rende  du- 
rable. La  Loi  Judaïque  toujours 
fubfiftante  y    celle    de  l'Enfant 
d'Ilmaèl  y  qui  depuis  dix  fiecles 
régit  la  moitié  du  monde ,  an- 
noncent encore  aujourd'hui  les 
grands  hommes  qui  les  ont  dic- 
tées 5  &  tandis  que  l'orgueiUeufe 
philofophie  5  ou  Faveugle  efprit  de 
parti  3  ne  voit  en  eux  que  d'heu- 


reux  impofteurs  y  le  vrai  poli- 
tique  admire  dans  leurs  inflitu- 
tions  ce  grand  &  puiflant  génie 
qui  préfide  aux  établiffements 
durables. 

Il  ne  faut  pas  de  tout  ceci 
conclure  avec  Warburton  que 
la  Politique  &  la  Religion  aient 
parmi  nous  un  objet  commun  y 
mais  que  dans  l'origine  des  na- 
tions Tune  i"ert  d'mit rumen  t  à 
Vautre. 

CHAPITRE    VIII. 
Du  Peuple. 

Comme  avant  d'élever  un  grand 
édifice  y  un  architefte  oblerve 
&  fonde  le  fol  y  pour  voir  s'il  en 
peut  foutenir  le  poids  y  le  lage 
inftituteur  ne  commence  pas  par 
xédiser  de  bonnes  loix  en  elles- 
^  I4 


#  )(  I04  >(# 
mêmes ,  mais  il  examine  aupa- 
ravant fi  le  peuple  auquel  il  les 
deftine  5  eft  propre  à  les  fupporter. 
Ceft  pour  cela  que  Platon  refufa 
de  donner  des  loix  aux  Arca- 
diens  &  aux  Cyréniens ,  fçachant 
que  ces  deux  peuples  étoient 
riches  ^  &  ne  pou  voient  foufFrir 
l'égalité  :  c'eft  pour  cela  qu'on: 
vit  en  Crète  de  bonnes  loix  ôc 
de  méchants  hommes ,  parce  que 
Minos  n'avoit  dilcipliné  qu'un 
peuple  chargé  de  vices. 
.  Mille  nations  ont  brillé  fur 
la  terre ,  qui  n'auroient  jamais 
pu  foufFrir  de  bonnes  loix  ^  & 
celles  mêmes  qui  Tauroient  pu  ^ 
n'ont  eu  dans  toute  leur  durée 
qu'un  temps  fort  court  pour 
cela.  Les  peuples  ^  ainfi  que  les 
hommes  ^  ne  font  dociles  que 
dans  leur  jeuneffé  ,  ils  devien- 
nent incorrigibles  en  vieilliffant  > 


.-% 


#  )(  105  )(  # 
quand  une  fois  les  coutumes  font 
établies  &  les  préjugés  enracinés  , 
c'eft  une  entreprife  dangereufe 
&  vaine  3  de  vouloir  les  réfor- 
mer ;  le  peuple  ne  peut  pas 
même  fouffrir  qu*on  touche  à  fes 
maux  5  pour  les  détruire  ;  fem- 
bkble  à  ces  malades  ftupides  & 
fans  courage  ,  qui  frémiflent  à 
Tafpedt  du  médecin. 

Ce  n'est  pas  que  j  comme 
quelques  maladies  bouleverfent 
la  tête  des  hommes  ^  8c  leur 
ôtent  le  fouvenir  du  paffé ,  il  ne 
fe  trouve  quelquefois  dans  la  du- 
rée des  Etats ,  des  époques  vio- 
lentes où  les  révolutions  font 
fur  les  peuples  ce  que  certaines 
crifes  font  fur  les  individus  ^  où 
l'horreur  du  paflTé  tient  lieu  d'ou- 
bli 5  &  oii  l'Etat  embrafé  par 
les  guerres  civiles  ,  renaît ,  pour 
ainfi  dire^  de  fa  cendre  &  reprend 


#  )(  io6  )(# 

la  vigueur  de  la  jeunefie  en  for- 
tant  des  bras  de  la  mort.  Telle 
fut  Sparte  au  temps  de  Lycur- 
gue  5  telle  fut  Rome  après  les 
Tarquins  ;  Se  telles  ont  été  parmi 
nous  la  Hollande  &  la  Suiffe  y 
après  l'expulfion  des  tyrans. 

Mais  ces  événements  font  rares; 
ce  font  des  exceptions  dont  la  rai- 
fon  fe  trouve  toujours  dans  la  con- 
ftitution  particulière  deFEtat  ex- 
cepté. Elles  ne  fçauroient  même 
avoir  lieu  deux  fois  pour  le  même 
peuple  5  car  il  peut  fe  rendre 
libre  tant  qu'il  n'eft  pas  barbare  y 
mais  il  ne  le  peut  plus  quand  le 
reiTort  civil  eft  ufé.  A'ors  les  trou- 
bles peuvent  le  détruire  5  fans  que 
les  révolutions  puiflent  le  réta- 
blir, ôc  fi-tôt  que  fes  fers  font 
brifés  5  il  tombe  épars  &  n'exifte 
plus  :  il  lui  faut  déformais  un 
inaiue  ôc  non  pas  iin  libérateur^ 


r 

V 


#>(i07))# 

Peuples  libres  ,  fouvenez-vous  de 
cette  maxime  :  On  peut  acquérir 
la  liberté  ;  mais  on  ne  la  recou- 
vre jamais. 

Il  eft  pour  les  nations  comme 
pour  les  hommes  un  temps  de 
maturité  qu'il  faut  attendre  avant 
de  les  foumettre  à  des  loix  ;  mais 
la  maturité  d'un  peuple  n'eft  pas 
toujours  facile  à  connoître,  6c 
fi  on  la  prévient  ^  l'ouvrage  eft 
manqué.    Tel  peuple   eft  difci- 
plinable  en  naiflant  ^  tel  autre 
ne  l'eft  pas  au  bout  de  dix  fiécles. 
Les  RufTes  ne  feront  jamais  vrai- 
ment policés,,  parce  qu'ils  l'ont 
été  trop-tôt.  Pierre  avoit  le  gé- 
nie imitatif  ;  il   n'avoit  pas  le 
vrai  génie  y  celui  qui  crée  5c  fait 
tout  de  rien.  Qiielques-unes  des 
ehofes  qu'il  fit  ,  étoient  bien  , 
U  plupart  étoient  déplacées.  Il 
a.  vu  que  fon  peuple  étoit  bar-< 


#  )(  io8  )(  ^ 

|)âre  5  il  n'a  point  vu  qu'il  n'é- 
toit  pas  mûr  pour  la  police  ;  il 
l'a  voulu   civilifer  quand   il  ne 
falloit   que  l'aguerrir.   Il  a  d'a- 
bord voulu  faire  des  Allemands, 
des   Anglois  ,    quand  il   falloit 
commencer  par  faire  des  RuflTes  ; 
il  a  empêché  fes  fujets  de  jamais 
devenir  ce  qu'ils  pourroient  être  y 
en  leur  perfuadant  qu'ails  étoient 
ce  qu'ils  ne  font  pas.  Cejft  ainfi 
qu'un  Précepteur  François  forme 
fon  élevé  pour  briller  un  moment 
dans  fan  enfance  ,  &  puis  n'être 
jamais  rien.  L'Empire  de  Ruiïîe 
voudra   fubjuger  l'Europe  ^   & 
fera    fubjugué  lui  -  même.    Les 
Tartares  ^  fes  fujets  ou  fes  voifins , 
deviendront   fes  maîtres   &  les 
nôtres  :  cette  révolution  me  pa- 
roi t  infaillible  ;  tous  les  Rois  de 
l'Europe  travaillent  de  concert 
à  l'accélérer. 


o«^ 


#  )(  109  )( 
CHAPITR  E    IX. 

Suite, 

(^OMME  la  nature  a  donné  des 
termes  à  la  ftature  d'un  homme 
bien  conformé  ^  pafTés  lefquels 
elle  ne  fait  plus  que  des  géants 
ou  des  nains  ^  il  y  a  de  même  ^ 
eu  égard  à  la  meilleure  confti- 
tution  d'un  Etat ,  des  bornes  à 
rétendue  qu'il  peut  avoir  ,  afin 
qu'il  ne  foit  ni  trop  grand  pour 
pouvoir  être  bien  gouverné ,  ni 
trop  petit  pour  pouvoir  le  main- 
tenir par  lui-même.  11  y  a  dans 
tout  corps  politique  un  maximum 
de  force  qu'il  ne  fçauroit  pafTer  ^ 
&  duquel  fouvent  il  s'éloigne  à 
force  de  s'agrandir.  Plus  le  lien 
focial  s'étend  ,  plus  il  fe  relâche  , 
&  en  général  un  petit  Etat  eft 


proportionnellement     plus    fort 
qu'un  grand. 

Mille  raifons  démontrent 
cette  maxime.  Premièrement 
l'adminiftration  devient  plus  pé- 
nible dans  les  grandes  diftances, 
comme  un  poids  devient  plus 
lourd  au  bout  d'un  plus  grand 
levier.  Elle  devient  auffi  plus 
onéreufe  à  mefure  que  les  degrés 
fe  multiplient  ;  car  chaque  ville 
a  d'abord  la  fienne  que  le  peu- 
ple paye  ^  chaque  diftriâ:  la 
fienne  encore  payée  par  le  peu- 
ple y  enfui  te  chaque  province  > 
puis  les  grands  gouvernements  ^ 
les  Satrapies  y  les  Viceroyautés 
qu'il  faut  toujours  payer  plus 
cher  à  mefure  qu'on  monte ,  de 
toujours  aux  dépens  du  malheu- 
reux peuple  5  enfin  vient  l'admi- 
îiiftration  fuprême  qui  écrafe 
'tout.  Tant  de  furcharges  épui^ 


#)(  III  )(# 

fent  continuellement  les  fujets  ? 
loin  d  être  mieux  gouvernés  par 
tous  ces  différents  ordres  ^  ils  le 
font  moins  bien  que  s'il  n'y  en 
avoit  qu'un  feul  au-deffus  d'eux. 
Cependant  à  peine  refte-t-il  des 
reffources  pour  les  cas  extraor- 
dinaires 5  &  quand  il  y  faut  re- 
courir ,  l'Etat  eft  toujours  à  la 
veille  de  fa  ruine. 

Ce  n'est  pas  tout  ,  non  feu- 
lement le  Gouvernement  a  moins 
de  vigueur  &  de  célérité  pour  fai- 
re obferver  les  loix  ^  empêcher  les 
vexations  5  corriger  les  abus^  pré- 
venir les  entreprifes  féditieufes  qui 
peuvent  fe  faire  dans  des  lieux 
éloignés  ;  mais  le  peuple  a  moins 
d'affeftion  pour  fes  chefs  qu'il  ne 
voit  jamais  ^  pour  la  patrie  qui 
eft  à  fes  yeux  comme  le  monde  , 
&  pour  fes  concitoyens  dont  la 
plupart  lui  font  étrangers.    Les 


« 


^     ^- 


#  )  C  iiO(=^ 

mêmes  loix  ne  peuvent  convenîf 
à  tant  de  Provinces  diverfes  qui 
ont  des  mœurs  différentes  ^  qui 
vivent  fous  des  climats  oppofés  5 
5c  qui  ne  peuvent  fouffrir  la  mê- 
me forme  de  gouvernement-  Des 
loix  différentes  n'engendrent  que 
trouble  Se  confufion  parmi  des 
peuples  qui  5  vivant  fous  les  mê- 
mes chefs  Se  dans  une  communi- 
cation continuelle  5  paffent  ou  fe 
marient  les  uns  chez  les  autres  5 
&  5  fournis  à  d'autres  coutumes  5 
ne  favent  jamais  fi  leur  patrimoi- 
ne eft  bien  à  eux.  Les  talents  font 
enfouis  ^  les  vertus  ignorées  y  les 
vices  impunis  ^  dans  cette  mul- 
titude d'hommes  inconnus  les  uns 
aux  autres  ^  que  le  fiége  de  l'ad- 
miniftration   fuprême  raffemble 
dans  un  même  lieu.    Les  chefs 
accablés  d'affaires  ne  voient  rien 
par  eux  -  mêmes  ^  des  Commis 

gou- 

t 


^^.< 


gouvernent  l'État.  Enfin  les  me- 
fures  qu'il  faut  prendre  ^  pour 
maintenir  l'autorité  générale  ,  à 
laquelle  tant  d'Officiers  éloignés 
veulent  fe  fouftraire  ou  en  impo- 
fer  5  abforbe  tous  les  foins  publics, 
il  n'en  relie  plus  pour  le  bonheur 
du  peuple  ,  à  peine  en  refte-t-iï 
pour  fa  défenfe  au  befoin  ^  &  c'eft 
ainfi  qu'un  corps  trop  grand  pour 
fa  conftitution  ^  s'affaifle  &.  périt 
écrafé  fous  fon  propre  poids. 

D'un  autre  côté,  l'État  doit 
fe  donner  une  certaine  bafe  pour 
avoir  de  la  folidité  ,  pour  réfifter 
aux  fecoulTes  qu'il  ne  manquera 
pas  d'éprouver  &  aux  efforts  qu'il 
fera  contraint  de  faire  pour  fe 
foutenir  :  car  tous  les  peuples  ont 
une  efpece  de  force  centrifuo-e  , 
par  laquelle  ils  agilTent  continuel- 
lement les  uns  contre  les  autres 
étendent  à.  s'agrandir  aux  dé-^ 


#>(  114  )(  # 
pends  de  leurs  voifins^comme  les 
tourbillons  de  Defcartes.  Ainfi 
les  foibles  rifquent  d'être  bientôt 
engloutis  y  &  nul  ne  peut  gueres 
fe  conferver  ,  qu'en  fe  mettant 
avec  tous  dans  une  efpece  d'é- 
quilibre 5  qui  rende  la  compref- 
fîon  par-tout  à  peu  près  égale. 

On  voit  par-là  qu'il  y  a  des 
tailons  de  s'étendre  6c  des  raifons 
de  fe  refferrer  ,  &  ce  n'eft  pas  le 
moindre  talent  du  politique  de 
trouver  y  entre  les  unes  &  les  au- 
tres 5  la  proportion  la  plus  avan* 
tageufe  à  la  confervation  de  l'É- 
tat. On  peut  dire  en  général  que 
les  premières  y  n'étant  qu'exté- 
rieares  &  relatives  y  doivent  être 
fubordonnées  aux  autres^  qui  font 
internes  &  abfolues  :  Une  faine  Se 
forte  conftitution  eft  la  première 
chofe  qu'il  faut  rechercher  ^  & 
Ton  doit  plus  compter  fur  la  m^ 


-1r.  •- 


gueur  qui  nait  d'un  bon  gouver- 
nement ,  que  fur  les  reflburces 
que  fournit  un  grand  territoire. 

Au  RESTE  5  on  a  vu  des  États 
tellement  conftitués  ^  que  la  né- 
ceflîté  des  conquêtes  entroit  dans 
leur  conftitution  même  ,  &  que 
pour  fe  maintenir,  ils  étoient for- 
cés de  s'agrandir  fans  cefle.  Peut- 
être  fe  félicitoient  -  ils  beaucoup 
de  cette  heureufe  neceffité  ,  qui 
leur  montroit  pourtant ,  avec  le 
terme  de  leur  grandeur ,  l'inévi- 
table moment  de  leur  chute. 

CHAPITRE    X. 

Suite. 

On  peut  mefurer  un  corps  poli- 
tique de  deux  manières ,  Içavoir  :. 
par  rétendue  du  territoire  ôc  par 
Je  nombre  du  peuple  ,  &  il  y  a 

•  >  '*    ■ 


\'', 


entre  l'une  &c  l'autre  de  ces  me-' 
fureSjUn  rapport  convenable  pour 
donner  à  l'Etat  fa  véritable  gran-- 
deur  :  Ce  font  les  hommes  qui 
font  l'État  5  &  c'eft  le  terrein  qui 
nourrit  les  hommes  ;  ce  rapport 
eft  donc  que  la  terre  fuffife  à  l'en- 
tretien de  fes  habitants  ^  &  qu'il 
y  ait  autant  d'habitants  que  la 
terre  en  peut  nourrir.  C'eft  dans 
cette  proportion  que  fe  trouve  le 
Tnaxijnum  de  force  d'un  nombre 
■donné  de  peuple  ;  car  s'il  y  a  du 
terrein  de  trop ,  la  garde  en  eft 
onéreufe ,  la  culture  infuffifante , 
le  produit  fuperflu  ;  c'eft  la  caufe 
prochaine  des  guerres  défenfives; 
s'il  n'y  en  ,a  pas  alTez  ,  l'État  fe 
trouve  pour  le  fupplément  à  la 
difcrétion  de  fes  voifins  ;  c'eft  la 
caufe  prochaine  des  guerres  ofFen- 
fives.  Tout  peuple  qui  n'a  par  fa 
pcfition  que  l'alternative  entr€. 


■^. 


=^)(  117  )(# 

le  commerce  ou  la  guerre  5  eft 
foible  en  lui  -  même  ,  il  dépend 
de  fes  voifins  y  il  dépend  des  évé- 
nements ;  il  n'a  jamais  qu'une 
exiftence  incertaine  &  courte. 
Il  fubjugue  &  change  de  fîtua- 
tion  y  ou  il  eft  fubjugue  Si  n'eft 
rien.  Il  ne  peut  fe  conferver  li-- 
bre  qu'à  force  de  petitefle  ou  de 
grandeur. 

O  N  N  E  peut  donner  en  calcul 
un  rapport  fixe  entre  retendue 
de  terre  &  le  nombre  d'hommes 
qui  fe  fuffifent  l'un  à  l'autre  , 
tant  à  caufe  des  différences  qui 
fe  trouvent  dans  les  qualités  du 
terrein  ^  dans  fes  degrés  de  fer- 
tilité 3  dans  la  nature  de  fes  pro- 
duftions  y  dans  l'influence  des 
climats  y  que  de  celles  qu'on  re- 
marque dans  les  tempéraments 
des  hommes  qui  les  habitent  -, 
dont  les  uns  confomment   peu. 


'-•S' 


dans  un  pays  fertile ,  les  autres 
beaucoup  fur  un  fol  ingrat.  11 
faut  encore  avoir  égard  à  la  plus 
grande  ou  moindre  fécondité  des 
femmes  ^  à  ce  que  le  pays  peut 
avoir  de  plus  ou  moins  favora- 
ble à  la  population  ^  à  la  quan- 
tité dont  le  légiflateur  peut  efpé- 
rer  d'y  concourir  par  fes  établifle- 
ments  ;  de  forte  qu'il  ne  doit 
pas  fojider  fon  jugement  fur  ce 
qu'il  voit  5  mais  fur  ce  qu'il  pré- 
voit 5  ni  s'arrêter  autant  à  l'état 
aftuel  de  la  population  qu'à  ce- 
lui où  elle  doit  naturellement 
parvenir.  Enfin  il  y  a  mille  oc- 
cafions  où  les  accidents  particu- 
liers du  lieu  exigent  ou  permet- 
tent qu'on  embrafiè  plus  de  ter- 
rein  qu'il  ne  paroît  néceflaire> 
Ainfi  l'on  s'étendra  beaucoup 
dans  un  pays  de  montagnes  ^ 
©ù  les  produûigns  naturelles  5, 


; 


Vf, 


•> 
f 


#)(  119  )(# 

fçavoir ,  les  bois  y  les  pâturages  y 
demandent  moins  de  travail ,  ou 
l'expérience  apprend  que  les  fem- 
mes font  plus  fécondes  que  dans 
les  plaines  ,  &  où  un  grand  fol 
incliné  ne  donne  qu'une  petite 
bafe  horifontale  ^  la  feule  qu'il 
faut  compter  pour  la  végétation. 
Au  contraire  ,  on  peut  fe  refler- 
rer  au  bord  de  la  mer  y  même 
dans  des  rochers  &  des  fables 
prefque  ftériles  j  parce  que  la 
pêche  y  peut  fuppléer  en  grande 
partie  aux  produdions  de  la  ter- 
re y  que  les  hommes  doivent  être 
plus  raflemblés  pour  repouffer  les 
pyrates,  &  qu'on  a  d'ailleurs  plus 
de  facilité  pour  délivrer  les  pays^ 
par  les  colonies ,  des  habitants^ 
dont  il  eft  furchargé. 

Aces  conditions  pour  infti- 
tuer  un  peuple  y  il  en  faut  ajou- 
ter une  qui  ne  peut  fuppléer  à 


#    )(    I20)(# 

nulle  autre  ,  mais  fans  laquelle 
elles  font  toutes  inutiles  ^  c'eft 
qu'on  jouifle  de  l'abondance  6c 
de  la  paix  ;  car  le  temps  où  s'or- 
donne un  Etat  3  eft  comme  ce- 
lui où  fe  forme  un  bataillon  ^ 
l'inftant  où  le  corps  eft  le  moins 
capable  de  réfiftance  5c  le  plus 
facile  à  détruire.  On  réfifteroit 
mieux  dans  un  défordre  abfolu 
que  dans  un  moment  de  fermen- 
tation ^  où  chacun  s'occupe  de 
fon  rang  &  non  du  péril.  Qu'une 
guerre^une  famine^  une  fédition^ 
furvienne  en  ce  temps  de  crife  ^ 
l'Etat  eft  infailliblement  ren- 
verfé. 

Ce  n^est  pas  qu'il  n'y  ait 
beaucoup  de  gouvernements  éta- 
blis durant  ces  orages ,  mais  alors 
ce  font  ces  gouvernements  mêmes 
qui  détruifent  l'Etat.  Les  ufur- 
pateurs  amènent  ou  ciioilillent 

tous- 


.^i-rb^ 


M 


#  )(  Î2I  )(#^ 

toujours  ces  temps  de  troubles 
pour  faire  palTer  ^  à  la  faveur  de 
Teffroi  public  ,  des  loix  deftrudi- 
yes  que  le  peuple  n'adopteroit 
jamais  de  fang-froid.  Le  choix 
du  moment  de  rinftitution  eft 
un  des  carafteres  les  plus  fûrs 
par  lefquels  on  peut  diftinguer 
l'œuvre  du  Légillateur  d'avec 
celle  du  Tyran. 

Quel  peuple  eft  donc  propre  à 
la  légiflation  ?Celui  qui  y  le  trou- 
vant déjà  lié  par  quelque  union 
d'origine  ^  d'intérêt  ou  de  conven- 
tion y  n'a  point  encore  porté  le 
vrai  joug  des  loix  ;  celui  qui  n'a 
ni  coutumes  ni  fuperliitions 
bien  enracinées  ;  celui  qui  ne 
craint  pas  d'être  accablé  par  une 
invafion  fubite  ,  qui  ^  fans  entrer 
dans  les  querelles  de  fes  voifins  , 
peut  réfifter  feul  à  chacund'eux  ^ 
Qu  s'aider  de  l'un  pour  repoufler 

L 


?f4 


V^:.y 


#    )(     J22    )(    # 

l'autre  ;  celui  dont  chaque  mem- 
bre peut  être  connu  de  tous  , 
&  où  Ton  n'eft  point  forcé  de 
charger  un  homme  d'un  pkis 
grand  fardeau  qu'un  homme  ne 
peut  porter  ;  ceUii  qui  peut  fe 
pafler  des  autres  peuples  &  dont 
tout  autre  peuple  peut  fe  paf- 
fer  *  ;  celui  qui  n'eft  ni  riche  ni 
pauvre  ôc  peut  fe  fuffire  â  lui-:- 
même  ,  enfin  celui  qui  réunit  la 
confiftance  d'un   ancien  peuple 

*  Si  de  deux  peuples  voifins  l'un  ne  pou- 
'voit  fe  pafTer  de  l'autre  ,  ce  leroit  une  fituacion 
trés-durepour  le  premier  &  très-  dangereufe 
pour  le  fécond.  Toute  nation  fage  ,  en  pareil 
cas,  s'efforcera  bien  vice  de  délivrer  l'autre  de 
cette  dépendance-  La  République  de  Thlafcala 
enclavée  dans,  l'Empire  du  Mexique  ,  aima 
mieux  fe  pafler  de  lel ,  que  d'en  acheter  des 
Mexicains ,  &  même  que  d'en  accepter  gratui- 
tement. Les  fages  Thlaicalans  virent  le  piège 
caché  fous  cette  libéralité.  Ils  fe  conferverenc 
libres ,  8c  ce  petit  Etat ,  enfermé  dans  ce  grand 
Empire, fut  enfin  rùiftrHmeni  delà  ruine. 


•--!> 

'^^5 


#    )(     12?    )(# 

avec  la  docilité  d'un  peuple  nou- 
veau. Ce  qui  rend  pénible  l'ou- 
vrage de  la  légiflation ,  eft  moins 
ce  qu'il  faut  établir  que  ce  qu'il 
faut  détruire  ^  &  ce  qui  rend  le 
fuccès  fi  rare  ,  c'eft  l'impoiTibilité 
de  trouver  la  fimplicité  de  la 
nature  jointe  aux  befoins  de  la 
fociété.  Toutes  ces  conditions  , 
M  eft  vrai  /  fe  trouvent  difficile- 
ment raflemblées.  Aulfi  voit-on 
peu  d'Etats  bien  conftitués. 

Il  est  encore  enEurope  un  pays 
capable  de  légifiation  ;  c'eft  Flfle 
de  Corfe.  La  valeur  &  la  conf- 
iance avec  laquelle  ce  brave  peu- 
pk  a  fçii  recouvrer  &  défendre 
fa  liberté  ,  mériteroit  bien  que 
quelque  homme  fage  lui  apprît 
à  la  conferver.  J'ai  quelque  pref- 
fentiment  qu'un  jour  cette  petite 
Ifle  étonnera  l'Europe. 

Lz 


Ï-:  y:^'^'M'  ^:- 


CHAPITRE    XL 

Des  divers  fyjlêjnes    de    Legif-' 
lation. 

§1  l'on  recherche  en  quoi  con- 
fîfte  précifément  le  plus  grand 
bien  de  tous ,  qui  doit  être  \ii 
fin  d^  tout  fyftême  de  légifla- 
tion  3  on  trouvera  qu^il  fe  réduit 
à  ces  deux  objets  principaux  ^  la 
liberté ,  &  V égalité,  La  liberté  ^ 
parce  que  toute  dépendance  par- 
ticulière eft  autant  de  force  ôtée 
au  corps  de  l'Etat  ;  l'égalité  , 
parce  que  la  hberté  ne  peut  fub- 
îifter  fans  elle. 

J'ai  déjà  dit  ce  que  c'eft  que 
la  liberté  civile  ,  à  Tégard  de 
l'égalité  y  il  ne  faut  pas  entendre 
par  ce  mot   que  les  degrés  de 


#)(  1^5  )(  # 

puiffance  &  de  richeffe  foient 
abfolument  les  mêmes,  mais  que, 
quant  à  la  puiflance ,  elle  foit 
au-deflbus  de  toute  violence  & 
ne  s'exerce  jamais  qu'en  vertu 
du  rang  &  des  loix  ,  &  quant  à 
la  richeffe  ,  que  nul  citoyen  ne 
foit  affez  opulent  pour  en  pou- 
voir acheter  un  autre  ,  &  nul 
^ffez  pauvre  pour  être  contraint 
de  fe  vendre.  Ce  qui  fuppofe  du 
côté  des  grands  modération  de 
biens  &  de  crédit ,  &  du  côté 
des  petits  y  modération  d'avarice 
5c  de  convoitife  *. 

*  Voulez- vous  donc  donner  à  l'Etat  de  la 
confiftance  ?  rapprochez  les  degrés  extrêmes 
autant  qu'il  eft  poiïible  :  ne  foufFrez  ni  des  gens 
opulents  ni  des  gueux.  Ces  deux  états ,  natu- 
rellement inféparables  ,  lont  également  funef- 
tes  au  bien  commun  -,  de  l'un  iortent  les  fau- 
teurs de  la  tyrannie  8c  de  l'autre  les  tyrans j  c'eft 
toujours  entre  eux  que  fe  fait  le  trafic  de  la  li- 
berté publique  3  l'un  Tachette  &  l'autre  h 
vend. 


#  )(  1^6  )(  # 

Cette  égalité  ,  difent-ils ,  elî 
une  chimère  de  rpéculation  qui 
ne  peut  exifter  dans  la  pratique  : 
mais  fi  l'abus  eft  inévitable  , 
s'enfuit-il  qu'il  ne  faille  pas  au 
moins  le  régler  ?  C'eft  précifé- 
ment  parce  que  la  force  des 
chofes  tend  toujours  à  détruire 
régalité  5  que  la  force  de  la  lé- 
giflation  doit  toujours  tendre  ^ 
la  m-ai-ntenir. 

Mais  ces  objets  généraux  de 
toute  bonne  iaftitution  doivent 
être  modifiés  en  chaque  pays  par 
les  rapports  qui  naiilent  ^  tant 
de  la  fituation  locale  y  que  du 
caraftere  des  habitants  j  ^  c'eft 
fur  ces  rapports  qu'il  faut  aflî- 
gner  à  chaque  peuple  un  fyftême 
particulier  d'inftitution  y  qui  foit 
le  meilleur^  non  peut-être  en  lui- 
même  5  mais  pour  l'Etat  auquel 
il  eft  deftiné.  Par  exemple  y  le  fol 


^vj? 


é 


#)  (  127  )(  # 

eft-il  ingrat  &  ftérile  ^  ou  le  pays 
trop  ferré   pour  les  habitants  ? 
Tournez -vous  du  côté  de  l'in- 
duftrie  &  des  arts  ^  dont  vous 
échangerez  les  productions  con- 
tre les  denrées  qui  vous  man- 
quent. Au  contraire  ,  occupez- 
vous  de  riches  plaines  &  des  co- 
uteaux fertiles  ?  Dans  un  bon  ter- 
lein,  manquez-vous  d'habitants? 
Donnez  tous  vos  foins  à  l'agri- 
culture qui  multiplie  les  hommes, 
&  chaffez  les  arts  qiii  ne  feroient 
qu'achever  de  dépeupler  le  pays^ 
en  attroupant  fur  quelques  points 
du  territoire  le  peu  d'habitants 
qu'il  a  *.  Occupez-vous  des  ri- 
vages étendus    &    commodes  ? 

*  Quelque  branche  de  commerce  extérieur, 
dit  leM.d'A.  ,ne  répand  gueres  qu'une  faufTc 
utilité  pour  un  Royaume  en  général  ;  elle  peut 
enrichir  quelques  particuliers  ,  même  quelques 
villes ,  mais  la  nation  entière  n'y  gagne  rien  ^ 
&  le  peuple  n'en  eft  pas  mieux. 

L4 


#  )(  128  )(# 
Couvrez  la  mer  de  vaifleaux  ^ 
cultivez  le  commerce  &  la  navi- 
gation ;  vous  aurez  une  exiftence 
brillante  &  courte.  La  mer  ne 
baigne-t-elle  fur  vos  Côtes  que 
des  rochers  prefqu'inacceffibles  ? 
Reliez  barbares  &  Ichtyophages  3 
vous  en  vivrez  plus  tranquilles  ; 
meilleurs  peut-être  y  &  lurement 
plus  heureux.  En  un  mot  ,  outre 
les  maximes  communes  à  tous  > 
chaque  peuple  renferme  en  lui 
quelque  caufe  qui  les  ordonne 
d'une  manière  particulière  &  rend 
fa  légiflation  propre  à  lui  feuL 
C^eft  ainfi  qu'a,utrefois  les  Hé- 
breux 6c  récemment  les  Arabes 
ont  eu  pQur  principal  objet  la 
Rehgion  ,  les  Athéniens  3  les 
lettres ,  Carthage  ôcTyr^  le  com* 
merce,  Rhodes,  la  marine^Sparte^ 
la  guerre  ,  &  Rome  ,  la  vertu. 
L'Auteur  de  i'Efprit  des  Loix  a 


'S 


#)(     129    )(#, 

montré  dans  des  foules  d'exem- 
ples ^  par  quel  art  le  légiHateur 
dirige  l'inftitution  vers  chacun 
de  ces  objets. 

Ce  QUI  rend  la  confrhution 
d'un  Etat  véritablement  ioîide 
&  durable  y  c'eft  quand  les  con- 
venances font  tellement  obfer- 
"J^vées  que  les  rapports  naturels  & 
Iles  loix  tombent  toujours  de  con- 
cert fur  les  mêmes  points  ^  &  que 
celles-ci  ne  font  ^  pour  ainfi  dire> 
qu'affurer^  accompagner^  reûifier 
les  autres.  Mais  fi  le  légiflateur  ^ 
fe  trompant  dans  fon  objet  , 
prend  un  principe  différent  de 
celui  qui  naît  de  la  nature  des 
chofes  5  que  l'un  tende  à  la  fer- 
vitude  ôc  l'autre  à  la  liberté  ^ 
l'un  aux  richeiTes,  l'autre  à  la  po- 
pulation y  ï\m  à  la  paix  y  l'autre 
^\ix  conquêtes  5  en  verra  les  loix 
s'aîfoiblir  mieniiblement  y  la  con- 


/ 


#  )(  Ï30  )  (  # 
fiitution  s'altérer  ,  &  l'État  ne 
ceffera  d'être  agité  jufqu'à  ce 
qu'il  foit  détruit  ou  changé ,  & 
que  l'invincible  nature  ait  repris 
fon  empire. 


CHAPITRE    XII. 

Divijion  des  Loïx.  - 

Pour  ordonner  le  tout  ^  ou 
donner  la  meilleure  forme  pof- 
fîble  à  la  chofe  publique  5  il  y 
a  diverfes  relations  à  confidéren 
Premièrement  l'aftion  du  corps 
entier  agiflant  fur  lui-même  , 
c'eft-à-dire  le  rapport  du  tout  au 
tout  5  ou  du  Souverain  à  l'Etat  ; 
&  ce  rapport  eft  compofé  de 
celui  des  termes  intermédiaires , 
comme  nous  le  verrons  ci-après. 
Les  loix  qui  règlent  ce  rap- 

f 


#)(  IJI  )(  # 

port  5  portent  le  nom  de  loîx 
politiques  ,  &  s'appellent  aiillî 
loix  fondamentales  5  non  fans 
quelque  raifon  ,  fi  ces  loix  font 
fages.  Car ,  s'il  n'y  a  dans  cha- 
que Etat  qu'une  bonne  manière 
de  l'ordonner ,  le  peuple  qui  Ta 
^  trouvée  y  doit  s'y  tenir  :  mais  y 
%fî  l'ordre  établi  eft  mauvais , 
^;^-Yourquoi  prendroit-on  pour  fon- 
damentales des  loix  qui  Tempe- 
chent  d'être  bon  ?  D'ailleurs , 
en  tout  état  de  caufe  y  un  peu- 
ple eil  toujours  le  maître  de 
changer  fes  loix  ,  même  les  meil- 
leures s  car  y  s'il  lui  plait  de  fe 
faire  mal  à  lui-même  5  qui  eft-ce 
qui  a  droit  de  l'en  empêcher  ? 

La  seconde  relation  eft  celle 
des  membres  entre  eux  ou  avec 
le  corps  entier  ;  &  ce  rapport 
doit  être  au  premier  égard  auffi 
petit  ôc  au  fécond  aulÏÏ  grand 


qu'il  eft  poilible  :  en  forte  que^ 
chaque  citoyen  foit  dans  une 
parfaite  indépendance  de  tous 
les  autres  ^  &  dans  une  exceffive 
dépendance  de  la  Cité  ,  ce^  qui 
fe  fait  toujours  par  les  mêmes 
moyens  ;  car  il  n'y  a  que  la  force 
de  l'Etat  qui  fafle  la  liberté  de 
fes  membres.  C'eft  de  ce  deu- 
xième rapport  que  naiffent  le( 
loix  civiles. 

On  peut  confidérer  une  troi- 
fîeme  forte  de  relation  entre 
l'homme  &  la  loi;  fçavoir  ^  celle 
de  la  défobéifiance  à  la  peine  ^ 
6c  celle-ci  donne  lieu  à  l'établif- 
fement  des  loix  criminelles  ,  qui 
dans  le  fond  font  moins  une  ef- 
pece  particulière  de  loix ,  que  la 
lanftion  de  toutes  les  autres. 

A  CES  trois  fortes  de  loix  il 
s'en  joint  une  quatrième  ,  la 
plus  importauve  de  toutes  5  qui 


-    < 
^^-^.^.J"^ 


tie  fe  grave  ni  fur  le  marbre  ni  fut 
l'airain  y  mais  dans  les  cœurs  de5 
citoyens  ;  qui  fait  la  véritable 
conftitution  de  l'Etat  ;  qui  prend 
tou-s  les  jours  de  nouvelles  for- 
ces ;  qui  5  lorfque  les  autres  loix 
vieillirent  ou  s'éteignent  y  les 
ranime  ou  les  fupplée  ,  conferve 
^run  peuple  dans  l'efprit  de  fou 
^^^^nftitution ,  Se  fubftitue  infenfi- 
blement  la  force  de  Thaitude  à 
celle  de  l'autorité.  Je  parle  des 
mœurs  5  des  coutumes  y:&  fur- 
tout  de  l'opinion  ;  partie  incon- 
nue à  nos  politiques  5  mais  de 
laquelle  dépend  le  fuccès  de  tou- 
tes les  autres  :  partie  dont  le 
grand  Légiflateur  s'occupe  en 
fecret  y  tandis  qu'il  paroît  fe 
borner  à  des  règlements  parti- 
culiers y  qui  ne  lont  que  le  cein- 
tre  de  la  voûte  ^  dont  les  mœiu-Sjj 


■f'^'  , 


#)(  i?4  )(  # 
plus  lentes  à    naître  ,  forment 
enfin  l'inébranlable  clef. 

Entre  ces  diverfes  clafles, 
les  loix  politiques  ,  qui  confti- 
tuent  la  forme  du  Gouverne- 
ment 5  font  la  feule  relative  à 
mon  fujet. 


Fin  du  Livre  fécond. 


f.-^ 

'-C..*'^ 

^^^^'N^'^ 


PRINCIPES 

^P  OLITIQ.UE 

V:-    ^X)x:>K>K>î<>!<XX>!<>!<>î<>!<XXX>K>!0!<>î<)î< 

Liv?^E    Troisième. 

Avant  de  parler  des  diverfes 
formes  de  Gouvernement  ^  tâ- 
chons de  fixer  le  fens  précis  de 
ce  mot  5  qui  n'a  pas  encore  été 
fort  bien  expliqué. 


J 


CHAPITRE    I. 

Du  Gouvernement  en  général. 

J'avertis  le  Lefteur  que  ce 
Chapitre  doit  être  lu  pofément  j 
&  que  je  ne  fçais  pas  l'art  d'être 
clair  5  pour  qui  ne  veut  pas  être 
attentif.  / 

Toute  aftion  libre  a  deux 
câufes  qui  concourent  à  la  pro- 
duire ;  l'une  morale  ,  Içavoir  ^ 
la  volonté  qui  détermine  l'aéle  ; 
l'autre  phyfique ,  fçavoir  ^  la  puif- 
fance  qui  l'exécute.  Qiiand  je 
marche  vers  un  objet  j  il  faut 
premièrement  ^ue  j'y  veuille  al- 
ler ;  en  fécond  lieu  ,  que  mes 
pieds  m'y  portent.  Qii'un  para- 
lytique veuille  courir ,  qu'un  hom- 
me agile  ne  le  veuille  pas  ^  tous 
deux  refteront  en  place.  Le  corps 

politique 


■V 


politique  a  les  mêmes  mobiles  5, 
on  y  diftingue  de  même  la  force 
&  la  volonté  ^  Celle  -  ci  fous  le 
nom  de  PuiJJknce  Ugijlatlve^  l'au- 
tre fous  le  nom.  de  Fuiffance  exé-^ 
cutive.  Rien  ne  s'y  fait  ou  ne  s'y 
doit  faire  fans  leur  concours. 
Nous  avons  vu  que  la  puiflan- 
%ct  légiflative  appartient  au  peu- 
•^|)le  5  &  ne  peut  appartenir  qu'à 
lui.    Il  eft  aifé  de  voir  au  con- 
traire 5  par  les  principes  ci-devant 
établis  5  que  la  puifTance  execu- 
tive ne  peut  appartenir  à  la  géné- 
ralité y,  comme  Légiflatrice  ou 
Souveraine;  parce  que  cette  puif- 
fance  ne  confifte  qu'en  des  aftes 
particuliers  qm  ne  font  point  du 
reiTort  de  la  loi ,  ni  par  conféquent 
de  celui  du  Souverain  3.  dont  tous 
les  adles  ne  peuvent  être  que  des 
loix. 

IJuFAut  donc  à  la  force  v'i- 


-^ 


#  )(  138  )(# 

blique  un  agent  propre  qui  la  réu- 
niiTe  de  la  mette  en  œuvre  feloD 
les  direftions  de  la  volonté  géné- 
rale 5  qui  ferve  à  la  communica- 
tion de  l'État  &  du  Souverain  , 
qui  faiTe  en  quelque  forte  dans  la 
perfonne  publique  ^  ce  que  fait 
dans  l'homme  l'union  de  l'ame  ôc 
du  corps.  Voilà  quelle  eft  dans 
l'État  la  raifon  du  Gouverne- 
ment ^  confondu  mal  à  propos 
avec  le  Souverain  ^  dont  il  n'eft 
que  le  miniftre. 

Qu'est-ce  donc  que  le  Gou- 
vernement ?  Un  corps  intermé- 
diaire établi  entre  les  Sujets  &  le 
Souverain  ^  pour  leur  mutuelle 
correfpondance  5' chargé  de  l'exé- 
cution desloix^  &  du  maintien 
de  la  liberté  y  tant  civile  que  po- 
litique. 

Les  membres  de  ce  corps  s'ap-- 
pellent  Magiftrats  ou^o/V>  c'eft- 


lr 


à-dire  5  Gouverneurs  ;  6c  le  corps 
entier  porte  le  nom  de  Prince  *. 
Ainfi  5  ceux  qui  prétendent  que 
l'ade  par  lequel  un  peuple  fe  fou- 
met  à  des  chefs  ^  n'eft  point  un 
contrat  ^  ont  grande  raifon.  Ce 
n'eft  abfolument  qu'une  commif- 
fîon  5  un  emploi  dans  lequel^  fim- 
sples  Officiers  du  Souverain  ^  ils 
•*  fxercent  en  fon  nom  le  pouvoir 
"^  dont  il  les  a  faits  dépofitaires  , 
&  qu'il  peut  limiter  ,  modifier  & 
reprendre  quand  il  lui  plaît  ^  l'a- 
liénation d'un  tel  droit  étant  in- 
compatible avec  la  nature  du 
corps  focial ,  &  contraire  au  but 
de  l'alTociation. 

J'appelle  àonc  Gouvernement^ 
ou  fuprême  admJniftration^  l'e- 
xercice légitime  de  la  puiflance 

*  C'eft  aiiifi  qu'à  Venife  on  donne  au  Col- 
lège le  nom  de  Sérènijjîme  Princey^  même  quand, 
le  Doge  n'y  aflilte  pas. 

M  2 

.   /  - 


#  )(  HO  )(# 
executive  ,  &  Prince  ou  Magit 
trat  5  l'homme  ou  le  corps  char- 
gé de  cette  adminiftration 

C'est  dans  le  Gouvernement 
que  fe  trouvent  les  forces  inter- 
médiaires y  dont  les  rapports 
compofent  celui  de  tout  au  tout 
ou  du  Souverain  à  l'Etat.  On 
peut  repréfenter  ce  dernier  rap- 
port par  celui  des  extrêmes  d'une^ 
proportion  continue  y  dont  là 
înoyehne  proportionnelle  eft  le 
Gouvernement.  Le  Gouv^rne-v 
ment  reçoit  du  Souverain  les  or-=- 
dres  qu'il  donne  au  peuple  ,  6c. 
pour  que  l'Etat  loit  dajis  un  bon 
équilibre,  il  faut ,  tout  compenfé^. 
qu'il  y  ait  égalité  entre  le  produit 
Qu  la  puiiTance  du  Gouvernement 
pris  en  lui-même  ^  Scie  produit 
ou  la  puiiTance  des  citoyens  y  qui 
font  iouverains  d\in  côté  ôciujets 
de  l'autre. 


•;v. 


#  )(  I4Ï  )(  # 
De  plus^  on  ne  fçauroit  alté- 
rer auoin  des  trois  termes  y  fans 
rompre  à  l'inftant  la  proportion» 
Si  le  Souverain  veut  gouverner  , 
ou  fi  le  Magiftrat  veut  donner  des 
loix  ,  ou  fi  les  fujets  refufent  d'o- 
béir 5  le  defordre  fuccede  à  la  rè- 
gle y  la  force  &  k  volonté  n'a- 
.  giflent  plus  de  concert  y  &  TEtat 
Miflbut  tombe  ainfi  dans'^le  def- 
potifme  ou  dans  Tanarchie.  Enfin^ 
comme  il  n'y  a  qu'une  moyenne 
proportionnelle  entre  chaque  rap« 
port  y  il  n'y  a  non  plus  qu'un  bon- 
gouvernement  poffible  dans  un 
Etat  :  Mais  comme  mille  événe- 
ments peuvent  changer  les  rap- 
ports d'un  peuple ,  non  feulement 
différents  Gouvernements  peu- 
vent être  bons  à  divers  peuples  5, 
mais  au  même  peuple  en  diffé- 
l^ents  temps. 

Pour  tâcher  de  donner  une 


/-, 

'  .ù^l 

/ 

:•_/:'■■  ■■ 

#  )(  i40(  # 
idée  des  divers  rapports  qui  peu- 
vent régner  entre  ces  deux  extrê- 
mes ,  je  prendrai  pour  exemple 
le  nombre  du  peuple  ^  comme  un 
rapport  plus  facile  à  exprimer. 

Supposons  que  l'Etat  foit 
compofé  de  dix-mille  Citoyens  : 
le  Souverain  ne  peut  être  confi- 
déré  que  colleftivement  ^  &  en 
corps  :  mais  chaque  particulier 
en  qualité  de  fujet  ^  eft  confidéré 
comme  individu  :  ainfî  le  Sou- 
verain eft  au  iiijet  comme-  dix- 
;nil΀  eft  à  un  :  c'eft-à-dire  y  que 
chaque  membre  de  l'Etat ,  n'a 
pout  la  part  que  la  dix-millieme 
partie  de  l'autorité  fouveraine  , 
quoiqu'il  lui  Toit  foumis  tout  en- 
tier. Qiie  le  peuple  ioit  compofé 
de  cent  mille  hommes ,  l'état  des 
fujets  ne  change  pas  5  &  chacun 
porte  également  tout  l'empire  des 
loîx,  tandis  que  fon  fuffrage  y  ré- 


V 


#  )(  145  )  (# 
duit  à  un  cent-millième ,  a  dix 
fois  moins  d'influence  dans  leur 
rédaftion.  Alors  le  fujet  reftant 
toujours  un  ,  le  rapport  du  Sou- 
verain augmente  en  raifon  du 
nombre  des  Citoyens.  D'où  il  fuit 
que  plus  l'Etat  s'agrandit  y  plus 
la  liberté  diminue. 
V  Quand  je  dis  que  le  rapport 
augmente  ,  j'entends  qu'il  s'éloi- 
giie  de  l'égalité.  Amfi  plus  le  rap- 
port eft  grand  ,  dans  l'acception 
des  Géomètres  ,  moins  il  y  a  de 
rapport  dans  l'acception  commu- 
ne 5  dans  la  première  y  le  rapport 
confidéré  félon  la  quantité  ,  fe 
mefure  par  l'expofant^  &  dans 
l'autre  j  confidéré  félon  l'identi- 
té 5  il  s'eftime  par  la  fimilitude. 

Or  m  o I  n s  les  volontés  par- 
ticulières fe  rapportent  à  la  vo- 
lonté générale  ,  c'eft-à-dire  y  les 
mœurs  aux  loix  y  plus  la  ïox^ 


\ 


=^  )  (  144  )  (  # 
ce  réprimante  doit  augmenter. 
Donc  le  Gouvernement,  pour 
être  bon  5  doit  être  relativement 
plus  fort  j  à  mefure  que  le  peuple 
eft  plus  nombreux. 

D'un  autre  côté,  l'agran- 
diffement  de  l'Etat  donnant  aux 
dépofitaires  de  l'autorité  publi- 
que plus  de  tentations  &  de  mo- 
yens  d'abuier  de  leur  pouvoir  ^ 
plus  le  Gouvernement  doit  avoir' 
de  force  pour  contenir  le  peuple  ^ 
plus  le  Souverain  doit  en  avoir 
à  fon  tour  pour  contenir  le  Gou- 
vernement. Je  ne  parle  pas  ici 
d'une  force  ablolue  ,  mais  de  la 
force  relative  des  diverfes  parties 
de  l'Etat. 

I  L  s  u  I  T  de  ce  double  rap- 
port que  la  proportion  continue 
entre  le  Souverain ,  le  Prince  Ôc  le 
peuple,  n'eit  point  une  idée  arbi- 
traire  5,  mais  une  coniéquence  né-= 

ceiTair^ 


ti»^^ 


^)(  145  )(# 

teflaire  de  la  nature  du  corps 
politique.  Il  fuit  encore  que  l'un 
des  extrêmes  ^  façvoir  le  peuple 
comme  fujets  ^  étant  fixe  &  re- 
préfenté  par  l'unité  ^  toutes  les 
foisi  que  la  raifon  doublée  aug- 
înente  ou  diminue ,  la  raifon  fim. 
pie  augmente  ou  diminue  fembla- 
blement^  &  que  par  conféquent  le 
moyen  terme  eft  changé.  Ce  qui 
•fait  voir  qu'ail  n'y  a  pas  une  conf- 
titution  de  Gouvernement  uni- 
que &  abfolue  ,  mais  qu'il  peut 
y  avoir  autant  de  Gouverne- 
ments différents  en  nature  que 
d'Etats  différents  en  grandeur. 

Si^  TOURNANT  ce  fyftê- 
me  en  ridicule  ^  on  difoit  que 
pour  trouver  cette  moyenne  pro- 
portionnelle &  former  le  corps 
du  Gouvernement,  il  ne  faut  y  le^ 
Ion  moi ,  que  tirer  la  racine  quar- 
rée  du  nombre  du  peuple  i  je  ré- 

N 


#  )(  146  )(  # 
pondrois  que  je  ne  prends  ici 
ce  nombre  que  pour  un  exemple  y 
que  les  rapports  dont  je  parle 
ne  fe  mefurent  pas  feulement 
parle  nombre  des  hommes ,  mais 
en  général  par  la  quantité  d'ac- 
tion y  laquelle  fe  combine  par 
des  multitudes  de  caufes  ,  qu'au 
refte  fi,  pour  m'exprimer  en  moin? 
de  paroles  ^  j^emprunte  un  mo- 
ment des  term.es  de  géométrie  7 
je  n'ignore  pas ,  cependant  ,  que 
la  précifion  géométrique  n'a  point 
lieu  dans  les  quantités  morales. 
Le  Gouvernement 
eft  en  petit  ce  que  le  corps  po- 
litique qui  le  renferme  eft  en 
grand.  C'eft  une  personne  mo- 
rale douée  de  certaines  facultés  , 
aûive  comme  le  Souverain  ,  paf- 
five  comme  TEtat ,  ôc  qu'on  peut 
décompofer  en  d'autres  rapports 
iemblables  y  d'où  naît  par  con- 


#  )(  147  )(# 
féquent  une  nouvelle  proportion, 
une  autre  encore  dans  celle-ci 
félon  l'ordre  des  Tribunaux  ,  juf- 
qu'à  ce  qu'on  arrive  à  un  moyen 
terme  indivifible  c'eft-à-dire, 
à  un  feul  chef  ou  magiftrat  lu- 
prême,  qu'on  peut  fe  repréfen-    ^ 
ter  au  milieu  de  cette  progreffion  y 
comme  l'unité  entre  la  lérie  des 
fraftions  &c  celle  des  nombres. 
.  Sans  nous  embarraffer  dans 
cette  multiplication  de  termes  , 
contentons -nous  de   confidérer 
le  Gouvernement  comme  un  nou- 
veau corps  dans  l'Etat  y  diftinft 
du  peuple  &  du  Souverain ,   & 
intermédiaire  entre  l'un  &:rautre. 
I  L  Y  A  cette  différence  effen- 
tielle  entre  ces  deux  corps ,  que 
l'Etat   exifte    par    lui  -  même  -, 
&que  le  Gouvernement  n'exifte 
que  par  le   Souverain.  Amfi  la 
volonté   dominante    du    Prince 

0 .  ) 


#)(  148  )(# 
n'eft  ou  ne  doit  être  que  la  vo- 
lonté générale  ou  la  loi,  fa  force 
n'eft  que  la  force  publique  con- 
centrée en  lui  5  fi-tôt  qu'il  veut 
tirer  de  lui  -  même  quelque  afte 
abfolu  &  indépendajit  5  la  liaifon 
du  tout  commence  à  fe  relâcher. 
Si'l  arrivoit  enfin  que  le  Prince 
eût  une  volonté  particulière  plu^ 
aftive  que  celle  du  Souverain ,  ôc^^ 
qu'il  ufât  pour  obéir  à  cette  volon- 
té particulière ,  de  la  force  publi- 
quequi  eft  dans  fes  m.ains^enlorte 
qu'on  eût ,  pour  ainfi  dire;,  deux 
Souverains ,  l'un  de  droit  ôc  l'autre 
de  fait ,  à  l'inftant  l'union  focia- 
le  s'évanouiroit ,  oc  le  corps  poli- 
tique feroit  difibut. 

Cependant  pour  que  le 
corps  du  Gouvernement  ait  une 
exiftence,  une  vie  réelle  qui  le 
diftmgue  du  corps  de  l'Etat , 
pour  que  tous  fes  membres  puif- 


V 


#)(  i49)(  # 
fent  agir  de  concert  &  répondre 
à  la  fin  pour  laquelle  il  eft  ml- 
titué,  il  lui  faut  un  moi  par- 
ticulier,  unefenfibilité  commune 
à  fes  membres  5  une  force  ^^^  une 
volonté  propre  qui  tende  à   fa 
confervation.  Cette  exiftence  par- 
ticulière fuppofe  des  aflemblées^ 
des  confeils  ,  un  pouvoir  de  déli- 
bérer de  réfoudre  ,  des  droits  , 
des  titres  ^  des  privilèges  quiap- 
partiennent  au  Prince  exclufive- 
ment;,  &  qui  rendent  la  condition 
du  magiftrat  plus  honorable  à 
proportion  qu'elle  eft  plus  péni- 
ble. Les  difficultés  font  dans  la 
manière  d'ordonner  dans  le  tout 
ce  tout  fubalterne  ,  de  forte  qu'il 
n'altère    point    la    conftitution 
générale  en  aftermiflant  la  fien- 
ne  5  qu'il  diftingue   toujours  fa 
force  particulière  ,  deftinée   à  la 
proore  confervation  ^  de  la  force 

0 


#  )(  I50  )(  # 
publique  deftinée  à  la  conferva- 
tion  de  TEtat  5  &  qu'en  un  mot 
il  foit  toujours  prêt  à  facrifier  le 
Gouvernement  au  peuple  &  non 
le  peuple  au  Gouvernement. 

D' AILLEURS,  bien  que  le 
corps  artificiel  du  Gouvernement 
foit  l'ouvrage  à\\n  autre  corps 
artificiel ,  6c  qu'il  n'ait  en  quel- 
que forte  qu'une  vie  empruntée- 
ôclubordonnée^  cela  n'empêche 
pas  qu'il  ne  puiffe  agir  avec  plus 
.ou  moins  de  vieueur  ou  de  celé- 
rite  ,  jouir^  pour  ainfi  dire,  d'une 
fanté  plus  ou  moins  robufte.  En- 
fin 5  fans  s'éloigner  direftemient 
du  but  de  ion  inilitution  ,  il  peut 
s'en  écarter  plus  ou  moins  ^  félon 
la  manière  dont  il  efl,  conflitué. 
C'est  de  toutes  ces  différen- 
ces  que  naiffent  les  rapports  di- 
vers que  le  Gouvernement  doit 
avoir  avec  le  corps  de  l'Etat  ^ 


#  )(  151  )(  # 
félon  les  rapports  accidentels  & 
particuliers  par  lefquels  ce  même 
Etat  eft  modifié.  Car  foiivent 
le  Gouvernement  le  meilleur  en 
foi  deviendra  le  plus  vicieux  ^  fi 
fes  rapports  ne  font  altérés  lelon 
les  défauts  du  corps  politique  au- 
quel il   appartient. 

CHAPITRE  IL 

Du  principe  qui  conftitut  les  di- 
verjes  formes  de  Gouvernement, 

Pour  expofer  la  caufe  géné- 
rale de  ces  différences  ^  il  faut 
diftinguer  ici  le  Prince  &  le  Gou- 
vernement 5  comme  j'ai  diftin- 
gué  ci-devant  TEtat  &  le  Sou- 
verain. 

L  E  c  G  R  p  s  du  magiftrat  peut 
être  compofé  d'un  plus  grand 
ou  moindre  nombre  de  membres» 

N4 


Nous  avons  dit  que  le  rapport 
du  Souverain  aux  fujets  étoit 
d'autant  plus  grand  que  le  peu- 
ple étoit  plus  nombreux  3  Se  par 
une  évidente  analogie  nous  ea 
pouvons  dire  autant  du  Gou- 
vernement à  l'égard  des  magif- 
trats. 

O  R  L  A  force  totale  du  Gou- 
vernement étant  toujours  celle 
de  l'Etat  ^  ne  varie  point  :  d'où 
il  fuit  que  plus  il  ufe  de  cette 
force  fur  fes  propres  membres  ^ 
moins  il  lui  en  refle  pour  agit 
fur  tout  le  peuple. 

Donc  plus  les  Magiftrats  font 
nombreux,  plus  le  gouvernement 
ell  foible.  Comme  cette  maxi- 
me efl;  fondamentaîe^appliquons- 
nous  à  la  mieux  éclaircir. 

Nous  pouvons  diftinguer  dans 
la  perfonne  du  Magiftrat  trois 
volontés    elTentiellement    diffé-^ 


^. 


\ 


^  )(  155  )(# 

rentes.  Premièrement  la  volonté 
propre  de  l'individu,  qui  ne  tend 
qu'à  fon  avantage  particulier  ; 
fecondement  la  volonté  commu- 
ne des  Magiftrats  j  qui  fe  rap- 
porte uniquement  à  l'avantage 
du  Prince,  &  qu'on  peut  appeller 
volonté  de  corps  ,  laquelle  eft 
générale  par  rapport  au  Gouver- 
nement j  &  particulière  par  rap- 
port à  l'Etat ,  dont  le  Gouver- 
nement fait  partie  ,  en  troifieme 
lieu  la  volonté  du  peuple  ou  la 
volonté  fouveraine  ,  laquelle  eft 
générale  ,  tant  par  rapport  à 
l'Etat  confîdéré  comme  le  tout  y 
que  par  rapport  au  Gouverne- 
ment confidéré  comme  partie  du 
tout. 

Dans  une  légiflation  parfaite  > 
la  volonté  particulière  ou  indivi- 
duelle doit  être  nulle  >  la  volonté 
de  corps  propre  au  Gouverne- 


ment  très  -  fubordonnée  5  &  par 
conféquent  la  volonté  générale  ou 
fouveraine  toujours  dominante 
ôc  la  règle  unique  de  toutes  les 
autres. 

Selon  l'ordre  naturel ,  au  con- 
traire 5  ces  différentes  volontés 
deviennent  plus  aélives  à  melure 
qu'elles  fe  concentrent.  Ainfi  la 
volonté  générale  eft  toujours  la 
plus  foible  5  la  volonté  de  corps 
a  le  fécond  rang  ^  &  la  volonté 
particulière  le  premier  de  tous  : 
de  forte  que  dans  le  Gouverne- 
ment chaque  membre  eft  pre- 
mièrement foi  -  même  5  &  puis 
Magiftrat,  &  puis  Citoyen.  Gra- 
dation direftement  oppolée  à 
celle  qu'exige  l'ordre  focial. 

Cela  poie  :  que  tout  le  Gou- 
vernement foit  entre  les  mains 
d'un  feul  homme  ;  voilà  la  vo- 
lonté particuUere  ôc  la  volonté 


iv 


>«■•<-'' 

X 


=#)(  155  )(# 
de  corps  parfaitement  réunies  5 
&  par  conféquent  celle-ci  au  plus 
haut  degré  d'mtenfité  qu'elle 
puifTe  avoir.  Or  5  comme  c'eft  du 
degré  de  la  volonté  que  dépend 
Tufage  de  la  force  ,  &  que  la 
force  abfolue  du  Gouvernement 
ne  varie  point  5  il  s'enfuit  que  le 
plus  aftif  des  Gouvernements  eft 
celui  d'un  feul. 

Au  CONTRAIRE  3  unifions  le 
Gouvernement  à  l'autorité  légiC- 
lative  j  faifons  le  Prince  du  Sou- 
verain 5  &c  de  tous  les  Citoyens 
autant  de  Magiftrats  :  alors  la 
volonté  de  corps,  confondue  avec 
la  volonté  générale  ,  n'aura  pas 
plus  d'aftivité  qu'elle  ,  &  laiffera 
la  volonté  particulière  dans  toute 
fa  force.  Ainfi  le  Gouvernement, 
toujours  avec  la  même  force  ab- 
folue 5  fera  dans  fon  minimum  de 
force  relative  ou  d'adivité. 


Vsj^'"» 


#  )(  156  )(  # 
Ces  rapports  font  incontefta- 
blés  y  &  d'autres  confidérations 
fervent  encore  à  les  confirmer» 
On  voit  y  par  exemple  ,  que  cha- 
que Magiftrat  eft  plus  aftif  dans 
fon  corps  ,  que  chaque  citoyen 
dans  le  fien  ,  &  que  par  confé- 
quent  la  volonté  particulière  a 
beaucoup  plus  d'influence  dans  les 
a£les  du  Gouvernement  que  dans 
ceux  du  Souverain  ;  car  chaque 
Magîftrat  eft  prefque  toujours 
chargé  de  quelque  fonftioh  du 
Gouvernement ,  au  lieu  que  cha- 
que citoyen  pris  à  part  n'a  au- 
cune fonftion  de  la  fouveraineté. 
D'ailleurs  ,  plus  l'Etat  s'étend  , 
plus  fa  force  réelle  augmente  y 
quoiqu'elle  n'augmente  pas  en 
raifon  de  fon  étendue:  mais  l'Etat 
reftant  le  même  ,  les  Magiftrats 
ont  beau  fe  multiplier  ,  le  Gou- 
vernement n'en  acquiert  pas  uuq 


i. 


-^ 


plus  grande  force  réelle  ^  parce 
que  cette  force  eft  celle  de  l'Etat, 
dont  la  mefure  eft  toujours  égale. 
Ainfi  5  la  force  relative  ou  Tafti- 
vité  du  Gouvernement  diminue , 
fans  que  fa  force  abfolue  ou  réelle 
puifle  augmenter* 

Il  e s t  fur  encore  que  l'expé- 
dition des  affaires  devient  plus 
lente  à  mefure  que  plus  de  gens 
en  font  chargés  j  qu'en  donnant 
trop  à  la  prudence ,  on  ne  donne 
pas  affez  à  la  fortune,  qu'on  laifle 
échapper  l'occafion,  &  qu'à  force 
de  délibérer  on  perd  fouvent  le 
fruit  de  la  délibération. 

Je  viens  de  prouver  que  le 
Gouvernement  fe  relâche  à  me- 
fure que  les  Magiftrats  fe  raulti- 
plient  5  &  j'ai  prouvé  ci-devant 
que  plus  le  peuple  eft  nombreux, 
plus  la  force  réprimante  doit 
augmenter.  D'où  il  fuit  que  k 


y-* 


#  )(  158  )(  # 
rapport  des  Magiflrats  au  Gou- 
vernement doit  être  inverfe  du 
rapport  des  fujets  au  Souverain. 
C'eft-à-dire,  que  plus  l'Etat  s'ag- 
grandit ,  plus  le  Gouvernement 
doit  fe  refferrer  ^  tellement  que 
le  nombre  des  chefs  dim.inue 
en  railbn  de  l'augmentation  du 
peuple. 

Au  RESTE  3  je  ne  parle  ici 
que  de  la  force  relative  du  Gou-  « 
vernement  ^  &  non  de  fa  reûitu- 
de.  Car  y  au  contraire  ,  plus  le 
Magiftrat  efl  nombreux  ^  plus  la 
'volonté  de  corps  fe  rapproche  de 
la  volonté  générale  j  au  lieu  que 
fous  un  magiftrat  unique  cette 
même  volonté  ,de  corps  n'eft  , 
comme  je  l'ai  dit^  qu'une  volonté 
particulière.  Ainfi^  l'on  perd  d'un 
côté  ce  qu'on  peut  gagner  de  ^ 
l'autre  ,  ôc  l'art  du  Légiflateur 
eft  de  fçavoir  fixer  le  point  où  la 


— ^ 


#)(  159  )(# 

force  &  la  volonté  du  Gouverne- 
ment 3  toujours  en  proportion 
réciproque  ,  le  combinent  dans 
le  rappport  le  plus  avantageux  à 
l'Etat. 

CHAPITRE    III. 

Dlvijion  des  Gouverneinents. 

On  a  vu  dans  le  chapitre  pré- 
cédent pourquoi  l'on  diftingue 
les  diverfes  efpeces  ou  formes  de 
Gouvernements  par  le  nombre 
des  membres  qui  les  compolent , 
il  refte  avoir  dans  celui-ci  com- 
ment fe  fait  cette  diviiion. 

Le  Souverain  peut  ^  en  pre- 
mier lieu  3  commettre  le  dépôt 
du  Gouvernement  à  tout  le  peu- 
ple ou  à  la  plus  grande  partie  du 
peuple  ;  en  forte  qu'il  y  ait  plus 
de  citoyens  magiflrats  que  de 


Vi 'fftWf  ift 


#  )(  i6o)(# 
ritoyens  fimples  particuliers.  On 
donne  à  cette  forme  de  Gouver- 
nement le  nom  de  Démocratie, 

Ou  B I E  N  5  il  peut  reflerrer  le 
Gouvernement  entre  les  mains 
d'un  petit  nombre^  en  forte  qu'il 
y  ait  plus  de  fimples  citoyens 
que  de  magiftrats^  oc  cette  forme 
porte  le  nom  ^ Arljlocratïe. 

Enfin,  il  peut  concentrer  tout 
le  GQuvernement  dans  les  mains 
d'un  magiftrat  unique ,  dont  tous 
les  autres  tiennent  leur  pouvoir» 
Cette  troifieme  forme  eft  la  plus 
commune  ,  &  s'appelle  Monar^ 
chie  ou  Gouvernement  royal. 

On  doit  remarquer  que  tou- 
tes ces  formes  5  ou  du  moins  les 
deux  premières ,  font  fufceptibles 
de  plus  ou  de  moins ,  &  ont 
jjmême  une  affez  grande  latitu- 
de ^  car  la  Démocratie  peut  em- 
brafier  tout  le  peuple  ou  fe  refler- 
rer 


#)(  i6i  )(  ^ 
rer  jufqu'à  la  moitié.  L'Ariflo- 
cratie  à  Ton  tour  peut  de  la  moi- 
tié du  peuple  le  reflerrer  jufqu'au 
plus  petit  nombre  indéterminé- 
ment.  La  Royauté  même  eft 
fufceptible  de  quelque  partage. 
Sparte  eut  conftamment  deux 
Rois  par  fa  conititution^  &  l'on  a 
vu  dans  l'Empire  Romain  jufqu'à 
huit  Empereurs  à  la  fois ,  fans 
qu'on  pût  dire  que  l'Empire  fût 
divifé.  Ainfi  ^  il  y  a  un  point  où 
chaque  forme  de  Gouvernement 
fe  confond  avec  la  fuivante  ^  & 
l'on  voit  5  que  fous  trois  feules 
dénominations  ^  le  Gouverne- 
ment eft  réellement  fufceptible 
d'autant  de  formes  diverfes^  que 
l'Etat  a  de  Citoyens. 

Il  Y  A  plus  :  Ce  même  Gouver- 
nement pouvant  à  certains  égards 
fe  fubdiviier  en  d'autres  parties  ^ 
l'une  adminiftrée  d'une  manière 

O 


^ 


■.^ 


\ 


#  )(  i62  )(  ^ 
&  l'autre  d'une  autre  ,  il  peut 
réiulter  de  ces  trois  formes  com- 
binées une  multitude  de  formes 
mixtes  ^  dont  chacune  eft  multi- 
pliable  par  toutes  les  formes 
fimples. 

On  a  de  tous  temps  beaucoup 
difputé  fur  la  meilleure  formée  de 
Gouvernement ,  (ans  confiderer 
que  chacune  d'elles  eft  la  meil- 
leure-en  certains  cas  3  ôc  la  pire 
en  d'autres. 

S I  DANS  les  différents  Etats  le 
nombre  des  magiftrats  fuprêmes 
doit  être  en  raiibn  inverfe  de 
celui  des  Citoyens  ,  il  s'enfuit 
qu'en  général  le  Gouvernement 
Démocratique  convient  aux  pe- 
tits Etats  5  l'Ariftocratique  aux 
médiocres ,  &  le  Monarchique 
aux  grands.  Cette  règle  fe  tire 
immiédiatement  du  principe  ; 
mais  comment  compter  la  muitU 


^)(  163  )(  # 

tilde  de  circonftances  qui  peu- 
vent fournir  des  exceptions  ? 

CHAPITRE    IV.  ^ 

De  la,  De'mocj'atie, 

Qelui  qui  fait  la  loi  fçait  mieux 
que  perfonne  comment  elle  doit 
être  exécutée  &  interprêtée.  Il 
femble  donc  qu'on  ne  fçauroit 
avoir  une  meilleure  conftitution 
que  celle  où  le  pouvoir  exécutif 
eil:  joint  au  légiflatif  :  Mais  c'eft 
cela  même  qui  rend  ce  Gouver- 
nement infuffiiant  à  certains 
égards  5  parce  que  les  chofes  qui 
doivent  être  diftiguées  ne  le  font 
pas  5  &  que  le  Prince  &  le  Sou- 
verain n'étant  que  la  même  per- 
fonne 5  ne  forment  ^  pour  ainfi 
-dire  5  qu'un  Gouvernement  ians 
-Gouvernement» 


•;;v 


\  . 

.y' 


#  )(  r^4  )(# 
Il  n  lst  pas  bon  que  celui  qui 
fait  les  loix  les  exécute  y  ni  que 
le  corps  du  peuple  détourne  Ibrk 
attention  des  vues  générales  , 
pour  les  donner  aux  objets  parti- 
culiers. Rien  n'eft  plus  dange- 
reux que  l'influence  des  intérêts 
privés  dans  les  affaires  publiques,. 
&  l'abus  des  loix  par  le  Gouver- 
nement eft  un  mal  moindre  que 
la|corruption  du  Légiflateur^fuite 
infaillible  des  vues  particulières. 
Alors  l'Etat  étant  altéré  dans  fa 
fubftance^  toute  réforme  devient 
impolfible.  Un  peuple  qui  n'abu- 
feroit  jamais  du  Gouvernement 
n'abuteroit  pas  non  plus  de  l'in- 
dépendance 5  un  peuple  qui  gou- 
verneroit  toujours  bien  ,  n'auroit 
pas  befoin  d'être  gouverné. 

A  PRENDRE  le  terme  dans  la 
rigueui  de  l'acception  j  il  n'a  ja- 
mais exifté  de  véritable  DémQ'» 


#)(  1^5  )(# 
cratie ,  &  il  n'en  exiftera  jamais* 
Il  eft  contre  Tordre  naturel  que 
le  grand  nombre  gouverne  & 
que  le  petit  foit  gouverné.  On 
ne  peut  imaginer  que  le  peuple 
rcfte  inceffamment  afîembié  pour 
vaquer  aux  affaires  publiques  j 
&  l'on  voit  ailément  qu^il  ne 
fçauroit  établir  pour  cela  des 
corn  millions  fans  que  la  forme  de 
l'adminiftration  change. 

En  effet  y  je  crois  pouvoir 
pofer  en  principes  que  quand  les 
fondions  du  gouvornement  font 
partagées  entre  plufieurs  tribu- 
naux y  les  moins  nombreux  ac- 
quièrent tôt  ou  tard  la  plus 
grande  autorité  ^  ne  fût-ce  qu'à 
caufe  de  la  facilité  d'expédier 
les  affaires  ,  qui  les  y  amené 
naturellement. 

D'ailleurs  que  dechofes 
difficiles  à  réunir^  ne  fuppofe  pais 


/■■ 


ce  Gouvernement  ?  Première- 
ment un  Etat  très-petit  où  le 
peuple  foit  facile  à  raffembler  y 
8c  où  chaque  citoyen  puifle  ai- 
fément  connoître  tous  les  au- 
tres ;  fecondement  ^  une  grande 
fimplicité  de  moeurs,  qui  pré- 
vienne la  multitude  d'affaires  de 
les  difcuffions  épineufes  ;  enfuite  y 
beaucoup  d'égalité  dans  les  rangs 
&  d^-ns  les  fortunes  y  fans  quoi 
l'égalité  ne  fçauroit  fubfifter  long- 
temps dans  les  droits  &  l'auto- 
rité ;  enfin  y  peu  ou  point  de 
luxe  5  car  ou  le  luxe  eft  l'effet 
des  richeffes  y  ou  il  les  rend  né- 
ceffaires  ;  il  corrompt  à  la  fois 
le  riche  5c  le-  pauvre,  l'un  par 
la  poffeffion  ,  l'autre  par  la  con- 
voitife  ;  il  vend  la  patrie  à  la 
moUelTe,  à  la  vanité;  il  ôte  à 
l'Etat  tous  fes  citoyens  ,  pour 
les  affervir  les  uns  aux  autres  , 
&  tous  à  ropinion. 


.^ 


#  )(  1^7  )(  # 
Voila  pourquoi  un  Auteur 
célèbre  a  donné  la  vertu  pour 
principe  à  la  République  ;  car 
toutes  ces  conditions  ne  Içau- 
roient  fubfifter  fans^  la  vertu  : 
mais  5  faute  d'avoir  fait  les  dif- 
tinftions  néceflTaires  ,  ce  beau 
génie  a  manqué  fouvent  de  juf- 
tefle  5  quelquefois  de  clarté  ^  & 
n'a  pas  vu  que  l'autorité  fouve- 
raine  étant  par-tout  la  même  y 
le  même  principe  doit  avoir  lieu 
dans  tout  Etat  bien  conftitué  , 
plus  ou  moins  ,  il  eft  vrai  ,  félon 
la  forme  du  Gouvernement. 

Ajoutons  qu'il  n'y  a  pas  de 
Gouvernement  fi  fujet  aux  guer- 
res civiles  &  aux  agitations  in- 
teftines,  que  le  Démocratique  ou 
populaire  ^  parce  qu'il  n'y  en  a 
aucun  qui  tende  fi  fortement  & 
fî  continuellement  à  changer  de 
forme  ^  ni  qui  demande  plus  de 


V-. 


'ê=)(  i68  )(# 

vigilance  5c  de  courage  pour  être 
maintenu  dans  la  fienne.  C'eft 
fur-tout  dans  cette  conftitution 
que  le  Citoyen  doit  s'ariner  de 
force  êc  de  confiance ,  ôc  dire 
chaque  jour  de  fa  vie  au  fond 
de  fon  cœur  5  ce  que  difoit  un 
vertueux  Palatin  *  dans  la  Diète 
de  Pologne  :  Malo  perlculofam 
Uhertatein  quam  quieium  fervi- 

S'il  y  avoit  un  peuple  de 
Dieux  5  il  fe  gouverneroit  démo- 
cratiquement. Un  Gouverne- 
ment fi  parfait  ne  convient  pas 
à  des  hommes. 

*  Le  Palatin  de  Pofnanie,  père  du  Roi  ds 
Pologne  Duc,  de  Lorraine. 


CHAPITRE  Yi 

^    ■ 


^  )  (  i69  )  (  #^ 


CHAPITRE   V. 
De  VAriJlocrcitie. 

]SJou3  avons  ici  deux  perfonnes 
morales  très-diftinftes  ,  fçavoir , 
le  Gouvernement  &  le  Souve- 
î'ain  ,  &  par  conféquent  deux 
volontés  générales  ,  Tune  par 
rapport  à  tous  les  citoyens ,  l'au- 
tre feulement  pour  les  membres 
de  Tadminiflration.  Ainii,  bien 
que  le  Gouvernement  puifle  ré- 
gler fa  police  intérieure  comme 
il  lui  plait  5  il  ne  peut  jamais 
parler  au  peuple  qu'au  nom  du 
Souverain ,  c'eft^à-dire  ,  au  nom 
du  peuple  même  \  ce  qu'il  ne 
faut  jamais  oublier. 

Les  premières  fociétés  fe  gou- 
vernèrent ariftocratiquement. Les 
chefs  des   familles   délibéroient 

P 


ex  170  y  c  # 

entre  eux  des  affaires  publiques  ; 
les  jeunes  gens  cédoient  fans 
peine  à  l'autorité  de  l'expérience. 
De-là  les  noms  de  Prêtres  ^ 
d'anciens  ^  de  Sénat  j  de  Gé- 
Tontes  5  Les  Sauvages  de  l'Arae- 
rique  feptentrionale  fe  gouver- 
nent encore  ainll  de  nos  jours  ^ 
&  font  très-bien  gouvernés. 

Mais  à  mefure  que  l'inégalité 
d'infti-tution  l'emporta  fur  l'iné- 
galité naturelle  ,  la  richeffe  ou 
la  puiflance  *  fut  préférée  à  Mge  5 
&  l'Ariftocratie  devint  élective. 
Enfin  la  puiflance  tranfmife  avec 
ks  biens  du  père  aux  enfants, 
rendant  les  familles  patriciennes  , 
rendit  le  Gouvernement  hérédi- 
taire 5  &  l'on  vit  des  Sénateurs 
de  vingt  ans. 

*  Il  efl  clair  que  le  mpt.  Optimates  chez 
les  anciens  ne  veut  pas  dire  les  n^eilleurs  , 
i^is.  Us  plus  puifTanrs. 


)(  r/î  )C# 

It  ¥  A  donc  trois  fortes  d'A- 
riftocratie  ;  naturelle  ,  éleftive  , 
héréditaire.  La  première  ne  con-^ 
vient  qu'à  des  peuples  iîmples; 
la  troifieme  eft  le  pire  de  tous 
les  Gouvernements^  la  deuxième 
eft  le  meilleur  y  c'eft  TAriftocra- 
tie  proprement  dite. 
-  Outre  l'avantage  de  la  dit 
tinftion  des  deux  pouvoirs ,  eilQ 
a  celui  du  choix  de  fes  membres: 
car  dai>s  le  Gouvernement  po* 
pulaire  tous  les  Citoyens  naiflent 
Magiftrats  ;  mais  celui-ci  les  borne 
à  un  petit  nombre  y  &  ils  ne  le 
deviennent  que  par  éleâ:ion  "^  ^ 

*  Il  in^îortç  beaucoup  de  régler,  par  des  îoi^ 
U  forme  de  PéjecStian  des  Magiftrats  :  car  en 
Tabandonryant  à  la  volonté  du  P-r iiice  ,  on  ne 
peut  éviter  dç  torabçer  dans  TAriftpcracie  héré- 
ditaire ,  comipe  il  eO.  arrivé  aux  Républiques 
de  Venife  &  de  Berne,  Aufîi  la  première  cil- 
elle  djei>uislQng-temiîS.uii  Etat  diC)uc ,  n^ais  la 
féconde  fe  maint  ient  par  re^tiême  fij^ejîè  % 


V 


•'.^ 


moyen  par  lequel  la  probité  ^ 
les  lumières ,  l'expérience ,  6c  tou- 
tes les  autres  raifons  de  préfé- 
rence &  d^eftime  publique  5  font 
autant  de  nouveaux  garants  qu'on 
iera  fagement  gouverné. 

De  plu  s  5  les  aflemblées  fe 
font  plus  commodément  ^  les 
affaires  le  dilcutent  mieux  ,  s'ex- 
pédient avec  plus  d'ordre  &  de 
diligence  ,  le  crédit  de  l'Etat  eft 
mieux  foutenu  chez  l'étranger 
par  de  vénérables  Sénateurs' que 
par  une  multitude  inconnue  ou 
mépriiée. 

En  un  mot  ^  c'eft  Tordre  le 
meilleur  &  le  plus  naturel ,  que 
les  plus  fages  gouvernent  la  mul- 
titude 5  quand  on  eft  fur  qu'ils 
la  gouverneront  pour  fon  profit 
&  non  pour  le  leur  ,  il  ne  faut 

fon  Séaa:  ;  c'ctt  une  exception  bien  honorable 
6c  bien  dargereute. 


#)(  173  )(  # 
point  multiplier  envain  les  ref- 
lorts  5  ni  faire  avec  vingt  mille 
hommes  ce  que  cent  hommes 
choifis  peuvent  faire  encore 
mieux.  Mais  il  faut  remarquer 
que  l'intérêt  de  corps  commence 
à  moins  diriger  ici  la  force  pu- 
blique fur  la  règle  de  la  volonté 
générale  ,  &  qu'une  autre  pente 
inévitable  enlevé  aux  loix  une 
partie  de  la  puiiTance  executive. 
A  l'égard  des  convenances 
particulières  y  il  ne  faut  ni  ml 
État  fi  petit  5  ni  un  peuple  fi 
fimple  &  fi  droit,  que  l'exécui. 
tion  des  loix  fuive  immédiate^- 
ment  de  la  volonté  publique  ^ 
comme  dans  une  bonne  Démor 
cratie.  11  ne  faut  pas  non  plus 
une  fi  grande  nation  que  les  chefs 
épars  pour  la  gouverner  puiilent 
trancher  du  Souverain  y  chacun 
dans  ion  département  5  6c  com- 

^3 


=^  )(  174  )(  =^ 

mencer  par  le  rendre  indépen- 
dants pour  devenir  enfin  les 
maîtres. 

Mais  y  fi  l'Ariftocratie  exige 
quelques  vertus  de  moins  qu-e 
îe  gouvernement  populaire  ^  elle 
en  exige  aulu  d'autres  qui  lui 
font  propres  -,  comme  la  mode- 
ration  dans  les  riches  &le  con- 
tentement dans  les  pauvres  ;  car 
il  femble  qu'une  égalité  rigou^ 
reufe  y  ieroit  déplacée  ;  elle  ne 
fut  pas  même  obfervée  à  Sparte. 

AURESTE5  fi  cette  forme 
comporte  une  certaine  inégalité 
de  fortune  5  c'eft  bien  pour  qu'en 
général  Padminiftration  des  affai- 
res publiques  foi:t  confiée  à  cexix 
qui  peuvent  le  mieux  y  donner 
tout  leur  temps  >  mais  non  pas> 
commie  prétend  Ariftote ,  pour 
que  les  riches  foient  toujours 
préférés.   Au  contraire  >  il  im- 


#  )(  1/5  )(# 
porte  qu'un  choix  oppofé  ap- 
prenne  quelquefois  au  peuple^ 
qu'il  y  a  dans  le  mérite  des  hom- 
mes^ des  raifons  de  préférence 
plus  importantes  que  la  richeffe. 

CHAPITRE       VI. 

De  la  Monarchie. 

Jusqu'ici  nous  avons  confidéré 
le  Prince  comme  une  perfonne 
morale  &  colleftive  ^  unie  par 
la  force  des  loix  ^  &  dépofitaire 
dans  l'Etat  de  la  puiffance  exe- 
cutive. Nous  avons  maintenant 
à  confidérer  cette  puiffance  réu- 
nie entre  les  mains  d'une  per- 
fonne naturelle  ^  d'im  homme 
réel ,  qui  feul  ait  droit  d'en  dif- 
pofer  félon  les  loix.  C'eft  ce 
qu'on  appelle  un  Monarque  ou 
un  Roi. 

P4 


./" 


-  Tout  au  contraire  des  autres 
adminiftrations  5  où  un  être  col- 
leélif  repréfente  un  individu  y 
dans  celle-ci  un  individu  repré- 
fente un  être  coUeftif  ;  en  forte 
que  l'unité  morale ,  qui  conftitue 
le  Prince  ^  eft  en  même  temps 
une_  unité  pkyfique  ,  dans  la- 
quelle toutes  les  facultés  que  la 
loi  réunit  dans  l'autre ,  avec  tant 
d'efforts  5  fe  trouvent  naturelle- 
ment réunies. 

Ainsi  la  volonté  du  peuple^ 
&  la  volonté  du  Prince,  &  la 
force  publique  de  TEtat  ,  & 
la  force  particulière  du  Gou- 
vernement 5  tout  répond  au  mê- 
me mobile,  tous  les  refibrts  de 
la  machiné  font  dans  la  même 
main  ,  tout  marche  au  même 
but,  il  n'y  a  point  de  mouve- 
ments oppoiés  qui  s'entredétrui-^ 
ient ,  &  Ton  ne  peut  imaginer 


#)(  177  ))  # 
aucune  forte  de  conftitution  dans 
laquelle  un  moindre  effort  pro- 
duife  une  aftion  plus  confidé- 
rable.  Archimede  affis  tranquil- 
lement fur  le  rivage ,  &  tirant 
fans  peine  à  flot  vm  grand  vaif- 
feau  5  me  repréfente  un  Monar- 
que habile  ^  gouvernant  de  fon 
cabinet  fes  vafles  Etats  ,  &  fai- 
fant  tout  mouvoir  en  paroiffant 
immobile. 

Mais  s'il  n'y  a  point  de  Gou- 
vernement qui  ait  plus  de  vi- 
gueur ,  il  n'y  en  a  point  où  la 
volonté  particulière  ait  plus  d'em- 
pire &  domine  plus  ailément  les 
autres  ;  tout  marche  au  même 
but  5  il  eft  vrai  5  mais  ce  but 
n'eft  point  celui  de  la  félicité 
publique  ,  &  la  force  même  de 
Tadminidration  tourne  fans  ceffe 
au  préjudice  de  l'Etat. 

Les  Rois  veulent  être  abfolus> 


#)(  1/8  )(# 

&  de  loin  on  leitr  crie  que  le 
meilleur  moyen  de  rêtre  ,  eft 
de  fe  faire  ainrer  de  leurs  peu- 
ples. Cette  maxime  eft  très-belle  -^ 
&c   même   très-vraie  à    certains 
égards.  Malheureufement  on  s'en 
moquera  toujours  dans  les  Cours. 
La  puiiïànce  qui  vient  de  Tamour 
des  peuples^  eft  fans  doute  la 
plus  grande  ^  mais  elle  eft  pré- 
caire ôc  conditionnelle  y  jamais 
les  Princes  ne  s'en  contenteront, 
lies  meilleurs  Rois  veulent  pou- 
.  voir  être  méchants  s'il  leur  plait^ 
fens  ceffer  d'être  les  maîtres.  Un 
fermoneur  politique   aura  beau 
leur  dire  que  la  force  du  peuple 
étant  la  leur  y  leur  plus  grand 
intérêt  eft  que  k  peuple   foît 
^orilTant^  nombreux ,  redouta- 
ble 5  ils  Tçavent  très-bien  que  cela 
n'eft  pas  vrai.  Leur  intérêt  pet- 
fonnel  eft  jpremiérement  que  le 


#)(  179  )(# 
peuple   foit  foible  y  miférable  , 
&  qu'il   ne  puiffe   jamais    leur 
réfifter.  J'avoue  que  y  fuppofant 
les  flijets  toujours  parfaitement 
fmimis  >  rintéret  du  Prince  feroit 
alors  que  le  peuple  fût  puiffant  y 
afin  que  cette  puiffance  étant  la 
fienne  ,  le  rendît  redoutable  à 
fes  voifins  ;  mais  comme  cet  in- 
térêt n'eft  que  fecondaire  &  fu- 
bordonné  y  &  que  les  deux  fup- 
f  ofitions  font  incompatibles  j  il 
-eft  ^laturel  que  les  Princes  don- 
nent toujours  la  préférence  à  la 
maxime   qui    leur   eft  le    plus 
immédiatement  utile.    C'eft  ce 
tjue   Samuel  repréfentoit  forte- 
ment  aux   Hébreux    ^  c'eft    ce 
-qtie  Machiavel  a  fait  voir  avec 
évidence.  En  feignant  de  donner 
des  leçons  aux  Rois  ^  il  en  a 
ddnné  de  grandes  aux  peuples. 
Le  Prince  de  Machiavel  èft  4e 
livre  des  Républicains. 


•  I 


,-'  .^r 


#  )(  i8o  )(  ^ 
Nous  avons  trouvé  par  les 
rapports  généraux  ^  que  la  Mo- 
narchie n'eft  convenable  qu'aux 
grands  Etats  ^  6c  nous  le  trou- 
vons encore  en  l'examinant  en 
elle-même.  Plus  l'adminiftration 
publique  eft  nombreufe ,  plus  le 
rapport  du  Prince  aux  fujets  di- 
minue Se  s'approche  de  l'égalité  , 
en  forte  que  ce  rapport  eft  un 
ou  l'égahté  même  dans  la  Dé- 
mocratie. Ce  même  rapport  aug- 
mente à  mefiire  que  le  -Gou- 
,  vernement  fe  refTerre  ,  &  il  eft 
dans  Ion  maximum  ^  quand  le 
Gouvernement  eft  dans  les  mains 
d'un  leul.  Alors  il  le  trouve  une 
trop  grande  diftance  entre  le 
Prince  &'le  peuple  ,  &  l'Etat 
manque  de  liailon.  Pour  la  for- 
mer, il  faut  donc  des  ordres  in- 
termédiaires 5  il  faut  des  Prmces^ 
4es  Grands  ^  de  la  Noblefie  poiu: 


les  remplir.  Or  rien  de  tout  celât 
ne  convient  à  un  petit  Etat ,  que 
ruinent  tous  ces  degrés. 

Mais  s'il  eft  difficile  qu'un 
grand  Etat  foit  bien  gouverné  ;, 
il  l'eft  beaucoup  plus  qu'il  loit 
bien  gouverné  par  un  feul  hom- 
me 5  &  chacun  fçait  ce  qu'il  ar- 
rive quand  le  Roi  fe  donne  des 
lubftituts. 

Un  défaut  eflentiel  &  iné- 
vitable 5  qui  mettra  toujours  le 
gouvernement  monarchique  au- 
deflbus  du  répubUcain^  eft  que 
dans  celui-ci  la  voix  publique 
n'élevé  prefque  jamais  aux  pre- 
mières places  que  des  hommes 
éclairés  &c  capables  qui  les  rem- 
pUflTent  avec  honneur  :  au  lieu 
que  ceux  qui  parviennent  dans 
les  monarchies  ne  font  le  plus 
fouvent  que  de  petits  brouillons  y 
de  petits  fripons  3  de  petits   in- 


vi  ■■ 


trigants  y  à  qui  les  petits  talent^ 
qui  font  dans  les  Cours  parvenir 
aux  grandes  places  y  ne  fervent 
qu'à  montrer  au  public  leur  ine- 
ptie auflî-tôt  qu'ils  y  font  par- 
venus. Le  peuple  fe  trompe  bien 
moins  fur  ce  choix  que  le  Prince  5 
&  un  homme  d'un  vrai  mérite 
eft  prefque  auffi  rare  dans  le  mi- 
niftere  ,  qu'un  fot  à  la  tête  d'un 
gouvernement  républicain.  Auffi  ^ 
quand  par  quelque  heureux  ha- 
zardun  de  ces  hommies  nés  pour 
gouverner  5  prend  le  timon  des 
affaires  dans  une  Monarchie  pref- 
que abîmée  par  ces  tas  de  jolis 
régiffeurs  3  on  eft  tout  fupris  des 
reffources  qu'il'  trouve  5  &  cela 
fait  époque  dans  un  pays. 

Pour  qu'un  Etat  monarchi- 
que pût  être  bien  gouverné  ,  il 
faudroit  que  fa  grandeur  ou  ion 
«tendue  fût  m^lurée  aaiï  facultés 


#  )C  183  )(# 

de  celui  qui  gouverne.  Il  eft  pîirs 
aifé  de  conquérir  que  de  régir. 
Avec  un  levier  fuffilant  ^  d'un 
doigt  on  peut  ébranler  le  monde  ^ 
maiispour  le  foûtenir  il  faut  les 
épaules  d'Hercule.  Pour  peu  qu'un 
Etat  foit  grand  ^  le  Prince  eft 
prefque  toujours  trop  petit. 
Quand  au  contraire  il  arrive  que 
l'Etat  eft  trop  petit  pour  ion 
chef  5  ce  qui  eft  très-rare  ^  il  eft 
encore  mal  gouverné  y  parce 
que  le  chef  ^  fuivant  toujours  la 
grandeur  de  fes  vues 5  oublie  les 
intérêts  despeuples^  &  ne  les  rend 
pas  moinsmalheureux  par  Tabus 
des  talents  qu'il  a  de  trop  ,  qu'un 
ch^f  borné  par  le  défaut  de  ceux 
qui  lui  manquent.  Il  faudroit  ^ 
pour  ainfi  dire  5  qu'un  royaume 
s'étendît  ou  le  reflerrât  à  chaque 
règne  félon  la  portée  du  Prince  ; 
au  lieu  que  les  talents  d'un  Sénat 


'#)Ci84)(# 

ayant  des  méfures  plus  fixes, 
TEtat  peut  avoir  des  bornes  conf- 
tantes  &  l'adminidration  n'aller 
pas  moins  bien. 

Le  plus  fenfible  incon- 
vénient du  Gouvernement  d'un 
feul  5  eft  le  défaut  de  cette  fuc- 
ceffion  continuelle  quif orme  dans 
les  deux  autres  une  liaiion  non 
interrompue.  Un  Roi.  mort  ^  il 
en  faut  un  autre  ;  les  éleélions 
laiffentdes  intervalles  dangereux; 
elles  font  orageufes  ,  &  à  moins 
que  les  Citoyens  ne  foient  d'un 
défintéreflement ,  d'une  intégrité 
que  ce  Gouvernement  ne  com- 
porte gueres  j  la  brigue  5c  la  cor- 
ruption s'en  m'êlent.  11  eft  dif- 
ficile que  celui  à  qui  l'Etat  s'eft 
vendu  ne  le  vende  pas  à  fontour^ 
&  ne  fe  dédommage  pas  fur  les 
foibles  de  l'argent  que  les  puiflants 
lui  ont  extorqué.  Tôt  ou   tard 

tOUÎ 


?<;.* 


#  )(  i85  )(  ^ 
tout  devient  vénal  5  fous  une 
pareille  adminiftraticn  5  Se  la  paix 
dont  on  jouit  alors  fous  lesPv^ois  y 
eft  pire  que  le  détordre  des  in- 
terregneso 

du  '  A  -  T  -  0  N  fait  pour  pré-; 
venir  ces  maux  On  a  rendu  les 
Couronnes  héréditaires  dans  cer- 
taines familles ,  Se  l'on  a  établi 
un  ordre  de  Succeffion  qui  pré- 
vient toute  difpute  à  la  mort  dés 
Rois.  Cefl-à-dire  que  ^fubfti  tuant 
l'inconvénient  des  régences  à  ce- 
lui des  éle£lions  ^  on  a  préféré 
une  apparente  tranquillité  à  une 
adminiftration  fage  ,  Se  qu'on,!  cb 
mieux  aimé  rifquer  d'avoir  poiur 
chefs  des  enfants  ,  des  monftres  , 
des  inabécilles  ,  que  d'avoir  à  dif- 
puter  iur  le  choix  des  bons  Rois; 
on  n'a  pas  confidéré  qu'en  s'expo^ 
fant  ainlî  aux  rifques  de  Talter- 
native^,  on  met  preique  toutes  lea 


#  )(  i86  )(# 
chances  contre  foi.  C'étoit  un 
mot  très-fenfé  que  celui  du  jeune 
Denis ,  à  qui  fon  père  en  lui  re- 
prochant une  aftion  honteuie 
difoit:  T'en  ai-je  donné  l'exem- 
ple ?  Ah  5  répondit  le  fils  y  votre 
père  n'étoit  pas  Roi  ! 

Tout  concourt  à  priver  de 
juftice  &  de  raifon  un  homme 
élevé  pour  commander  aux  autres. 
On  prend  beaucoup  de  peine  , 
à  ce  qu'on  dit  y  pour  enieigner 
aux  jeunes  Princes  Fart  de  régner  ; 
il  ne  paroit  pas  que  cette  édu- 
cation leur  profite.  On  feroit 
mieux  de  commencer  par  leur 
énfeigner  Tart  d'obéir.  Les  plus. 
arands  R-ois  qu'ait  célébré  Thif- 
toire^  n  ont  pomt  ete  eieves  pour 
régner  5  c'eft  une  fcience  qu'on 
ne'pofTede  jamais  moins  qu'après 
l'avoir  trop  âpprifè ,  &  qu'on 
acquiertmieteen  obéifl-ant  qu'è^ 


#)(  i87  )(  # 
commandant.  Nam  utiUJJiinus 
idem  ac  hrevijjimus  bonarurn  ma- 
larumque  rerain  deleclus^  cogitare 
qmd  aut  nolueris  fub  allô  Prin- 
cipe dut  volueris  ^. 

Une  fuite  de  ce  défaut  de 
cohérence  eft  l'inconftance  du 
gouvernement  royal  qui  ^  fe  ré- 
glant tantôt  fur  un  plan&  tantôt 
fur  un  autre ,  félon  le  cara6tere 
du  Prince  qui  règne  ou  des  gens 
qui  régnent  pour  lui,  ne  peut 
avoir  long-temps  un  objet  fixe  ni 
ime  conduite  conléquente  :  varia- 
tion qui  rend  toujours  l'Etat  flo- 
tant  de  maxime  en  maxime  ^ 
de  projet  en  projet  ^  &  qui  n'a 
pas  lieu  dans  les  autres  Gouver- 
nements où  le  Prince  eft  toujours 
le  même.  Auffi  voit  -  on  qu'eïi 
général  ^s'îl  y  a  plus  de  rufe  dans 
une  Cour  ^  il  y  a  plus  de  fagefle 
dans  un  Sénat  5  &  que  les  Ré- 

'  Tacit.     hift.  L.  L  -0.2 


•^> 


#  )(  i88  )(  ^ 

publiques  vont  à  leurs  rins  par 
des  vues  plus  conftantes  &  mieux 
fuivies  y  au  lieu  que  chaque  révo-, 
lution  dans  le  miniflere  en  pro- 
duit une  dans  l'Etat  ;  la  maxime 
commune  à  tous  les  Minières  y 
6c  prefque  àtouslesRois,  étant 
de  prendre  en  toute  choie  le  con- 
trepied  de  leur  prédéceflTeur. 

De  cette  même  incohérence 
fe  tire  encore  la  folution  d'un  fo- 
philme  très-familier  aux  politi- 
ques royaux,  c'eft^  non-ieul'ement 
de  comparer  le  Gouvernement 
civil  au  Gouvernement  domefti- 
que  5  &  le  Prince  au  père  de  fa- 
mille 5  erreur  déjà  réfutée  ,  mais 
encore  de  donner  libéralement 
à  ce  Magiftrat  toutes  les  vertus 
dont  il  auroit  beioin  ,  &  de  lup- 
pofer  toujours  que  le  Prince  eft 
ce  qu'il  devroit  être  :  fuppolition 
à  Taide  de  laquelle  le.  Gouverae.-^- 


c^^ 


#  )(  i89  )(  # 
ment  royal  eft  évidemment  pré- 
férable à  tout  autre  5  parce  qu'it 
eft  inconteftablement  le  plas  fort. 
Se  que  pour  être  auffi  le  meilleur 
il  ne  lui  manque  qu'une  volonté 
de  corps  plus  conforme  à  la  vo-^ 
lonté  générale.  .        .  . 

Maî^s  5  fi  félon  Platon  *  le  Roi 
par  nature  eft  un  perfonnage  il 
rare  ,  combien  de  fois  la  nature 
&  la  fortune  concourront-elles  à 
le  couronner  ,  &  fi  l'éducation 
royale  corrompt  néceflàirement 
ceux  qui  la  reçoivent ,  que  doit- 
on  efpérer  d'une  fuite  d'hommes 
élevés  pour  régner?  C'eft  donc 
bien  vouloir  s'abuier  que  de  con- 
fondre le  Gouyernement  royal 
avec  celui  d'un  bon  Roi.  Pour  voir 
ce  qu'eft  ce  gouvernement  en  lui- 
même  5  il  faut  le  confidérer  fous 
des  Princes  bornés  ou  méchants  ; 

*  In  Civili». 


f/ 


#  )  (  I90  )  (  #  ^ 

car  ils  arriveront  tels  àii  Trône  > 
ou  le  Trône  les  rendra  tels. 

Ces  diffiailtés  n'ont  pâs  échap- 
pé à  nos  Auteurs  ;  mais  ils  n'en, 
font  point  embarraiTés.  Le  remè- 
de eft  5  difent  -  ils  ,  d'obéir  fans 
murm.ure.  Dieu  donne  les  mau- 
vais Rois  dans  fa  colère  ,  &  il  les 
faut  ftipporter  comme  des  châti- 
ments du  Ciel.  Ce  difcours  eft 
édifiant  5  fans  doute  ;  mais  je 
ne  fçais  s'il  ne  conviendroit  pas 
mieux  en  chaire  que  dans  un  li- 
vre de  politique.  Qiie  dire  d'un 
Médecin  qui  promet  des  mira- 
clés  5  6c  dont  tout  l'art  eft  d'ex- 
horter ion  malade  à  la  patience  ? 
On  fçait  bien  qu'il  faut  IbufFrir  un 
mauvais  Gouvernement  quand 
on  l'a  j  k  queftion  feroit  d'en 
trouver  un  bon. 


CHAPITRE   Vlï. 

JDès  Gouvernements  mixtes. 

]^  PKaPRÊMENT  parler  il  ny  ^ 
point  de  Gouvernement  fimple. 
Il  faut  qu'un  Chef  unique  ait  des 
Magiftrats  fubalternes  ,  il  faut 
qu'un  Gouvernement  populaire 
ait  un  Chef  Ainfi ,  dans  le  par- 
tage de  la  puiffance  executive  il 
y  a  toujours  gradatian  du  grand 
nombre  au  moindre  ,  avec  cette 
différence  que  tantôt  le  grand 
nombre  dépend  du  petit  y  8c  tan- 
tôt le  petit  du  grand. 

Quelquefois  il  y  a  partage 
égal  ^  foit  quand  les  parties  con- 
ftitutives  font  dans  ime  dépen- 
dance mutuelle  ,  comme  dans  le 
Gouvernement  d'Angleterre;  foit 
quand  l'autorité  de  chaque  par^* 


f/ 


#  )(  192  )(  ^ 
rie  eft  indépendante  mais  im- 
parfaite 5  comme  en  Pologne. 
Cette  dernière  forme  eft  mau- 
vaife  5  parce  qu'il  n'y  a  point 
d'unité  dans  le  Gouvernement  ^ 
&  que  l'Etat  manque  de  liaifon. 

Lequel  vaut  le  mieux  y  d'un 
Gouvernement  fimple  ou  d'un 
Gouvernement  mixte  ?  QjLiefcion 
fort  agitée  chez  les  politiques , 
8c  à  laquelle  il  faut  faire  la  même 
réponfe  que  j'ai  faite  ci-devant 
fur  toute  forme  de  Gouverne- 
ment. 

Le  Gouvernement  fimple  eft 
le  meilleur  en  foi ,  par  cela  feul 
qu'il  eft  fimple.  Mais  quand  la 
Puiffance.  executive  ne  dépend 
pas  allez  de  la  légiftative  ,  c'eft-à- 
dire  ,  quand  il  y  a  plus  de  rap- 
port du  Prince  au  Souverain  que 
du  peuple  au  Prince ,  il  faut  re« 
rciédier  à  ce  défaut  de  proportiori 


^  )(  1^5  )(# 

fen  divifant  le  Gouvernement  î 
car  alors  toutes  fes  parties  n'ont 
pas  moins  d'autorité  fur  les  fu- 
jets  ^  &  leur  divifion  les  rend 
toutes  enfemble  moins  fortes  con- 
tre le  Souverain. 

On  PREVIENT  encore  le  mêmè^ 
inconvénient  en  établiflant  des 
magiftrats  intermédiaires  ,  qui  , 
laiflant  le  Gouvernement  en  fon 
entier  ^  fervent  feulement  à  ba- 
lancer les  deux  Puifiances  &  à 
maintenir  leurs  droits  refpeftifs. 
Alors  le  Gouvernement  n'eft  pas 
mixte  y  il  eft  tempéré. 

On  peut  remédier  par  des 
moyens  femblables  à  Tinconvé- 
nient  oppofé  ,  &  quand  k  Gou- 
vernement eft  trop  lâche  ^  ériger 
des  Tribunaux  pour  le  concen- 
trer. Cela  fe  pratique  dans  tou- 
tes les  Démocraties.  Dans  le  pre- 
înier  cas ,  on  divife  le  Gouverne^ 

R 


</ 


#)(  194  )(  # 
ment  pour  l'affoiblir  ,  &  dans  le 
ftcond  pour  le  renforcer  ,^  car  les 
maximum  de  force  ôc  de  foibleffe 
fe  trouvent  également  dans  les 
Gouvernements  fimples  ;  au  lieu 
que  les  formes  mixtes  donnent 
une  force  moyenne. 

>K;X>K)«<X)î<>KX>î<)î<>î<X>î<)î<)«<X>K:>î<>t<>î<>î< 

CHAPITP..E     VIII. 

Q_ue  toute  forme  de  Gouvernement 
nejîpas  propre  à  tout  Pays. 

La  liberté  n'étant  pas  un  fruit 
de  tous  les  climats ,  n'eft  pas  à  la 
portée  de  tous  les  peuples.  Plus 
on  médite  ce  principe  établi  par. 
J^lontefquieu  ,  plus  on  en  fent  la 
vérité..  Plus  on  le  contefte  ,,  plus 
on  donne  occafion  de  l'établir 
par  de  nouvelles  preuves. 

Dans  tous  les  Gouvernements 
du  monde  la  peribnne  publique 


#)(r95)(# 
cônfomme  Se  ne  produit  rien» 
D'oii  lui  vient  donc  la  fubftance 
confommée  ?  Du  travail  de  fes 
membres.  C'eft  le  fuperflu  des 
particuliers  qui  produit  le  né- 
ceflaire  du  public.  D'où  il  fuit 
que  l'état  civil  ne  peut  fubfîfter 
qu'autant  que  le  travail  des  hom- 
mes rend  au-delà  de  leurs  be- 
foins. 

Or  cet  excédent  n'eft  pas  le 
même  dans  tous  les  pays  du 
monde.  Dans  plufieurs  il  eft  con- 
fidérable  ,  dans  d'autres  médio- 
cre j  dans  d'autres  nul  ^  ^dans 
d'autres  négatif.  Ce  rapport  dé- 
pend de  la  fertilité  du  climat , 
de  la  forte  de  travail  que  la  terre 
exige  5  de  la  nature  de  fes  pro- 
duclions  5  de  la  force  de  fes'ha- 
bitantSjde.la  plus  ou  moins  gran- 
de confommation  qui  leur  eft 
néceffaire.  y  &  de  plufieurs  autres 

K2 


#)(  I90(# 
rapports   femblables  defquels  il 
eft  compoié. 

D'autre  part  ^  tous  les  Gou- 
vernements ne  font  pas  de  même 
nature  ^   il  y  en  a  de  plus   ou 
moins  dévorants ,  5c  les  difFéren- 
ces  font  fondées  fur  cet   autre 
principe   que  ^    plus  les  contri- 
butions publiques  s'éloignent  de 
leur  fource,  &  plus  elles  font  oné- 
reufes.  ^Ce  n'eft  pas  fur  la  quan- 
tité  des   impofitions   qu'il  faut 
mefurer  cette  charge ,  mais  fur  le 
chemin  qu'elles  ont  à  faire  pour 
retourner  dans  les  mains  dont 
elles  font  forties  ^  quand  cette 
circulation  eft  prompte  6c  bien 
établie ,  qu'on  paye  peu  ou  beau- 
coup y  il  n'importe  j  le  peuple 
eft  toujours  riche  ôc  les  finances 
vont  toujours  bien.   Au  contrai- 
re 5  quelque  peu  que  le  peuple 
donne  ,  quand  ce  peu:  ne^îui  re- 


vient  point,  en  donnant  toujours, 
bien-tôt  il  s'épuife  ;  l'Etat  n'eft 
jamais  riche^  &  le  peuple  eft  tou- 
jours gueux. 

Il  suit  de-là  que  plus  la 
diftance  du  peuple  au  Gouver- 
nement augmente  5  &  plus  les 
tributs  deviennent  onéreux;  ainfi 
dans  la  Démocratie  le  peuple  eft 
le  moins  chargé  ;  dans  l'Ârifto- 
cratie^  il  l'eft  davantage,  dans  la 
Monarchie,  il  porte  le  plus  grand 
poids.  La  Monarchie  ne  convient 
donc  qu'aux  nations  opulentes., 
l'Ariftocratie  aux  Etats  médio- 
cres en  richeiTe  ainfi  qu'en  gran- 
deur y  la  Démocratie  aux  Etats 
petits  &  pauvres. 

En  effet 5  plus  Oïl  y  réflé- 
chit 5  plus  on  trouve  en  ceci  de 
différence  entre  les  Etats  libres 
&  les  monarchiques  ;  dans  les 
premiers  tout  s'emploie  à  î'utihté 

Ri 


#  )(  ipS  )(# 
commune;  dans  les  autres  les  for- 
ces publiques  ôc  particulières  font 
réciproques  ,  &  l'une  s'augmente 
par  l'affbibiinement  de  Tautre. 
Enfin  5  au  lieu  de  gouverner  les 
fujets  pour  les  rendre  heureux^ 
le  defpctifme  les  rend  miférables 
pour  les  gouverner. 

Voila  donc  dans  chaque  cli- 
mat des  caufes  naturelles  fur  lef- 
queîles  on  peut  affigner  la  forme 
de  Gouvernement  à  laquelle  îa 
force  du  climat  Tentraîne,  ât.dire 
raême  quelle  efpece  d'habitants 
il  doit  avoir.  Les  lieux  ingrats 
&  ftériles  ,  où  le  produit  ne  vaut 
pas  le  travail ,  doivent  refter  in- 
cultes 6c  deferts.^  ou  feulement 
peuplés  de- Sauvages.  Les  lieux 
où  le  travail  des  hommes  ne  rend 
cxaftement  que  le  néceflaife  ^  doi- 
vent être  habités  par  des  peuples 
barbares  ^  toute  politil"*y  feroit 


1,1    f' 


#)(  199  )C# 
impoffible  :  les  lieux  où  l'excès 
du  produit  fur  le  travail  eft  mé- 
diocre conviennent  aux  peuples 
libres  ;  ceux  où  le  terroir  abon- 
dant &  fertile  donne  beaucoup 
de  produit  pour  peu  de  travail  ^ 
veulent  être  gouvernés  monar- 
chiquement ,  pour  confumer,  par 
le  luxe  du  Prince  y  l'excès  du  lu- 
perflu  des  fujets  ;  car  il  vaut 
mieux  que  cet  excès  foit  abforbé 
par  le  gouvernement  que  diiTipé 
par  les  particuliers.  11  y  a  des 
exceptions ,  je  le  fçais  ;  mais  ces 
exceptions  mêmes  confirment  la 
règle  3  en  ce  qu'^elles  produifent 
tôt  ou  tard  des  révolutions  qui 
ramènent  les  chofes  dans  l'ordre 
de  la  nature. 

Distinguons  toujours  les  loix 
générales  des  caules  particulières 
qui  peuvent  en  modifier  l'effet. 
Quand  tout  le  midi  feroit  cou- 

R4 


^   )  (    200    )  (  # 

wr't  de  Républiques  &  tout  îe 
nord  d'Etats  defpotiqueSjil  n'ea 
ieroit  pas  moins  vrai  que  par 
l'effet  du  climat  le  defpotifme 
convient  aux  pays  chauds ,  la 
barbarie  aux  pays  froids ,  &  la 
bonne  politie  aux  régions  inter- 
médiaires. Je  vois  encore  qu'en 
accordant  le  principe  on  pourra 
difputer  fur  l'application  :  on 
pourra  dire  qu'il  y  a  des  pays^ 
froids  uès-fertiles  &  des  méridio- 
naux trèsringrats.  Mais  cette  di* 
ficulté  n'en  eft  une  que  pour  ceux 
qui  n'examinent  pas  la  chofe 
dans  tous  fes  rapports.  Il  faut  > 
comme  je  l'ai  déjà  dit ,  compter 
ceux  des  travaux  ,.  des  forces  >. 
de  la  confômmation  ,  Sec. 

Supposons  que  de  deux  terreins 
égaux  l'un  rapporte  cinq  ôc  l'au- 
tre dix.  Si  les  habitants  du  pre- 
mier confomment  quatre  &  CQux 


#  )  (    201    )  (   # 

du  dernier  neuf ,  l'excès  du  pre- 
mier produit  fera  -y*  &  celui  du 
fécond  /o.  Le  rapport  de  ces  deux 
excès  étant  donc  inverfe  de  celui 
des  produits ,  le  terrein  qui  ne 
produira  que  cinq  donnera  urt 
fuperflu  double  de  celui  du  ter- 
rein  qui  produira  dix. 

Mais  il  n'eft  pas  queftion  d'un 
produit  double  y  &  je  ne  crois 
pas  que  perfonne  ofe  mettre  en 
général  la  fertilité  des  pays  froids^ 
en  égalité  même  avec  celle  des 
pays  chauds.  Toutefois  fuppofons 
cette  égalité  ;  laiffons ,  fi  l'on 
veut  5  en  balance  l'Angleterre 
avec  la  Sicile ,  &  la  Pologne  avec 
l'Egypte.  Plus  au  midi  nous  au- 
rons l'Afrique  &  les  Indes  ,  plus 
au  nord  nous  n'aurons  plus  rien. 
Pour  cette  égalité  de  produit  ^ 
quelle  différence  dans  la  culture  l 
En  Sicile  ^  il  ne  faut  que  gratet 


^    )  (    202    )  (    # 

la  terre  ;  en  Angleterre  que  de 
foins  pour  la  labourer  !  Or  ^  là 
où  il  faut  plus  de  bras  pour 
donner  le  même  produit ,  le  fu- 
perPiu  doit  être  néceifairement 
moindre. 

Considérez,  outre  cela ,  que 
la  même  quantité  d'hommes  con- 
fomme  beaucoup  moins  dans  les 
pays  chauds.  Le  climat  demande 
qu'on  y  foit  fcbre  pour  fe  porter 
bien:  les  Européens  qui  veulent 
y  vivre  comme  chez  eux  y  périf- 
fent  tous  de  diffenterie  &  d'm- 
digeftion.  Nous  fomme  s  ^  dit 
Chardin  ^  des  bêtes  caniacieres  y 
des  loufs  y  en  coniparaifon  des 
AJiatiques.  Quelques-uns  attri- 
huent  la  fohriété  des  Perfans  à 
ce  que  leur  pays  ejl  moins  cultivé^ 
&  moi  je  crois  au  contraire  que 
leur  pays  abonde  moins  en  den- 
rées parce  quil  en  faut  moins  aux 


^) 


#  )(  203  )(  # 

habitants.    Si    leur    frugalité  , 

continue-t-il  ,   etoit  un  effet  de 

la  difêtte  du  pays  ^  il  ny  aurait 

que  les  -pauvres  qui  mangeroient 

peu  5  au  lieu  que  cejl  gêner  aie- 

ment  tout  le  monde ,  &  on  rnan- 

geroit  plus  ou  moins  en  chaque 

province  ^  félon  la  fertilité  du 

pays  ;  au  lieu  que  la  même  fo- 

briété f'e  trouve  partout   le  J?o- 

yaume.  Ils  fe  louent  fort  de  leur 

manière  de  vivre  ,  difant  quil  ne 

faut  que  regarder  leur  teint  pour 

reconnaître  combien  elle  ejl  plus 

excellente  que  celle  des  Chrétiens, 

En  effet  le  teint  des  Peifans  eji 

uni  ;  ils  ont  la  peau  belle ,  fine 

&  polie  ;  au  lieu  que  le  teint  des 

Arméniens  ,   leurs  Jujets   ^  qui 

vivent  a  V Européenne  ^  ejl  rude  ^ 

couperofé  y  &    que   leurs    corps 

font  gros  &  pefants. 

Plus  ou  approche  de  la  ligne  ^ 


#    )  (    204  )  (   # 

plus  les  peuples  vivent  de  peu. 
Ils  ne  mangent  prefque  pas  de 
viande  ^  le  ris  ,  le  mays  ^  le  cuz- 
cuz  5  le  mil ,  la  caflave  y  font 
leurs  aliments  ordinaires.  Il  y  a 
aux  Indes  des  millions  d'hom- 
mes dont  la  nourriture  ne  coûte 
pas  un  fol  par  jour.  Nous  vo- 
yons en  Europe  même  des  dif- 
férences fenfibles  pour  l'appétit 
entre  les  peuples  du  nord  &  \ 
ceux  du  midi.  Un  Efpagnol  vivra  J 
huit  jours  du  dîner  d'un  Alle- 
mand. Dans  les  pays  où  les  hom- 
mes font  plus  voraces  ,  le  luxe 
fe  tourne  auilî  vers  les  chofes  de 
confommation.  En  Angleterre 
il  fe  montre  fur  une  table  chargée 
de  viandes  ;  en  Italie  on  vous 
régale  de  fucre  &  de  fleurs. 

Le  luxe  des  vêtements  offre 

encore  de  femblables  différences. 

D    ans  les  climats  où  les  change- 


#   )  (    205    )  (  # 

ments  des  faifons  font  prompts 
&  violents ,  on  a  des  habits  meil- 
leurs &  plus  fimples  ;  dans  ceux 
où  l'on  ne  s'habille  que  pour  la 
parure ,  on  y  cherche  plus  d'éclat 
que   d'utilité  ,  les    habits  eux- 
mêmes  y  font  un  luxe.  ANaples, 
vous  verrez  tous  les  jours  fe  pro- 
mener au  Paufylippe  des  hommes 
en  vefte  dorée  &  point  de  bas. 
C'eft  la  même  chofe  pour  les  bâti- 
ments ;  on  donne  tout  à  la  ma- 
gnificence quand  on  n'a  rien  à 
craindre  des  injures  de  l'air.  A 
Paris  5  à  Londres  ,  on  veut  être 
logé  chaudement  &  commodé- 
ment. A  Madrid ,  on  a  des  fal- 
lons   fuperbes  ,   mais  point  de 
fenêtres  qui  ferment  ,    &   l'on 
couche  dans  des  nids-à-rats. 

Les  aUments  font  beaucoup 

plus   fubftantiels    &    fucculents 

•  dans  les  pays  chauds  j  c'eft  une 


,#  )  (  206  )  (  #^ 
troifieme  différence  qui  ne  peut 
manquer  d'influer  fur  la  féconde. 
Pourquoi  mange- 1- on  tant  de 
légumes  en  Italie  ?  Parce  qu'ils 
y  font  bons  y  nourrilTants  ,  d'ex- 
cellent goût.  En  France  ,  où  ils 
ne  lont  nourris  que  d'eau  ^  ils 
ne  nourriffent  point  5  ôc  font 
prefque  comiptés  pour  rien  fur 
les  tables.  Ils  n'occupent  pour- 
tant pas  moins  de  terrein  ^  de 
coûtent  du  moins  autant  de  /, 
peine  à  cultiver.  C'efl;  une  expé- 
rience faite  5  que  les  bleds  de 
Barbarie  5  d'ailleurs  inférieurs  à 
ceux  de  France  5  rendent  beau- 
coup plus  en  farme  y  &  que  ceux 
de  France  à  ■  leur  tour  rendent 
plus  que  les  bleds  du  Nord. 
D'où  Ton  peut  inférer  qu'une 
gradation  iemblable  s'cbferve  gé- 
néralement dans  la  même  direc- 
tion de  la  ligne  au  pôle.  Or  n'eft- . 


^  )  C  ^07  )  (  # 

ce  pas  un  défavantage  vifîble 
d'avoir  dans  un  produit  égal  une 
moindre  quantité  d'aliments  ? 

A  TOUTES  ces  différentes  con- 
lîdérations  j'en  puis  ajouter  une 
qui  en  découle  5c  qui  les  fortifie  ; 
c'eft  que  les  pays  chauds  ont 
moins  befoin  d'habitants  que  les 
pays  froids  ^  &c  pourroient  en, 
nourrir  davantage,  ce  qui  produit 
un  double  fuperflu ,  toujours  à 
l'avantage  du  defpotiime.  Plus  le 
même  nombre  d'habitants  oc- 
cupe une  grande  furface  ,  plus 
les  révoltes  deviennent  difficiles  ; 
parce  qu'on  ne  peut  fe  concerter 
ni  promptement  ni  lecrétementj 
&  qu'il  cft  toujours  facile  au 
Gouvernement  d'éventer  les  pro- 
jets &  de  couper  les  communi- 
cations ^  mais  plus  un  peuple 
nombreux  fe  rapproche  5  moins 
•  le  Gouvernement  peut  ufurper 


#    )  (     208    )  (   :^ 

fur  le  Souverain  j  les  chefs  déli« 
berent  aujTi  fûrement  dans  leurs 
chambres  que  le  Prince  dans  fon 
confeil  5  &  la  foule  s'aflemble 
auffi-tôt  dans  les  places  que  les 
troupes  dans  leurs  quartiers.  L'a- 
vantage  d'un  Gouvernement  ty- 
rannique  eft  donc  en  ceci  d'agir 
à  grandes  diftances.  A  l'aide  des 
points  d'appui  qu'il  fe  donne  ^  fa 
force  augmente  au  loin  comme 
celle  des  leviers  *.  Celle  du  peu- 
ple au  contraire  n'agit  que  con- 
centrée^ elle  s'évapore  ôc  fe  perd 

*  Ceci  ne  contredit  pas  ce  que  j'ai  dit  ci-de- 
vant L.  II.  Chap.  IX. Sur  les  inconvénients  des 
grands  Etats:  car  il  s'agifTojt -  là  de  Fautorité 
du  Gouvernement  Jur  les  membres  ,  &  il  s'a- 
git ici  de  fa  force  contre  les  fujets.  Ses  membres 
^pars  lui  fervent  de  points  d'appui  pour  agir 
au  loin  fur  le  peuple ,  mais  il  n"'a  nul  point 
d'appui  pour  agirdiredlement  fur  ces  membres 
mêmes.  Ainfidans  l'un  des  cas  la  longueur  du 
levier  en  fait  la  foibleffe ,  6c  la  force  dans  l'au- 
tre caSt 

m 


^#)(  ^09  )(  # 
en  s'étendant ,  comme  TefFet  de 
la  poudre  éparfe  à  terre  &  qui 
ne  prend  feu  que  grain  à  grain- 
Les  pays  les  moins  peuplés  font 
ainfi  les  plus  propres  à  la  tyran* 
nie  :  les  bêtes  féroces  ne  régnent 
que  dans  les  déferts. 

CHAPITRE    IX. 

Des  Ji  g  ries  cPun  bon  Gouverne'^ 
ment* 

Quand  donc  on  demande  ab-- 
folument  quel  eft  le  meilleur 
Gouvernement  \  on  fait  une 
queftion  infoluble  comme  indé- 
terminée ;  ou  5  fi  l'on  veut  ,  elle 
a  autant  ds  bonnes  folutions 
qu'il  y  a  de  combinaifons  pofiî- 
blés  dans  les  pofitions  abfolues  &. 
îfélatives  des  peuples. 

Mais  fi  l'on  demandoit  à  quel 


#  )(  MO  )(# 
iîgne  on  peut  connoître  qu'un 
peuple  donné  eft  bien  ou  mal 
gouverné  ,  ce  feroit  autre  chofe  y 
éc  la  queftion  de  fait  pourroit  fe 
réloudre. 

Cependant  on  ne  la  réfout 
point  5  parce  que  chacun  veut 
la  réfoudre  à  fa  manière.  Les 
fujets  vantent  la  tranquillité  pu- 
blique y  les  citoyens  la  liberté 
des  particuliers  ,  l'un  préfère  la 
fureté  des  poiTeffions  y  &  l'autre 
,  celle  des  perfonnes  ,  l'un  veut 
que  le  meilleur  Gouvernement 
foit  le  plus  févere  y  l'autre  fou- 
tient  que  c'eft  le  plus  doux  j 
celui-ci  veut  qu'on  puniffe  les 
crimes  y  8c  celui-là  qu'on  les  pré- 
vienne ^  l'un  trouve  beau  qu'on 
foit  craint  des  voifins  ,  l'autre 
aime  mieux  qu'on  en  foit  ignoré  ; 
l'un  eft  content  quand  l'argent 
circule  y  Fautre    exige    que.  le 


#    )(2II    )(    ^ 

peuple  ait  du  pain.  Qiiand  même 
on  conviendroit  fur  ces  points 
Se  d'autres  femblablés  ^  en  leroit- 
on  plus  avancé  ?  Les  quantités 
morales  manquant  de  mefure 
précife  ^  fût-on  d'accord  fur  le 
figne  y  comment  l'être  fur  l'efti- 
mation  ? 

Pour  moi  ^  je  m'étonne  tou- 
jours qu'on  méconnoifle  un  figne 
auffi  fimple  ^  ou  qu'on  ait  la 
mauvaife  foi  de  n'en  pas  conve- 
nir. Qiielle  eft  la  fin  de  l'aflb- 
ciation  politique  ?  C'eft  la  con- 
fervation  &  la  profpérité  de  fes 
membres.  Et  quel  eft  le  figne  le 
plus  fur  qu'ils  fe  confervent  & 
profperent  ?  C'eft  leur  nombre 
&  leur  population.  N'allez  donc 
pas  chercher  ailleurs  ce  figne  fi 
difputé.  Toute  chofe  d'ailleurs 
égale  3  le  Gouvernement  fous  le- 
.quel  3  fans  moyens   étrangers  „ 


îkm  naturalifations  ,  lans  colo» 
nies  5  les  citoyens  peuplent  & 
multiplient  davantage  ,  eft  in- 
failliblement le  meilleur  :  celui 
fous  lequel  un-  peuple  diminue  & 
dépérit  5  eft  le  pire.  Calculateurs, 
c'eft  maintenant  votre  affaire; 
comptez  5  melurez  ^  comparez  *. 

*  Oa  dbU  iuger  fur  le  même  principe  des 
fiécles  qui  méritent  la  préférence  pour  la  prof- 
périté  du  genre  humain.  On  a  trop  admiré  ceujg 
où  Ton  a  vu  fleurir  les  lettres  8^  les  arts ,  (ans 
pénétrer  Tobjet  Tecret  de  leur  culture  ,  ,fans  en 
conndérer le funeite effet ,idx]iie apud  imperitos 
'  humant  tas  vocabatur  ,  ctim  pars  fervitutis  ejjet* 
Ne  verrons-nous  jamais  dans  les  maximes  des. 
livres  Tintérêt  grolîier  qui  faic  parler  les  Au- 
teurs ?  Non  ^quoiqu'ils en  puiiTent  dire ,  quand 
malgré  ibn  éclat  un  pays  fe  dépeuple  ,  il  n'eft 
pas  vrai  que  tout  aille  bien ,  &  il  ne  fufEe 
pas  qu'un  pocte  ait  cent  m.ille  livres  de  rente 
pour  que  fon  fiécle  foit  le  meilleur  de  tous.  Il 
.feut  moins  regarder  au  repoa  api->arent  ,Sc  à  U 
tpanquillicé  des  chefs^qu'au  bienêcre  des  nations 
entières  Se  lur-toutdesécatsles  plus  nombreux, 
La  grêle  délole  quelques  cantons  ,  mais  elle 
fait  rarement  difettc.  Les  émeutes ,  les  guerrçî? 


#>(  21?  )  (# 

civiles  effirouchent  beaucoup  les  chefs,  maf^; 
elleslnefont  pa^  les  vrais  malheurs  des  peuples 

quipeuventmêmeavoirdurélâchetandisqu'oQ 
difpute  à  qui  les  tyrannifera.  C'elt  de  leur  état 
permanent  que  naiflent  leurs  prorpérités  ou 
leurs  calamités  réelles  f  quand  tout  refte  écrafé 
ious  le  joug  ,  c'eft  alors  que  tout  dépérit  ;  c'eft 
alors  que  les  chefs  les  détruifant  à  leur  aife,  ubi 
îolmdtnmfacîunt  ^pacem  appellant.  Quand  les. 
tracafTeries  des  Grands  agicoientle  royaume  de 
France  ,  &  que  le  Coadjuteur  de  Paris  portoic 
au  Parlement  un  poignard  dans  fa  poche  ,  cela 
n'empêchoit  pas  que   le  peuple  François  ne 
vécut  heureux  8c  nombreux  dans  une  honnête 
&hbre  aifance.  Autrefois  la  Grèce  fieurifToit  au 
rem  des  plus  cruelles  guerres;,le  fang  y  couloic 
a  flots  &  tout  le  pays  écoit  couvert  M'hommes. 
Il  lembioit,  dit  Machiavel,  qu^au  milieu  des 
meurtres ,  des  profcriptions ,  des  guerres  cl  vi- 
es, notre  République  en  devînt  plus  puifTaite  5 
la  vertu  de  les  citoyens,  leurs  mœurs  ,  leur  in- 
dépendance  avoient  plus  d'effet  pour  la  renfor- 
cer  ,  que   toutes  ies  diffencions  n'en   avoient 
PourraiFoiblir.   Un  peu  d'agitation  donne  Z 
relTort  aux  âmes ,  &  ce  qui  fait  vraiment  prof- 
itérer  i  efpece  eft  moins  la  paix  que  la  liberté. 


#)  (  214  )(  # 

CHAPITRE    X. 

Z)e  Vabus  du  Gouvernement  y  & 
de  fa  -pente  à  dégénérer» 

QoMME  la  volonté  particulière 
agit  fans  ceflTe  contre  la  volonté 
générale  ,  ainfi  le  gouvernement 
fait  un  effort  continuel  contre  la 
Souveraineté.  Plus  cet  effort  aug- 
mente 5  plus  la  conftitution  s'al- 
tère 5  &  comme  il  n'y  a  point 
ici  d'autre  volonté  de  corps  qui 
réfiftant  à  celle  du  Prince  faffe 
équilibre  avec  elle  ^  il  doit  arri- 
ver tôt  ou  tard  que  le  Prince 
opprime  enfin  le  Souverain  ôc 
rompe  le  traité  focial.  C'eft4à  le 
vice  inhérent  &  inévitable  qui 
dès  la  naiffance  du  corps  politi- 
quCj  tend  fans  reirâche  à  le  détrui- 
re ^  de  même  que  lavieillefie  & 


la  mort  détruifent  enfin  le  corps 
de  l'homme. 

I L  Y  A  deux  voies  générales 
par  lefquelles  un  gouvernement 
dégénère  ,  fçavoir  ,  quand  il  fc 
reflerre  ^  ou  quand  l'Etat  fe 
diiTout. 

Le  Gouvernement  fe  relTerre 
quand  il  paffe  du  grand  nombre 
au  petit  5  c'eft-à-dire  ^  de  la  Dé- 
mocratie à  TAriftocratie  ,  &  de 
l'Ariftocratie  à  la  Royauté.  C'eft- 
là  fon  inclinaifon  naturelle  *.  S'il 

*  La  formation  lente  &  le  progrès  de  la  Ré- 
publique de  Venife  dans  t'es  lagunes  ,  offre  un 
exemple  notable  de  cette  fuccefïïon  ;  &  il  ell 
bien  étonnant  que  depuis  plus  de  douze  cens 
ans  les  Vénitiens  iemb'ent  n'en  être  encore  qu'au 
fécond  terme  ,  lequel  commença  au  Serrar  di 
Coîifigtîoen  1198.  Quant  aux  anciens  Ducs 
qu'on  leur  reproche  ;,  quoi  qu'en  puifîe  dire  le 
Squîtinio  délia  liberté  Veneta ,  il  eft  prouvé 
qu'ils  n'ont  point  été  leurs  Souverains. 

On  ne  manquera  pas  de  m'ebjeéler  la  Répu- 
blique Romaine  qui  fuivic ,  dira- 1- on,  ua 


^)(     2I6    )(    # 

rétrogradoit  du  petit  nombre  ait 
grand  ,  on  pourroît  dire  qu'il  fe 

progrés  tout  contraire,  pafTant  de  la  Monarchie 
à  TAriftocracie ,  &  de  PAriftocratieà  la  Démo- 
cratie. Je  luis  bien  éloigné  d'en  penfcr  ainfi. 

Le  premier  établi{îèment  de  Romulus  fut  un 
Gouvernement  mixte  qui  dégénéra  prompte- 
menten  Defpodfme.  Par  descaufes  particulières 
TEzàZ  périt  avant  le  temps  ,  comme  on  voit 
mourir  un  nouveau  -  né  avant  d'avoir  atteint 
VsLge  d'homme.  L'expulllon  des  Tarqums  fut 
la  véritable  époque  delanaifTance  de  la  Répu- 
blique. Mais  elle  ne  prit  pas  d'abord  une  forme 
confiante ,  parce  qu'on  ne  fit  que  la  inoitié  de 
l'ouvrage  en  n'aboliiïant  pas  le  patriciat.  Car 
de  cette  manière  l'Ariftocracie  héréditaire  ,  qui 
eft  la  pire  desadminiftracions  légitimes ,  reftaa^ 
en  confiit  avec  la  Démocratie ,  la  forme  diî 
Gouvernement  t  oujours  incertaine  &  Eotante 
ne  fut  fixée,  comme  Ta  prouvé  Machiavel,  qu'à 
l'établilTement  des  Tribuns  i  alors  feulem.enc 
il  y  eut  un  vrai  Gouvernement  &  une  véritable 
Démocratie:  en  effet  le  peuple  alors  n'écoit  pas 
feulement  Souverain  mais  aufîi  magiftrat  Sz  ju- 
ge; le  Sénat  n'étoit  qu'un  tribunal  en  fous-or- 
dre pour  tempérer  ou  concentrer  le  Gouverne» 
ment,  &  les  Coniuls  eux-mêmes,  bien  que 
Patriciens  ,  bien  ^ue  premiers  Magiftrats ,  biea 


relâche  ,  mais  ce  progrès  invcrfe 
eft  impoflîble. 

En  effet  ,  jamais  le  gouver- 
nement ne  change  de  forme  que 
quand  fon  reffort  ufé  le  laifTe 

que  Généraux abfolus  à  la  guerre,  n'écoient  k 
Rome  que  les  Préfidents  du  peuple. 

Dés  lors  on  vie  auffi  le  Gouvernement  pren- 
dre  la  pente  naturelle  &  tendre  fortement  9 
1  Ariftocratie.  Le  Patriciat  s'abolifTant  comme 
de  lui-même,  l'Ariftocratie  n'étoit  plus  dans  le 
corps  des  Patriciens  comme  elle  eft  à  VenifeSc 
à  Gènes ,  mais  dans  le  corps  du  Sénat  compofé 
de  Patriciens  &  de  Plébéiens  ,  même  dans  le 
corps  des  Tribuns  quand  ils  commencèrent  d'u- 
furper  une  puifTance  adtive  :  [  car  les  mots  ne 
font  rien  aux  chofes],  &  quand  le  peuple  a  des 
chefs  qui  gouvernent  pour  lui ,  quelque  nom 
que  portent  ces  chefs ,  c'eft  toujours  une  Arif- 
tocratie. 

De  Tabus  de  l'Ariftocratie  naquirent  les 
guerres  civiles  &  le  Triumvirat.  Sylla,  Jules. 
Cefar ,  Augufte  devinrent  dans  le  fait  de  véri- 
fables  Mc^narques  ,  &  enfin  fous  le  Defpocifme 
de  Tibère  TBtatfut  dilfouf.  L'Hiftoire  Romai- 
.  ne  ne  dément  donc  pas  mon  principe  :  eile  Id- 
confirme»  ^ 

T 


#  )(  2i8  )(  # 
trop  affoibli  pour  pouvoir  confer- 
ver  la  fienne.  Or  ,  s'il  fe  relachoit 
encore  en  s'étendant  ,  fa  force 
deviendroit  tout-à-fait  nulle,  ôc  il 
fubfifteroit  encore  moins.  11  faut 
donc  remonter  &  ferrer  le  reflbrt 
à  mefure  qu'il  cède  ,  autrement 
l'Etat  qu'il  foutient ,  tomberoit 
en  ruine. 

Le  cas  de  la  difTolution  de  l'Etat 
peut  arriver  de  deux  manières. 

Premièrement  quand  le 
Prince  n'adminiftre  plus  l'Etat 
félon  les  loix  &  qu'il  ufurpe  le 
pouvoir  fouverain.  Alors  5  il  fe 
fait  un  changement  remarqua- 
ble ;  c'eft  que  5  non  pas  le  Gou- 
vernement 5  mais  l'Etat  fe  reffer- 
re  ;  je  veux  dire  que  le  grand 
Etat  fe  diflbut  y  ôc  qu'il  s'en  for- 
,me  un  autre  dans  celui-là  ,  com- 
pofé  feulement  des  membres  du 
Gouvernement  j  &  qui  n'eft  plus 


rien  au  refte  du  peuple  que  fon 
maître  &  fon  tyran.  De  forte 
qu'à  Tinftant  que  le  Gouverne- 
ment ufurpe  la  Souveraineté  ^  le 
pade  focial  eft  rompu  ^  &  tous 
les  {impies  Citoyens  y  rentrés  de 
droit  dans  leur  liberté  naturelle  y 
font  forcés^  mais  non  pas  obligés 
d'obéir. 

L  E  M  E  M  E  cas  arrive  auffî 
quand  les  membres  du  Gouver- 
nement ufurpent  féparément  le 
pouvoir  qu'ils  ne  doivent  exercer 
qu'en  corps  ;  ce  qui  n'eft  pas  une 
moindre  infraâdon  des  loix  ,  & 
produit  encore  un  plus  grand  dé- 
tordre. Alors  5  on  a  ,  pour  ainlî 
dire  ,  autant  de  Princes  que  de 
Magiftrats,  &  PEtat^  non  moins 
divifé  que  le  Gouvernement  , 
périt  ou  change  de  forme. 
^  Quand  l'Etat  fe  diflbut^ 
Tabus  du  Gouvernement  y  quel 

T2 


^   )(    220  )(  =^ 

qu'il  foit5prendle  nom  commun 
di  Anarchie.  En  diftinguant ,  la 
Démocratie  dégénère  en  Ochlo^ 
cratie  ,  TAriftocratie  en  Olygar^ 
ckie;  j'ajoûterois  que  la  Royauté 
dégénère  en  Tyrannie  ;  mais  ce 
dernier  mot  eft  équivoque  ôc  de- 
mande explication. 

D  A  N  s  le  fens  vulgaire  un  Ty- 
ran eft  un  Roi  qui  gouverne  avec 
violeace  &  fans  égard  à  la  juftice 
&  aux  loix.  Dans  le  fens  précis 
un  Tyran  eft  un  particulier  qui 
s'arroge  l'autorité  royale  fans  y 
avoir  droit.  Ceft  ainiî  que  les 
Grecs  entendoient  ce  mot  de 
Tyran  :  ils  le  donnoient  indiffé- 
remment aux  bons  &  aux  mau- 
vais Princes  dont  l'autorité  n'é- 
toit  pas  légitime  *.  Ainfi,  Tyran 

*  Omnes  enim  ^  hahentur  isr  dicuntur  Tyran-* 
ut  qui  potejîate  utuntur  perpétua  ,  in  eâ  civitatc 
qua  libmstf  ufa  efi,  Çorn.  Nep.  in  Miltiad, 


#  )(  "I  )(# 

&  ufurpateur    font    deux   mots 
parfaitement  fynonimes. 

Pour  donner  différents  noms 
à  différentes  chofes  5  j'appelle 
Tyran  l'ufurpateur  de  l'autorité 
royale  5  &  De/pote  l'ufurpateur 
du  pouvoir  Souverain.  Le  Tyran 
eft  celui  qui  S'ingére  contre  les 
loix  à  gouverner  félon  les  loix  ; 
le  Defpote  eft  celui  qui  fe  met 
au-deffus  des  loix  mêmes.  Ainfi , 
le  Tyran  peut  n'être  pas  Defpo- 
te ;  mais  le  Defpote  eft  toujours 
Tyran. 

Il  eft  vrai  qu'A  riftote  Mor.  Nicom.lu  VUh  r.  lo 
diftingae  le  Tyran  du  Roi ,  en  ce  que  le  pre- 
mier gouverne  pour  fa  propre  utilité  &  le 
fécond  feulement  pour  l'utilité  de  fes  fujets  ; 
mais  outre  que  généralement  tous  les  Auteurs 
Grecs  ont  pris  le  mot  Tyran  dans  un  autre  fcns, 
comme  il  paroit  fur-  tout  par  le  Hieron  de  Xe- 
no  phon  ,  il  s'enfuivroit  de  la  dillindlion  d' Ari- 
ftore  que  depuis  le  commencement  du  monde 
il  n'auroit  pas  encore  exifté  un  feul  Roi. 

73 


:^    )(     222    )(    # 

CHAPITR  E    XI. 

De  la  mort  du  corps  politique. 

^ELLE  eff  la  peîite  naturelle  & 
inévirable  des  Gouvernements  les 
iTiieux  conititués.  Si  Sparte  Se 
Rome  ont  péri  ,  quel  État  peut 
efpérer  de  durer  toujours  î  Si 
nous  voulons  former  un  établifle- 
ment  durable,  ne  longeons  donc 
point  à  le  rendre  éternel.  Pour 
réuffir  il  ne  faut  pas  tenter  l'im- 
poilîble  5  ni  fe  iflatter  de  donner 
à  l'ouvrage  des  hommes  une  fo- 
lidité  que  les  choies  humaines  ne 
comportent  pas. 

Le  CORPS  politique,  auffibiesi 
que  le  corps  de  Thomme  ,  com- 
mence à  mourir  dès  fa  naiffance 
ôc  porte  en  lui-même  les  caufes 
de  fa  deflrudion.   Mais  l'un  & 


#    )(    223     )(    # 

l'autre  peut  avoir  une  conftitu- 
tioii  plus  ou  moins  robulte  &  pro- 
pre à  le  conferver  plus  ou  moins 
long-temps.  La  conftitution  de 
l'homme  eft  l'ouvrage  de  la  na- 
ture 5  celle  de  l'Etat  eft  l'ouvra- 
ge de  l'art.  11  ne  dépend  pas  des 
hommes  de  prolonger  leur  vie  ^  il 
dépend  d'eux  de  prolonger  celle 
de  l'Etat  auffi  loin  qu'il  eft  poffi- 
ble  5  en  lui  donnant  la  meilleure 
conftitution  qu'il  puiffe  avoir.  Le 
mieux  conftitué  finira  ^  mais  plus 
tard  qu'un  autre,  fi  nul  accident 
imprévu  n'amené  fa  perte  avant 
le  temps. 

Le  principe  de  la  vie  politi- 
que eft  dans  l'autorité  fouveraine. 
Lapuiflancelégiflative  eft  le  cœur 
de  l'Etat ,  la  puiflance  executive 
en  eft  le  cerveau  ,  qui  donne  le 
mouvement  à  toutes  les  parties. 
Le  cerveau  peut  tomber  en  para- 
.     T4 


)(    224    )(    # 

lyfîe  ôc  Findividu  vivre  encore>- 
Un  homme  refleimbécille  &  vit  : 
mais  fi-tôt  que  le  cœur  a  ceffé  fes 
fonftions ,  Tanimal  eft  mort» 

Ce  n'est  point  par  les  loix  que 
l'Etat  fubfifte  y.  c'eft  par  le  pou- 
voir légiflatif.  La  loi  d'hier  n'o- 
blige pas  aujourd'hui ,  mais  le 
confentement  tacite  eft  préfumé 
du  jfilence  >  &  le  Souverain  eft 
cenfé  confirmer  inceflamment  les 
loix  qu'il  n'abroge  pas  ,  pouvant 
le  faire.  Tout  ce  qu'il  a  déclaré 
vouloir  une  fois  ,  il  le  veut  tou- 
jours 5  à  moins  qu'il  ne  le  révoque- 

Pourquoi  donc  porte-t-on 
tant  de  refpeft  aux  anciennes 
loix  ?  C'eft  pour  cela  même.  On 
doit  croire  qu'il  n'y  a  que  l'excel- 
lence des  volontés  antiques  qui 
les  ait  pu  conferver  fi  long-temps  ; 
il  le  Souverain  ne  les  eût  reconnu 
conftamment   falutaires  3   il  le^ 


#    )(    225    )(   # 

eût  mille  fois  révoquées.  Voilà 
pourquoi ,  loin  de  s'afFoiblir  ^  les 
loix  acquièrent  fans  ceflTe  une  for- 
ce nouvelle  dans  tout  Etat  bien 
conftitué  ;  le  préjugé  de  l'anti- 
quité les  rend  chaque  jour  plus 
vénérables  ^  au  lieu  que  par  tout 
où  les  loix  s'affoibliffent  en  vieil- 
liffant  5  cela  prouve  qu'ail  n'y  a 
plus  de  pouvoir  légiflatif  ^  &  que 
l'Etat  ne  vit  plus. 


CHAPITRE    XII. 

Comment  fe  inaintlerit  V autorité 
fouveraine. 

Le  Souverain  n'ayant  d'autre 
force  que  la  puiffance  légiflative  y 
n'agit  que  par  des  loix  y  &  les  loix 
n'étant  que  des  aûes  authen- 
tiques de  la  volonté  générale  ,  le 
Souverain  ne  fçauroit  agir  que 


quand  le  peuple  eft  aflembîé  Le 
peuple  airembléjdira-t-onl  quelle 
chimère  î  C'eft  une  chimère  au- 
jourd'hui^ mais  ce  n'en  étoit  pas 
une  il  y  a  deux  mille  ans  :  les  hom- 
mes ont-ils  changé  de  nature  ? 

Les  bornes  du  pofilble  dans  les 
chofes  morales ,  font  moins  étroi- 
tes que  nous  ne  penfons  :  ce  font 
nos  foibleffes ,  nos  vices ,  nos  pré- 
juges qui  les  rétréciffent.  Les 
âmes  baffes  ne  croient  point  aux 
grands  hommes  :  de  vils  efclaves 
fourient  d'un  air  moqueur  à  ce 
mot  de  liberté. 

Papv  ce  qui  s'eftfait,  confide- 
rons  ce  qui  fe  peut  faire  ;  je  ne 
parlerai  pas  -des  anciennes  Ré- 
pubHqués  de  la  Grèce  y  mais  la 
Répubhque  Romaine  étoit ,  ce 
me  femble  ,  un  grand  Etat  ,  ôc 
la  ville  de  Rome  une  grande  Vil- 
le. Le  dernier  Cens, donna  dans 


#  )(  "7  )(  # 
Rome  quatre  cents  mille  Cito- 
yens portant  armes  ,  &  le  der- 
nier dénombrement  de  l'Empire 
plus  de  quatre  millions  de  Cito- 
yens 5  fans  compter  les  fujets  j 
les  étrangers  ,  les  femmes ,  les  en- 
fants 5  les  efclaves. 

Q.uelle  difficulté  n'imagineroit- 
on  pas  d'aflembler  fréquemment 
le  peuple  immenfe  de  cette  Capi- 
tale &  de  les  environs  ?  Cepen- 
dant il  le  paîlbit  peu  de  femai- 
nés  que  le  Peuple  Romain  ne  fût 
aflernblé ,  &  même  plufieurs  fois. 
Non  -  feulement  il  éxerçoit  les 
droits  de  la  fouveraineté  ^  mais 
une  partie  de  ceux  du  Gouverne- 
ment. 11  traitoit  certaines  afïai- 
res  5  il  jugeoit  certaines  caufes  ^ 
&  tout  ce  peuple  étoit  fur  la  pla- 
ce publique  y  prefqu'auffi  fouvent 
Magiftrat  que  Citoyen. 

En  remontant  aux  premiers 


#   )  (    ^28   ')  (   # 

temps  des  Nations  ,  on  trouve- 
roit  que  la  plupart  des  anciens 
Gouvernements  ,  même  monar- 
chiques ^  tels  que  ceux  des  Macé- 
doniens &  des  Francs,  avoient  de 
femblables  Confeils.  Quoi  qu'il  en 
foit  j  ce  feul  fait  inconteftable  , 
répond  à  toutes  les  difficultés  : 
De  Texiflant  au  poffible  la  conié- 
quence  me  paroit  bonne. 

CHAPITRE    XIII. 

Suite» 

Jl  ne  fuffit  pas  que  le  peuple  af- 
femblé  ait  une  fois  Mxé  la  confti- 
tution  de  l'Etat ,  en  donnant  la 
fanftion  à  un  corps  de  loix  :  il  ne 
fuffit  pas  qu'il  ait  établi  un  gou- 
vernement perpétuel  ou  qu'il  ait 
pourvu  une  fois  pour  toutes  à  l'è- 
leûion  des  Magiftrats.  Outre  lea 


Aflemblées  extraordinaires  que 
des  cas  imprévus  peuvent  exiger 
il  faut  qu'il  y  en  ait  de  fixes  &  de 
périodiques  que  rien  ne  puifle  abo- 
lir ni  proroger  ,  tellement  qu'au 
jour  marqué  le  peuple  ioit  légiti- 
mement convoqué  par  la  loi^  fans 
qu'il  foit  befoin  pour  cela  d'aucu- 
ne autre  convocation  formelle. 

Mais  hors  de  ces  aflemblées  ju- 
ridiques par  leur  feule  date^  toute 
aflemblée  du  peuple  qui  n'aura 
pas  été  convoquée  par  les  Magif- 
trats  prépofés  à  cet  effet ,  &  félon 
les  formes  prefcrites  y  doit  être 
tenue  pour  illégitime  y  &  tout  ce 
qui  s'y  fait  pour  nul  ;  parce  que 
l'ordre  même  de  s'aflembler  doit 
émaner  de  la  loi. 

Q,u  A  N  T  aux  retours  plus  ou 
moins  fréquents  des  aflemblées 
légitimes  y  ils  dépendent  de  tant 
de  confidérations  qu'on  ne  fçau^ 


#  )(  ^30  )(  #  ^ 
toit  donner  là  -  delTus  de  réglés 
précifes.  Seulement  on  peut  dire 
en  général  que  plus  le  Gouverne-^ 
ment  a  de  force  ,  plus  le  Souve- 
rain doit  fe  montrer  fréquem- 
ment. 

Ceci,  me  dira-t-on ,  peut  être 
bon  pour  une  feule  Ville  ^  mais 
que  faire  quand  l'État  en  com- 
prend plufieurs  ?  Partagera-t-on 
l'autorité  fouveraine ,  ou  bien 
doit- on  la  concentrer  dans  une 
feule  Ville  5  Se  afiujettir  tout  le 
refte? 

"     Jb  réponds  qu'on  ne  doit  faire 
^ni  l'un  ni  Tautre.,  Premièrement 

l'autorité  fouveraine  eft  fimple  & 

j.     _ 

wne  5  ôc  l'on  ne  peut  la  divifer 
fans  la.  détruire.  En  fécond  lieu  , 
une  Ville  ,  non  plus  qu'une  na- 
tion 5  ne  peut  être  légitimement 
fujette  d^me  autre  5  parce  que 
reflence.  du  corps  politique  eft 


ê=)(  ^?i  )(# 

âans  l'accord  de  robéiffance  &  de 
la  liberté ,  &  que  ces  mots  de  Su-^ 
jet  &  de  Souverain  ^  font  des  co^ 
relations  identiques  dont  l'idée  fe 
réunit  fous  le  foui  mot  de  citoyen. 

Je  reponds  encore  que  c'eft 
toujours  un  mal  d'unir  plufieurs 
Villes  en  une  foule  Cité  ^  ôc  que 
voulant  faire  cette  union  ,^  l'on 
ne  doit  pas  fo  flatter  d'en  éviter 
les  inconvénients  naturels.  11  ne 
faut  point  objefter  l'abus  des 
•grands  Etats  à  celui  qui  n'en  veut 
que  de  petits  :  mais  comment 
donner  aux  petits  États  affez  de 
force  pour  réfifter  aux  grands  ? 
Comme  jadis  les  Villes  Grecques 
réfilterent  au  grand  Roi  j  6c  com- 
me plus  récemment  la  Hollande 
&,la  Suifle  ont  réfifté  à  la  Mai- 
fvn  d'Autriche. 

Toutefois  fi  Ton  ne  peut  ré- 
duire l'Etat  à  de  juftes  bornes  j 


iî  refte  encore  une  reflburce  ;  c'eft 
de  n'y  point  fouflfrir  de  Capitale  ^ 
de  faire  fîéger  le  Gouvernement 
alternativement  dans  chaque  Vil- 
le ^  &  d'Y  raflembler  auffi  tour-à- 
tour  les  États  du  Pays. 

Peuplez  également  le  territoi- 
re 5  étendez-y  par-tout  les  mê- 
mes droits  y  portez  -  y  par-tout 
l'abondance  &c  la  vie  ^  c'eft  ainfi 
que4'État  deviendra  tout  à  la  fois 
le  plus  fort  &  le  mieux  gouverné 
qu'il  foit  poflîble.  Souvenez-vous 
que  les  murs  des  Villes  ne  le  for- 
ment que  du  débris  des  maifons 
des  champs.  A  chaque  Palais  que 
je  vois  élever  dans  la  Capitale  ,  je 
crois  voir  mettre  en  maiure  tout 
un  Pays. 

CHAPITRE 


CHAPITRE    XIV. 

Suite. 

A  l'instant  que  le  peuple  eft 
légitimement  affemblé  en  Corps 
Souverain  ,  toute  Jurifdiftion  du 
Gouvernement  cefle ,  la  puiiTance 
executive  eftfufpendue,  &  laper- 
fonne  du  dernier  Citoyen  eft  auffi 
facrée  &  inviolable  que  celle  du 
premier  Magiftrat ,  parce  qu'^oii 
fe  trouve  le  Repréfenté  y  il  n'y  a 
plus  befoin  de  Repréfentant.  La 
plupart  des  tumultes  qui  s'élève- 
rent  à  Rome  dans  les  comices  3 
vinrent  d'avoir  ignoré  ou  négligé 
cette  règle.  Les  Confuls  alors 
n'étoient  que  les  Préfidents  du 
Peuple  5  les  Tribuns  de  iîmples 
Orateurs  *  ^  le  Sénat  n'étoit  riea 
du  tout. 

*  A-pcu  près  félon,  le  feus  qu'on  donne  à  c& 

V 


Ces  intervalles  de  fufpenfioii 
où  le  Prince  reconnoît  ou  doit 
reconhoître  un  fupérieur  actuel  y 
lui  ont  toujours  été  redoutables  y 
&  ces  affemblées  du  peuple  y  qui 
font  régide  du  corps  politique 
de  le  frein  du  Gouvernement  y 
ont  été  de  tous  temps  Thorreur 
des  chefs  :  auffi  n'épargnent-ils 
jamais  ni  foins  ,  ni  objeftions  y 
ni  difficultés ,  ni  promeiles ,  pour 
en  rebuter  les  Citoyens.  Qiiand 
ceux  r  ci  font  avares  y  lâches  y. 
pufillanimes  ,  plus  amoureux  du 
repos  que  de  la  hberté  y  ils  ne 
tiennent  pas  long-temps  contre 
les  efforts  redoublés  du  Gouver- 
nement y  c'eft'ainfi  que  la  force 
réfiilante  augmentant  fans  cefie* 

nom  dans  le  Parlement  d'Angleterre.  La  ref- 
femblance  de  ces  emplois  eût  mis  en  conflit  les 
ConLulsêcles  Tribuns,  quand  même  tout© 
juritdùSlioa  eut  été  iuCpeadue. 


rautorité  fouveraine  s'évanouit 
à  la  fin  5  &  que  la  plupart  des 
Cités  tombent  &  périflent  avant 
le  temps. 

Mais  entre  l'autorité  fouve^ 
raine  &  le  Gouvernement  arbi- 
traire 5  il  s'introduit  quelquefois 
un  pouvoir  moyen  dont  il  faut 
parler. 

CHAPITRE    XV. 

2)^^  Députes  ou   Reprefèntants 

Si-tôt  que  le  fervice  public 
ceiïe  d'être  la  principale  affaire 
des  Citoyens  ^  &  qu'ils  aiment 
mieux  fervir  de  leur  bourfe  que 
de  leur  perfonne  ^  l'Etat  eft  déjà 
près  de  fa  ruine.  Faut-il  marcher 
au  combat  ?  ils  payent  des  trou- 
pes &  reftent  chez  eux  ;  faut-il 
alkr  au  Confeil  ï  ils  nomment 


• 
1 


-^  )(  256  )(  # 

des  Dépurés  &  reftent  chez  eux. 
A  force  de  pareiïe  6c  d'argent  ïh 
ont  enfin  des  foldats  pour  afler- 
vir  H  patrie  &  des  reprélentants 
pour  la  vendre. 

C'est  le  tracas  du  commerce 
&  des  art.s^  c'eft  l'avide  intérêt 
du  gain^c'eft  la  mollefie  &.  l'amour 
des  corrunodités ,  qui  changent 
les  fervices  perfonnels  en  argent. 
On  cède  une  partie  de  fon  pro- 
fit pour  l'augmenter  à  fon  aife» 
Donnez  de  l'argent ,  6c  bien-tôt 
vous  aurez  des  fers.  Ce  mot  de 
finance  eft  un  mot  d'efclave  ^  il  eft 
inconnu  dans  la  Cité.  Dans  un 
Etat  vraiment  hbre  les  Citoyens 
font  tout  avec  leurs  bras  6c  rien 
avec  de  l'argent  :  loin  de  payer 
pour  s'exempter  de  leurs  devoirs^ 
ils  payeroient  pour  les  remplir 
eux-mêmes.  Je  fuis  bien  loin  des 
idées  communes  j  je  crois  les  cor-» 


#  )C  ^37  )(  # 
vées  moins  contraires  à  la  liberté 
que  les  taxes. 

Mieux  l'Etat  eft  conftitué  ^ 
plus  les  affaires  publiques  rem- 
portent fur  les  privées  dans  VcC- 
prit  des  Citoyens.  Il  y  a  même 
beaucoup  moins  d' affaire  privées^ 
parce  que  la  fomme  du  bonheur 
comm,un  fourniffant  une  portion, 
plus  confidérable  à  celui  de  cha- 
que individu  ,  il  lui  en  refte 
moins  à  chercher  dans  les  foins 
particuliers.  Dans  une  Cité  bien 
conduite  chacun  vole  aux  aifem-- 
blées  j  fous  un  mauvais  Gouver- 
nement nul  n'aime  à  faire  un  pas 
pour  s'y  rendre  ;  parce  que  nul 
ne  prend  intérêt  à  ce  qui  s'y  fait^ 
qu'on  prévoit  que  la  volonté 
générale  n'y  dominera  pas  ,  & 
qu'enfin  les  foins  domeftiques 
abforbent  tout.  Les  bonnes  îoix 
€n  font  faire  de  meilleures  3  les 


•  « 


itiaiivaifes  en  amènent  de  pires. 
Si-tôt  que  quelqu'un  dit  des  af- 
faires de  l'Etat  5  que  rn  importe? 
on  doit  compter  que  l'Etat  eft 
perdu. 

L'attiedissement  de  l'amour 
de  la  patrie  ,  Taftivité  de  l'inté- 
rêt privé  5  l'immenfîté  des  Etats, 
les  conquêtes  ,  l'abus  du  Gouver- 
nement ont  fait  imaginer  la  voie 
des  Députés  ou  Repréientants  du 
peuple  dans  les  affemblées  de  la 
Nation.  C'eft  ce  qu'en  certains 
pays  on  ofe  appeller  le  Tiers- 
Etat.  Ainiî  5  l'intérêt  particulier 
de  deux  ordres  eft  mis  au  pre- 
mier 5c  au  fécond  rang  5  l'intérêt 
public  n'eft  qu'au  troifieme. 

La  Souveraineté  ne  peut  être 
repréfentée  5  par  la  même  railon 
qu'elle  ne  peut  être  aliénée  ,  elle 
confifte  ellentiellemcnt  dans  la 
volonté  générale  ^  &  la  volontà 


#)(  ^39  )(# 
ne  fe  reprélente  point  :  elle  efl:  la 
même  ,  ou  elle  ell  autre  ;  il  n'y  a 
point  de  milieu.  Les  députés  du 
peuple  ne  font  donc  ni  ne  peu- 
vent être  fes  Repréfentants  ^  ils 
ne  font  que  fes  Commiffaires  ; 
ils  ne  peuvent  rien  conclure  dé- 
finitivement. Toute  loi  que  le 
peuple  en  perfonne  n'a  pas  rati- 
fiée eft  nulle  ;  ce  n'eft  point  une 
loi.  Le  peuple  Anglois  penfe  être 
libres  il  fe  trompe  fort  ^  il  ne 
Teft  que  durant  l'Éleéiion  des 
Membres  du  Parlement  ;  fi -tôt 
qu'ils  font  élus ,  il  eft  efclave  y 
il  n'eft  rien.  Dans  les  courts 
moments  de  fa  liberté  ^  l'ufage 
qu'il  en  fait  mérite  bien  qu'il  la 
perde. 

L'i  D  É  E  des  Repréfentants  eft 
moderne  :  elle  nous  vient  du 
Gouvernement  féodal  ;,  de  cet 
inique  &  ablurde  Gouvernemeat 


I    ê 


#   )  (    240    )  (   =# 

dans  lequel  Telpece  humaine  eft 
dégradée ,  Se  où  le  nom  d'hom- 
me eft  en  deshonneur.  Dans  les 
anciennes  Républiques^  ôcmême 
dans  les  Monarchies  y  jamais  le 
peuple  n'eut  de  Repréfentants  ^ 
on  ne  connoiflbit  pas  ce  mot-là. 
Il  eft  très-fingulier  qu'à  Rome  où 
les  Tribuns  étoient  fi  facrés  on 
n'ait  pas  même  imaginé  qu'ils 
puflent  ufurper  les  fondions  du 
peuple  ;  &  qu'au  milieu  d'une  li 
grande  multitude  y  ils  n'aient  ja- 
mais tenté  de  pafter  de  leur  chef 
un  feul  Plébifcite.  Qii'on  juge 
cependant  l'embarras  que  caulcit 
quelquefois  la  foule  y  par  ce  qui 
arriva  du  temps  des  Gracques  • 
où  une  partie  des  Citoyens  don- 
noit  fon  fufrrage  de  delTus  les 
toits. 

Ou  le  droit  ôc  la  liberté  font 
toutes  chofes  ^  les  inconvénients 


#    )(    241    )   (     _ 

ne  font  rien.  Chez  ce  fage  peu*, 
pie  tout  étoit  mis  à  fa  jufte  me- 
fure  :  il  laiflbit  faire  à  fes  Liéleurs 
ce  que  ces  Tribuns  n'eufTent  ofé 
fair€  5  il  ne  craignoit  pas  que  fes 
Lideurs  voulurent  le  repréfenter. 
Pour  expliquer  cependant 
comment  les  Tribuns  le  repréfen^ 
toient  quelquefois  ,  il  fuiEt  de 
concevoir  comment  le  Gouver- 
nement repréfente  le  Souverain. 
La  Loi  n'étant  que  la  déclara- 
tion de  la  volonté  générale^  il  eft 
clair  que  dans  la  puiflànce  lé- 
giflative  le  peuple  ne  peut  être 
repréfente  ^  mais  il  peut  &  doit 
i  être  dans  la  puifTance  executi- 
ve ,  qui  n'eft  que  la  force  appli^ 
quée  à  la  Loi.  Ceci  fait  voir 
qu'en  examinant  bien  les  chofes 
on  trouveroit  que  très  -  peu  de 
Nations  ont  des  loix  Qiioi  qu'il 
en  foit ,  il  eft  fur  que  les  Tribuns^ 

X 


/ 


'      #    )   (     242    )  (    # 

n'ayant  aucune  partie  du  pou- 
voir exécutif  5  ne  purent  jamais 
repréfenter  le  Peuple  Romain  par 
les  droits  de  leurs  charges ,  mais 
feulement  en  ulurpant  fur  ceux 
du  Sénat. 

Chez  les  Grecs  tout  ce  que 
le  peuple  avoit  à  faire  il  le  faifoit 
par  lui-même  ;  il  étoit  fans  cefle 
afiembîé  fur  la  place.  11  habitoit 
un  climat  doux ,  il  n'étoit  point 
avide  5  des  efclaves  faifoient  fes 
travaux  ,  fa  erande  affaire  étoit 
fa  liberté.  N'ayant  plus  les  mê- 
mes avantages ,  comment  con- 
ferver  les  mêmes  droits  ?  Vos 
climats  plus  durs  vous  donnent 
plus  de  belbins  *  ^  fix  mois  de 
Fannée  la  place  publique  n'eft 

*  Adopter  dans  les  pays  froids  le  luxe  &  la 
çioleiïe  des  Orientaux  ,  c'eft  vouloir  le  donner 
leurs  chaînes  ^c'eft  s'y  ibumcrtre  encore  plus 
néceffairemènt  qu'eux. 


^ 


#  )(  M3  )(# 
pas  tenable  ^  vos  langues  fourdes 
ne  peuvent  fe  faire  entendre  en 
plein  air  y  vous  donnes  plus  à 
votre  gain  qu'à  votre  liberté  ^  &c 
voi\s  craignez  bien  moins  i'efcla- 
vage  que  la  milere. 

Q.UOI  !  la  liberté  ne  f  emain- 
tient  qu  àTappui  de  la  fervitude? 
Peut-être  les  deux  excès  fe  tou- 
chent. Tout  ce  qui  n'eft  point 
dans  la  nature  ,  a  fes'  inconvé- 
nients 5  &  la  fociété  civile  plus 
que  tout  le  refte.  Il  y  a  telles 
pofi rions  malheureufes  où  l'on  ne 
peut  conferver  fa  liberté  qu'aux 
dépends  d€  celle  d'autrui  y  Se  où 
le  citoyen  ne  peut  être  parfai- 
tement libre  ^  que  l'efclave  ne 
loit  extrêmement  efclave.  Telle 
étoit  la  pofition  de  Sparte.  Pour 
vous  5  peuples  modernes  ^  vous 
n'avez  point  d'efclaves  ,  mais 
vous  l'êtes^  vous  payez  leur  li- 

X2 


y» 


^  #  )  (  244  )  (  # 
berté    de  la  vôtre.    Vous   avez 
beau   vanter    cette  préférence  ; 
j'y  trouve  plus  de  lâcheté  que 
d'humanité. 

Je  n'entends  point  par  tout 
cela  qu'il  faille  avoir  des  efclaves 
ni  que  le  droit  d'efclavage  foit 
légitime,  puifque  j'ai  prouvé  le 
contraire.  Je  dis  feulement  les 
raifons  pourquoi  les  peuples  mo- 
dernes, qui  fe  croient  libres,  ont 
des  repréfentants  ,  &  pourquoi 
les  peuples  anciens  n'en  avoient 
pas.  Quoi  qu'il  en  foit ,  à  l'inflant 
qu'un  peuple  fe  donne  des  repré- 
fentants 5  il  n'eft  plus  libre  >  il 
n'eft  plus. 

Tout  biea  examiné ,  je  ne 
vois  pas  qu'il  foit  déformais  pof- 
fible  au  Souverain  de  conferver 
parmi  nous  l'exercice  de  fes  droits, 
fi  la  Cité  n^eft  très-petite.  Mais 
fi  elle  eft    très -petite   elle  fera 


#:    )    (     245    )   (    # 

fubjugiiée?  Non.  Je  ferai  voir 
ci-après  *  comment  on  peut 
réunir  la  puiffance  extérieure  d'un 
grand  Peuple  avec  la  police  aifée 
&  le  bon  ordre  d'un  petit  Etat» 

*  C'eft  c€  que  je  m'écois  propoîé  de  faire 
dans  la  fuite  de  cet  ouvrage  ,  îorfqu'en  trai- 
tant des  relations  excernes  j'eniërois  venu  aux 
confédérations  :  matière  toute  neuve  Si  où  les 
principes  font  encore  à  établir. 

CHAPITRE      XVI. 

Q_ue  Vinflitutioii    du  Gouverne^ 
ment  n^ejl  point  un  Contrat, 

Le  pouvoir  légiflatif  une 
fois  bien  établi  ^  il  s'agit  d'éta- 
blir de  même  le  pouvoir  exécu- 
tif; car  ce  dernier  ^  qui  n'opère 
que  par  des  ades  particuliers, 
n'étant  pas  de  TefTence  de  l'autre , 
en  eft  naturellement  féparé.  S'il 
étoit  poffible  que  le  Souverain  ^ 

X3 


[J 


#  )  (  M6  )  (^# 
conlidéré  comme  tel ,  eût  la  puif- 
l'ance  executive ,  le  droit  ôc  le 
fait  feroient  tellement  confondus 
qu'on  ne  fçauroit  plus  ce  qui  eft 
loi  &  ce  qui  ne  i'ePt  pas  3  &  le  ^ 
corps  politiq\ie  ainfi  dénaturé 
feroit  bien-tôt  en  proie  à  la  vio- 
lence contre  laquelle  il  fut  in- 
ilitué. 

Les    Citoyens    étant    tous 
égaux  par   le  Contrat  Social  y 
ce  que  tous  doivent  faire  tous 
peuvent  le  prefcrire  j  au  lieu  que 
,  nul  n'a  droit  d'exiger  qu'un  au- 
tre faite  ce  qu'il  ne  fait  pas  lui- 
même.  Or  c'eft  proprement  ce 
droit  5  indifpenfable  pour   faire 
vivre  ôc  mouvoir  le  corps  politi- 
que ^  que' le  Souverain  donne  au 
Prince  en  inilituant  le  Gouverne- 
ment. 

Plusieurs  ont  prétendu 
q^ue  l'aéle  de  cet  établiflement 


#  )  (U47  )  (  # 
étoit  un  contrat  entre  le  Peu- 
ple &  les  chefs  qu'il  fe  donne  ; 
contrat  par  lequel  on  ftipuloit 
entre  les  deux  parties  les  condi- 
tions fous  lefquelies  l'une  s'obli- 
geoit  à  commander  &  l'autre  à 
obéir.  On  conviendra ,  je  rn'af- 
fure  j  que  voilà  une  étrange  ma- 
nière de  ccntraâier  !  Mais  voyons 
fi  cette  opinion  eft  foutenable. 

P  R  E  M  î  E  R  E  M  E  N  T  3    Tau- 

torité  fuprême  ne  peut  pas  plus 
fe  modifier  que  s'aliéner^  la  li- 
miter c'ellla  détruire.  11  eflabiur- 
de  &  contradiftoire  que  le  Sou- 
verain fe  donne  un  fupérieur  ; 
s'obliger  d'obéir  à  un  maître  c'eft 
fe  remettre  en  pleine  liberté. 

Déplus^  il  eft  évident  que 
ce  contrat  du  peuple  avec  tel- 
les ou  telles  peribnnes ,  feroit  un 
afte  particulier.  D'où  il  fuit  que 
ce  contrat  ne  fçauroit  être  une  loi 

X4 


1/ 


#  )  (  248  )  (  # 
ni  un  adle  de  fouveraineté ,  &  que 
par  conféquent  ilferoit  illégitime^ 
On  voit  encore  que  les 
parties  contraftantes  feroient 
entre  elles  fous  la  feule  loi  de  na- 
ture &  fans  aucun  garant  de  leurs 
engagemens  réciproques  y  ce  qui 
répugne  de  toutes  manières  à 
î'état  civil  :  celui  qui  a  la  for- 
ce en  main  étant  toujours  le  maî- 
tre de  l'exécution  ,  autant  vau- 
droit  donner  le  nom  de  contrat 
à  l'afte  d'un  homme  qui  diroit  à 
un  autre  ;  j.  Je  vous  donne  tout 
55  mon  bien  à  condition  que  vous 
55  m'en  rendrez  ce  qu'il  vous  plai- 


35 


ra. 


(C 


I L  n'y  a  qu'un  Contrat  dans 
l'État  5  c'eft  celui  de  l'affociation  ; 
6c  celui-là  feul  en  exclud  tout  au- 
tre. On  ne  fçauroit  imaginer  au- 
cun Contrat  public  ,  qui  ne  fût 
^ne  violation  du  premier.. 


V 


#  )  (  M9  )  (  # 


CHAPITRE  XVIL 

DeVinflïtutïoii  du  Gouvernement 

Sous  quelle  idée  faut  -  il  donc 
concevoir  Tafte  par  lequel  le  Gou- 
vernement eft  inftitué  ?  Je  remar- 
querai d'abord  que  cet  afte  eft 
complexe  ou  compofé  de  deux 
autres^  fçavoir,  l'établiffement  de 
la  loi  5  ôc  Texécution  de  la  loi. 

Par  le  premier  ,  le  Souverain 
ftatue  qu'il  y  aura  un  Corps  de 
Gouvernem.ent  établi  fous  telle 
ou  telle  forme  ;  6c  il  eft  clair  que 
cet  afte  eft  une  loi. 

Par  le  fécond ,  le  peuple  nom- 
me les  chefs  qui  feront  chargés  du 
Gouvernement  étabh.  Or  cette 
nomination  étant  un  afte  parti- 
culier 5  n'eft  pas  une  féconde  loi  ^ 
mais  feulement  une  fuite  de  la 


première  &c  une  fonction  du  Gou- 
vernement. 

La  difficulté  eil  d'entendre 
comment  on  peut  avoir  un  afte 
de  Gouvernement  avant  que  le 
Gouvernement  exifte  5  de  com- 
ment le  Peuple  qui  n'ell  que  Sou- 
verain ou  Sujet  5  peut  devenir 
Prince  ou  Magiftrat  dans  certai- 
nes circonftances. 

C'est  encore  ici  que  fe  dé- 
couvre une  de  ces  étonnantes 
propriétés  du  corps  politique  ^ 
par  lefquelles  il  concilie  des  opé- 
rations contradicloires  en  appa- 
rence. Car  celle-ci  le  fait  par 
une  converfion  lubite  de  la  Sou- 
veraineté en  Démocratie ,  en  forte 
que  3  fans  aucun  changement 
fenfible  ,  &  feulement  par  une 
nouvelle  relation  de  tous  à  tous^ 
les  Citoyens  devenus  Magiflrats 
paffent  des  ades  généraux  aux 


V 


aftes  particuliers  ,  &  de  la  loi  à 
rexécution. 

Ce  changement  de  relation 
n'eft  point  une  fubtilité  de  fpé- 
culation  fans  exemple  dans  la 
pratique  :  il  a  lieu  tous  les  jours 
dans  le  Parlement  d'Angleterre, 
où  la  Chambrc-bafie  en  certaines 
occafions  le  tourne  en  pjrand 
Commité  5  pour  mieux  difcuter 
les  affaires  ,  &  devient  ainfi  fini- 
pie  commiffion  ,  de  Cour  fou- 
veraine  qu'elle  éroit  Tinftant  pré^ 
cèdent  ;  en  telle  forte  qu'elle  fe 
fait  enfuite  rapport  à  elle-même 
comme  Chambre  des  Commu- 
nes 5  de  ce  qu'elle  vient  de  régler 
en  grand  Commité  5  &  délibère 
de  nouveau  fous  un  titre ,  de 
ce  qu'elle  a  déjà  réfolu  fous  un 
autre. 

Tel  eft  l'avantage  propre  au 
Gouvernement  démocratique^  de 


pouvoir  être  établi  dans  le  fai 
par  un  fimple  afte  de  la  volonté 
générale.  Après  quoi  ce  Gou- 
vernement provifionnel  refte  en 
polTeffion ,  fi  telle  eft  la  forme 
adoptée  ;  on  établit  au  nom  du 
Souverain  le  Gouvernement  pref- 
crit  par  la  loi  ^  Se  tout  fe  trouve 
ainfi  dans  la  règle.  Il  n'eft  pas 
poffible  d'inftituer  le  Gouverne- 
ment d'aucune  autre  manière 
légitime  y  &  fans  renoncer  aux 
principes  ci-devant  établis. 


V 


CHAPITRE   XVIII. 

Moyens  de  prévenir  les  ufurpa- 
lions  du  Gouvernement. 

De  ces  éclaircifiements  il  re- 
faite en  confirmation  du  chapi- 
tre XVI  ^  que  l'aftequi  inftitue 
le  Gouvernement  ^  n'eft  point 
un  contrat  mais  une  loi  ;  que  les 
dépofitaires  de  la  puifiTance  exe- 
cutive ne  font  point  les  maîtres 
du  peuple ,  mais  fes  officiers  ;  qu'il 
peut  les  établir  &  les  deftituer 
quand  il  lui  plait ,  qu'il  n'eft  point 
queftion  pour  eux  de  contrafter 
mais  d'obéir  ^  &  qu'en  fe  char- 
géant  des^  fondions  que  l'Etat 
leur  imipofe  ,  ils  ne  font  que  rem- 
plir leur  devoir  de  citoyens  ^  fans 
avoir  en  aucune  forte  le  droit  de 
difputer  fur  les  conditions. 


#  )(  ^54  )(# 
Quand  donc  il  arrive  que  le 
peuple  inftitue  un  Gouvernement 
héréditaire  y  foit  monarchique 
dans  une  famille  ,  foit  ariflocra- 
tique  dans  un  ordre  de  citoyens , 
ce  n'eft  point  un  engagement 
qu'il  prend  ;  c'eft  une  forme  pro- 
vifionnelle  qu'il  donne  à  l'admi- 
niftratîon  ,  jufqu'à  ce  qu'il  lui 
plaiie  d'en  ordonner  autrement. 
Il  est  vrai  que  ces  change- 
ments font  toujours  dangereux  ^ 
oc  qu'il  ne  faut  jamais  toucher  au 
,  Gouvernement  établi  que  lorfqu'il 
devient  incom.patible  avec  le  bien 
public  ;  mais  cette  circonfpeclion 
eft  une  maxime  de  pohtique  Se 
non  pas  une. règle  de  droite  & 
l'Etat  n''eil  pas  plus  tenu  de  laifier 
l'autorité  civile  à  fes  Chefs  5  que 
l'autorité  militaire  à  les  Géné- 
raux. 

Il   est  vrai  encore  qu'on  ne 


\ 


#)(  255  )(  # 
fçauroit  en  pareil  cas  obferver 
avec  trop  de  loin  toutes  les  for- 
malités requiies  pour  diftinguer 
im  adte  régulier  &  légitime  d"un 
tumulte  féditieux  ,  &la  volonté 
de  tout  un  peuple  des  clameurs 
d'une  faftion.  C'eft  ici  fur-tout 
qu'il  ne  faut  donner  au  cas  odieux 
que  ce  qu'on  ne  peut  lui  refuler 
dans  toute  la  rigueur  du  droit , 
&  c'eil  auffi  de  cette  obligation 
que  le  Prince  tire  un  grand  avan- 
tage pour  conferver  fa  puiffance 
malgré  le  peuple  5  lans  qu'on 
puilFe  dire  qu'il  Tait  ulurpée.  Car 
en  paroilTant  n'ufer  que  de  fes 
droits^  il  lui  eft  fort  aifé  de  les 
étendre  ,  &  d'empêcher  ,  fous  le 
prétexte  du  repos  public  ,  les 
affemblées  deftinées  à  rétablir  le 
bon  ordre  ^  de  forte  qu'il  fe  pré- 
vaut d'un  filence  qu'il  empêche 
de  rompre  3  ou  de?  irrégularités 


#  )(  ^56  )(# 
qu'il  fait  commettre  5  pour  fup- 
pofer  en  fa  faveur  l'aveu  de  ceux 
que  la  crainte  fait  taire,  &  pour 
punir  ceux  qui  ofent  parler.  C^efl: 
ainfi  que  les  Décemvirs  ^  ayant 
été  d'abord  élus  pour  un  an  5 
puis  continués  pour  une  autre 
année  ^  tentèrent  de  retenir  à 
perpétuité  leur  pouvoir  y  en  ne 
permettant  plus  aux  Comices  de 
s'aflembler  ^  &  c'eft  par  ce  facile 
moyen  que  tous  les  Gouverne- 
ments du  mxonde  ^  une  fois  re- 
vêtus de  la  force  publique  ,  ufur- 
pent  tôt  ou  tard  l'autorité  fou- 
veraine. 

Les  affemblées  périodiques  5 
dont  j'ai  parlé  ci-devant ,  font 
propres  à  prévenir  ou  différer  ce 
malheur  y  fur-tout  quand  ^lles 
n'ont  pas  befoin  de  convocation 
formelle  :  car  alors  le  Prince  ne 
fçauroit  les  empêcher  fans  fe  dé- 
clara 


#)(  ^57   )(# 
clarer  ouvertement  infrafteur  des: 
loix  &  ennemi  de  l'Etat. 

L'^ou  VERTU  RE  de  ces  affem- 
blées  qui  n'ont  pour  objet  que 
le  maintien  du  traité  fccial^  doit 
toujours  fe  faire  par  deux  pro- 
pofitions  qu'on  ne  puifle  jamais 
fupprimer  ^  &  qui  partent  fépa- 
rément  par  les  fuiFrages. 

La  PREMIERE  ^  S'il  plaît  aw 
Souverain  de  conjerver  la  vre-- 
fente  forme. de  Gouvernement, 

La  SECONDE  5  S'il  fiait  an 
Peuple  d'en  laijjer  Vadminijîra- 
tion  à  ceux  qui  en  font  acïueU 
lement  chargés. 

Je  suppose  ici  ce  que  je  crois. 
avoir  démontré  ^  fçavoir  qu'ail 
n'y  a  dans  l'Etat  aucune  loi 
fondamentale  qui  ne  fe  puiiTe 
révoquer  ^  non  pas  même  le  pafte 
focial  5  car  fi  tous  les  Citoyens, 
s'aflembloient  pour  rompre   ca- 


pafte  d'un  commun  accordéon 
ne  peut  douter  qu'il  ne  fût  très- 
légitimement  rompu.  Grotius 
penfe  même  que  chacun  peut 
renoncer  à  l'Etat  dont  il  eft  mem- 
bre 5  Se  reprendre  fa  liberté  na- 
turelle ôc  fes  biens  en  fortant  dit 
pays  '^.  Or  il  feroit  abfurde  que 
tous  les  Citoyens  réunii-iie  puf- 
fent  pas  ce  que  peut  féparément 
chacun  d'eux. 

*  Bien  encendu  qu'on  ne  quitte  pas  pour 
éluder  fou  devoir  &  le  dirpenfer  de  l'ervir  la 
patrie  au  moment  qu'elle  a  beibin  de  nous.  L:k 
fuite  alors  feroit  criminelle  &  puniffable  i  ce 
ne  feroit  plus  retraite ,  mais  défertion. 


Fin  du  Livre  troijlemc. 


PRINCIPES 

JDW  .jd>jr.o:i[:t 

POLITIQUE. 

Livre    Quatrième. 

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx 

CHAPITRE    I. 

Que  la   volonté  générale  ejl  in* 
dejiruclihle, 

X^NT  que  plufieurs  hommes 
réunis  fe  confidérent  comme  un 
feul  corps^5  ils  n'ont  qu'une  feule 
volonté  5  qui  fe  rapporte  à  la 
commune  confervation  ^  6c  au 
bien  être  général.  Alors  tous  lès 
refforts  de  l'Etat  font  vigoureux 


#  )(  26o  )(  # 
&  fimples  5  fes  maximes  font  clai- 
res &  lumineules  5  il  n'a  point 
d'intérêts  embrouillés  ,  contra- 
diftoires  5   le  bien  commun  le 
montre  par-tout  avec  évidence  ,, 
6c  ne  demande  que  du  bon  fens 
pour  être  apperçu.  La  paix,  l'u- 
nion 5  l'égalité  lont  ennemies  des 
lubtilités  politiques.  Les  hommes 
droits  &  fimples  font  difficiles  à 
tromper  à  caufe  de  leur  fimpli- 
cité  5  les  leurres,  les  prétextes  ra- 
finés  ne  leur  en  impoient  point  ; 
ils  ne  font  pas  même  affez  fins 
pour  être  dupes.  Qiiand  on  voit 
chez  le  plus  heureux  peuple  du 
monde  des  troupes  de  payfans 
régler  les  affaires  de  l'Etat  fous 
un  chêne ,  &  fe  conduire  toujours 
iagementj  peut -on  s'empêcher 
de  méprifer  les  rafinements  des 
autres  nations  ,  qui  fe  rendent  il- 
luftres  &  miférables  avec  taat. 
d'art  &  de  myfteres  l 


#    )(     26l     )(    ;^ 

Un  Etat  ainfi  gouverné  a  be- 
foin  de  très-peu  de  Loix  ^  &  à 
mefure  qu^il  devient  néceflaire 
d'en  promulguer  de  nouvelles , 
cette  néceffité  fe  voit  univerfelle- 
ment.  Le  premier  qui  les  propofe 
ne  fait  que  dire  ce  que  tous  ont 
déjà  fenti  ^  &  il  n'eft  queftion  ni 
de  brigues  ni  d'éloquence  pour 
faire  pafler  en  loi  ce  que  chacun 
a  déjà  réfolu  de  faire  ^  fi-tôt  qu'il 
fera  fur  que  les  autres  le  feront 
comme  lui. 

Ce  qui  trompe  les  raifonneurs 
c'eft  que  ne  voyant  que  des 
Etats  mal  conftitués  dès  leur  ori- 
gine 3  ils  font  frappés  de  l'im- 
pofïîbilité  d'y  maintenir  une  fem- 
blable  police.  Ils  rient  d'imagi-^ 
ner  toutes  les  fottifes  qu'un  fouc- 
be  adroit  ^  un  parkur  infinuant 
pourroit  perfuader  au  peuple  de, 
Paris  ou  de  Londres.  Us  ne  fça- 


#    )(    262    )(    # 

vent  pas  que  Crom^^'el  eût  été 
mis  aux  fonnettes  par  le  peuple 
de  Berne  ,  &c  le  Duc  de  Beaufort 
à  la  diicipline  par  les  Genevois. 

Mais  ^  quand  le  nœud  focial 
commence  à  fe  relâcher  &c  l'Etat 
à  s'afFoiblir  ;  quand  les  intérêts 
particuliers  commencent  à  fe  fai- 
re fentir  &  les  petites  fociétés  à 
influer  fur  la  grande  ,  Tintérêt 
commun  s'altère  &  trouve  des 
oppofants  5  l'unanimité  ne  règne 
plus  dans  les  voix  ,  la  volonté 
générale  n'eft  plus  la  volonté  de 
tous  j  il  s'élève  des  contradiûions  ^ 
des  débats ,  &  le  meilleur  avis  ne 
paffe  point  fans  diiputes. 

E  N  F I  ^;1 5  quand  l'Etat  près  de 
ia  ruine  ne  fubfifte  plus  que  par 
une  forme  illufoire  &  vame  ,  que 
le  lien  focial  eft  rompu  dans  tous 
les  cœurs  ,  que  le  plus  vil  intérêt 
fe  pare  effrontément  du  nom  fa- 


#)(  263  )(  # 
cré  du  bien  public  ;  alors  la  vo- 
lonté générale  devient  muette  y 
tous  guidés  par  des  motifs  fecrets 
n'opinent  pas  plus  comme  Ci- 
toyens que  fi  l'Etat  n'eût  jamais 
exifté  5  6c  l'on  fait  pafler  faufle- 
ment  fous  le  nom  de  Loix  ,  des 
décrets  iniques  qui  n'ont  pour 
but  que  l'intérêt  particulier. 

S'e  N  s  u  I  T-i  L  de-là  que  la  vo- 
lonté générale  foit  anéantie  ou 
corrompue  ?  Non  ,  elle  eft  tou- 
jours confiante  y  inaltérable  & 
pure  ;  mais  elle  eft  lubordonnée 
à  d'autres  qui  l'emportent  fur 
elle.  Chacun  ,  détachant  fon  in- 
térêt de  l'intérêt  commun  y  voit 
bien  qu'il  ne  peut  l'en  féparer 
tout-à-fait  5  mais  fa  part  du  mal 
public  ne  lui  paroît  rien  y  auprès 
du  bien  exclufif  qu'il  prétend 
s'approprier.  Ce  bien  particulier 
excepté  ^  il  veut  le  bien  général 


? 


i 


#  )  (  2^4  )(  # 

pour  fon  propre  intérêt  tout  auffi 
fortement  qu'aucun  autre.  Même 
en  vendant  fon  fuftrage  à  prix 
d'argent ,  il  n'éteint  pas  en  lui  la 
volonté  générale  ,  il  l'élude.  La 
faute  qu'il  commet  eft  de  chan-- 
ger  l'état  de  la  queftion  Se  de 
répondre  autre  chofe  que  ce 
qu'on  lui  demande  :  en  forte 
qu'au  lieu  de  dire  par  fon  fuffra- 
ge  5  il  ejl  avantageux  à  VEtat  >- 
il  dit  3  //  ejl  avantageux  a  tel 
homme  ou  à  tel  -parti  que  tel  ou 
tel  avis  jpajje,  Ainfi  ^  la  loi  de 
l'ordre  public  dans  les  affemblées 
n'eft  pas  tant  d'y  m.aintenir  la^ 
volonté  générale ,  que  de  faire 
qu'elle  fait  toujours  interrogée 
&  qu'elle  réponde  toujours. 

J'aurois  ici  bien  des  réflexions 
à  faire  fur  le  iimple  droit  de 
voter  dans  tout  afte  de  fouve- 
raineté  3  droit  que  rien  ne  peut 


#)(  ^^5  )(  # 
ôter  aux  Citoyens  ;  &  fur  celui 
d'opiner  ^  de  propofer  5  de  divi- 
fer  ^  de  difcuter  y  que  le  Gouver- 
nement a  toujours  grand  foin  de 
ne  laiffer  qu'à  fes  membres ,  mais 
cette  importante  matière  de- 
manderoit  un  traité  à  part  5  &  je 
ne  puis  tout  dire  dans  celui-ci. 

CHAPITRE  II. 
Des  Suffrages. 

O  N  voit  par  le  chapitre  précé- 
dent que  la  manière  dont  fe  trai- 
tent les  aifaires  générales  peut 
donner  un  indice  affez  fur  de 
l'état  aftuel  des  mœurs ,  &  de  la 
fanté  du  corps  politique.  Plus  le 
concert  règne  dans  les  aflem- 
blées ,  c'eft-à-dire  ,  plus  les  avis 
approchent  de  l'unanimité  ,  plus 
auffi  la  volonté  générale  eft  do- 

Z 


} 


:'<  <    ■( 


îiiinante  ;  mais  les  longs  débats  , 
les  diiTentions ,  le  tumulte  ,  an- 
noncent l'afcendant  des  inté- 
rêts particuliers  &  le  déclin  de 
l'Etat. 

Ceci  paroît  moins  évident 
quand  deux  ou  plufieurs  ordres 
entrent  dans  la  conftitution  y 
comme  à  Rome  les  Patriciens 
6c  les  Plébéiens  ^  dont  les  que- 
relles troublèrent  fouvent  les  co- 
miceSj,  même  dans  les  plus  beaux 
temps  de  la  République  ',  mais 
cette  exception  eft  plus  appa- 
rente que  réelle  ,  car  alors  par  le 
vice  inhérent  au  corps  politique 
on  a  3  pour  ainfi  dire^  deux  Etats 
en  un  ,  ce  qui  n'eft  pas  vrai  des 
deux  enfemble^eft  vrai  de  chxacun 
leparément.  Et  en  effet  ^  dans  les 
temps  même  les  plus  orageux^  les 
piébilcites  du  peuple ,  quand  le 
Sénat  ne  s'en  mêloit  pas,  paiioient 


^  #  )  (  2^7  )  (  # 
toujours  tranquillement  &  à  la 
grande  pluralité  des  fuffrages. 
Les  Citoyens  n'ayant  qu'un  in- 
térêt 3  le  peuple  n'avoit  qu'une 
volonté. 

A  l'a  u  T  R  E  extrémité  du 
cercle,  l'unanimité  revient.  C'eft 
quand  les  Citoyens,  tombés  dans 
la  fervitude,  n'ont  plus  ni  liberté 
ni  volonté.  Alors,  la  crainte  &  la 
flatterie  changent  en  acclama- 
tions les  fuffrages  ^  on  ne  délibère 
plus  5  on  adore  ou  l'on  maudit. 
Telle  étoit  la  vile  manière  d'opi- 
ner du  Sénat,  fous  les  Empereurs. 
Qiielquefois  cela  fe  faifoit  avec 
des  précautions  ridicules.  Tacite 
oblerve  que  fous  Othon  les  Séna- 
teurs accablant  Viteilius  d'exé- 
crations ,  affedoient  de  faire  en 
même  temps  un  bruit  épouvan- 
table ,  afin  que  ,  fi  par  hafard  il 
devenoit   le  maître  ,  il  ne  pût 


j  h^        \-k. 


#  )(  268  )(=^ 

fçavoir  ce  que  chacun  d'eux 
avoit  dit. 

De  ces  diverfes  confidérations 
naiflent  les  maximes  fur  lef- 
quelles  on  doit  régler  la  manière 
de  compter  les  voix  ôc  de  compa- 
rer les  avis  ^  félon  que  la  volonté 
générale  eft  plus  ou  moins  facile 
à  connoitre  y  ôc  l'Etat  plus  ou 
moins  déclinant. 

Il  n'y  a  qu'une  feule  loi  qui 
par  fa  nature  exige  un  confente- 
ment  unanime.  C'eft  le  pacte  fo- 
cial  :  car  i'afibciation  civile  eft 
l'acte  du  monde  le  plus  volon- 
taire 5  tout  homme  étant  né  li- 
bre ôi  maître  de  lui-même  ,  nul 
ne  peut  ^  fous  quelque  prétexte 
que  ce  puifie  être  ,  l'alïïijettir 
fans  fon  aveu.  Décider  que  le 
fils  d'une  efclave  naît  efclave  , 
c'eft  décider  qu'il  ne  naît  pas 
homme. 


#)(  ^69)(  # 
S  I  D  o  N  c  lors  du  pade  focial 
il  s'ytrouve  des  oppofants^  leur 
oppofition  n'invalide  pas  le  con- 
trat 5  elle  empêche  feulements 
qu'ils  n'y  foient  compris  ;  ce  font 
des  étrangers  parmi  les  Citoyens. 
Qiiand l'Etat  eft  inftitué  ,  lecon- 
ientement  eft  dans  la  réiidence  ; 
habiter  le  territoire  ^  c'eft  le  Ibu- 
mettre  à  la  fouveraineté  *. 

Hors  ce  contrat  primitif , 
la  voix  du  plus  grand  nombre  , 
oblige  toujours  tous  les:  autres  ; 
c'eft  une  fuite  du  contrat  mê- 
me. Mais  on  demande  com- 
ment unhomme  peut  être  libre, 
&  forcé  de  le  conformer  à  des 

*  Ceci  doit  toujours  s'entendre  d^un  Etat  II 
bre  ;  car  d'ailleurs  la  famille  ,  les  biens  le 
défaut  d'afile,  la  nécefîicé,  la  violence,  peu- 
vent  retenir  un  habitant  dans  le  pavs  malgré 
lui,  &  alors  ion  (éjour  feul  ne  luppofe  plus 
Ion  conlentement  au  contrat ,  ou  à  la  violation 
ûu   contrat. 


/  (9\  .    Jii/ 


#  )  (  270  )(  # 
volontés  qui  ne  font  pas  les  fleii- 
nes  ;  comment  les  oppofants  lont- 
ils  libres  6c  foumis  à  des  loix  aul- 
queîies  ils  n'ont  pas  conienti  ? 

Je  reponds  que  la  quef- 
tion  eft  mal  polee.  Le  Citoyen 
conient  à  toutes  les  loix  5  même 
à  celles  qu'on  pafle  malgré  lui  > 
&  même  à  celles  qui  le  puniflent 
quand  il  oie  en  violer  quelqu'une. 
La  volonté  conftante  de  tous  les 
membres  de  TEtat  eft  la  volonté 
générale  ;  c'eft  par  elle  qu'ils  font 
Citoyens  6c  îfbres  *.  (iaand  oa 
propofe  une  loi  dans  l'aflemblée 
s  du  Peuple  ^  ce  qu'on  leur  demande 
n'eftpas  précifément  s'ils  approu- 

*  A  Gènes  ,  on  lit  au  devant  des  prifons  8c 
far  les  fers  des  galériens  ce  mot ,  Libertas» 
Cette  application  de  la  devife  eft  belle  &  jutte. 
En  effet  il  n'y  a  que  les  malfaiteurs  de  tous 
états  qui  empêchent  le  Citoyen  d'être  libre* 
Pans  un  pays  où  tous  ces  gens- là  feroientaux 
gileres  ^  on  jouiroit  de  la  plus  parfaite  liberti^ 


#)    (    271    )(    # 

Ycnt  la  propofition  ou  s'ils  la  re- 
jettent 3  mais  fî  elle  eft  confor- 
me ou  non  à  la  volonté  eéné- 
raie  qui  eli  la  leur^  chacun  en 
donnant  fon  fuffrage  dit  fon  avis 
là>deiTus  5  &  du  calcul  des  voix 
le  tire  la  déclaration  de  la  volon- 
té générale.  Qiiand  donc  l'avis 
contraire  au  mien  l'emporte ,  cela 
ne  prouve  autre  chofe  finon  que 
je  m'étois  trompé  y  &  que  ce 
quej'eftimois  être  la  volonté  gêné-- 
raie  ne  Fétoit  pas.  Si  mon  avis 
particulier  Teût  emporté  ^  j'aurois 
fait  autre  chofe  que  ce  que  j'avois 
voulu  3  c'eft  alors  que  je  n'aurois 
pas  été  libre. 

Ceci  fuppofe,  il  eft  vrai , 
que  tous  les  carafteres  de  la  vo- 
lonté générale  font  encore  dans 
la  pluraHté  :  quand  ils  ceflent 
d'y  être  y  quelque  parti  qu'on 
prenne  ^  il  n'y  a  plus  de  liberté» 
.      Z4 


y  ^ 


#    )(    272    )(=# 

En  montrant  ci-devanr 
comment  on  fubftituoit  des  vo- 
iontésp  articulieres  à  la  volonté 
générale  dans  les  délibérations 
publiques ,  j'ai  fuffifamment  in- 
diqué les  moyens  praticables  de 
prévenir  cet  abus,  j'en  parlerai 
encore  ci-api'ès.  A  l'égard  du 
nombre  proportionnel  des  fuf. 
frages,  pour  déclarer  cette  volon- 
té 5  j'ai  auffi  donné  les  principes 
iiir  lerquels  on  peut  le  déterminer. 
La  diftérence  d'une  feule- voix 
rompt  l'égalité  ^un  feul  oppofant 
rompt  Funanimité  ;  mais  entre 
Tunanimité  ôc  l'égalité  il  y  a  pîu- 
fieurs  partages  inégaux ,  à  chacun 
defquels  on  peut  fixer  ce  nombre 
ielon  l'état  &  les  beloins  du  corps 
politique. 

Deux  maximes  générales  peu- 
vent fervir  à  régler  ces  rapports  : 
l'une  que  plus  les  délibérations 


#  ) (  27Î  ) (  # 
lont  importantes  &  graves  ,  plus 
l'avis  qui  l'emporte  doit  appro- 
cher de  l'unanimité  :  l'autre,  que 
plus  l'affaire  agitée  exige  de  célé- 
rité ,  plus  on  doit  reflerrer  la  dif- 
férence prefcrite  dans  le  partage 
des  avis  j  dans  les  délibérations 
qu'il  faut  terminer  fur  le  champ  , 
l'excédent  d'une  feule  voix  doit 
fuffire.    La  première  de  ces  ma- 
ximes paroit  plus  convenable  aux 
loix  ,  &  la  léconde  aux  affaires. 
Quoi  qu'il  en  foit ,  c'eft  fur  leur 
combinaifon  que  s'établiifent  les 
meilleurs    rapports    qu'on    peuc 
donner  à  la  pluralité  pour  pro- 


noncer. 


^ 


® 


jK      .,'' 


#  )  (  V4 ) C  # 

^^^  ^■■^^^'^^^ 

CHAPITRE    m- 

Des  Éleclions. 

A  L'ÉGARD  des  éleftions  du 
pîince  ôc  des  Magiftrais  qm  lont, 
commejeraidit,  des ades com- 
plexes,  il  y  a  deux  voies  pour  y 
procéder  ;  içavoir ,  le  cnoix  &  le 
fort.-    L'une  &  l'autre  ont  ete 
employées  en  diverfes  Republ  - 
nues ,  &  l'on  voit  encore  acluel- 
•  lement  un  mélange  tres-compli- 
que  des  deux ,  dans  l'éleftion  d  un 
DogedeVemfe. 

Le  fuf rage  par  le  fort  ,  dit 
Montelquieu  ,  eft  de  la  nature  ae 
la  Démocratie.  J'en  conviens  , 
mais  comment  cela?  /'^>,^> 
continue-t-il ,  ejl  une  façon  d  e- 
lire  qui  n' afflige  perfonne  ni  laij- 
fe  à  chaque  Citoyen  une  effcrance 


..    #)(  V5  )(# 
raifoiinahle  dt  firvlr  la.  Patrie, 
Ce  ne  font  pas  là  des  raifons. 

Si  l' o  n  fait  attention  que 
réledion  des  chefs  eft  une  fonc- 
tion du  Gouvernement  &  non 
de  la  Souveraineté  ^  on  verra 
pourquoi  la  voie  du  fort  eft  plus 
dans  la  nature  de  la  Démocratie, 
où  Tadminiftration  eft  d'autant 
meilleure  que  les  ades  en  font 
moins  multipliés. 

Dans  toute  véritable  Démo- 
cratie  la  magiftrature  n'eft  pas 
un  avantage;  m.ais  une  charge 
onéreufe  ,  qu'on  ne  peut  ]\\^t- 
ment  impofer  à  un  particulier 
plutôt  qu'à  un  autre.  La  loi  feule 
peut  impofer  cette  charge  à  ce- 
lui fur  qui  le  fort  tombera.  Car  , 
alors  la  condition  étant  égale 
pour  tous ,  &  le  choix  ne  dé-, 
pendant  d'aucune  volonté  hu- 
maine ,  il  n'y  a  point  d'applica- 


J 


t:'  .  rf 


#  )  (  vO  c  #  ^ 

tion  particulière  qui  altère  l'unî- 
verialité  de  la  loi. 

Dans  l'Ariftocratie  le  Prince 
choifit  le  Prince  ,  le  Gouverne- 
ment fe  conlerve  par  lui-même  ; 
&  c'eft-là  que  les  fufFrages  font 
bien  placés. 

L'exExMPLE  de  l'éleclion  du 
Doge  de  Venife  confirme  cette 
diftinction  loin  de  la  détruire  : 
cette  forme  mêlée  convient  dans 
un  Gouvernement  mixte.  Car 
c'eft  une  erreur  de  prendre  le 
Gouvernement  de  Venife  pour 
une  véritable  Ariftocratie.  Si  le 
peuple  n'y  a  nulle  part  au  Gou- 
vernement ^  la  noblefîe  y  eft  peu- 
ple elle-même.  Une  multitude 
de  pauvres  Barnabotes  n'appro- 
cha jamais  d'aucune  magiftratu- 
re  5  &  n'a  de  fa  nobleffe  que  le 
vain  titre  d'Excellence  &  le  droit 
d'affifter  au  grand  Confeil  Ce 


#  )  (  ^77  )  (  #^ 
grand  Confeil  étant  aiiffi  nom- 
breux que  notre  Confeil  général 
à  Genève  ^  fes  illuftres  membres 
n'ont  pas  plus  de  privilèges  que 
nos  fîmples  Citoyens.  Il  eft  cer- 
tain qu'ôtant  l'extrême  dilparité 
des  deux  Républiques  ,  la  Bour- 
geoise de  Genève  reprélènte  exa- 
ftement  le  Patriciat  Vénitien  ^ 
nos  natifs  &  habitants  reprélèn- 
tent  les  Citadins  &  le  peuple  de 
Venife,  nos  payfans  repréfentent 
les  fujets  de  terre-ferme  :  enfin  ^ 
de    quelque   manière    que    l'on 
confidere  cette  République  ,  ab- 
ftradlion  faite  de  fa  grandeur  , 
fon  Gouvernement  n'eft  pas  plus 
ariftocratique  que  le  nôtre.Toute 
la  différence  eft  que  n'ayant  au- 
cun chef  à  vie  y  nous  n'avons  pas 
le  même  befoin  du  fort. 

Les  élevions  par  fort  auroient 
peu  d'inconvénient  dans  une  vé-^ 


j 


#  )  (  ^78  K  # 
ritable  Démocratie  où  tout  étant 
égal  5  auffi  bien  par  les  mœurs 
ôc  par  les  talents  que  par  les 
maximes  &  par  la  fortune  ^  le 
choix  deviendroit  prefqu'indiffé- 
rent.  Mais  j'ai  déjà  dit  qu'il 
n'y  avoit  point  de  véritable  Dé- 
mocratie. 

Quand  le  choix  &  le  fort  fe 
trouvent  mêlés ,  le  premier  doit 
remplir  les  places  qui  demandent 
des  talents  propres  5  telles  que  les 
emplois  mihtaires  ;  l'autre  con- 
vient à  celles  où  fuffifent  le  bon 
fens,  la  juftice ,  l'intégrité  ^  telles 
que  les  charges  de  judicature  ; 
parce  que  dans  un  Etat  bien  con- 
flitué  ces  qualités  font  commu- 
nes à. tous  les  Citoyens. 

L  E  fort  ni  les  iufrrages  n'ont 
aucun  lieu  dans  le  Gouverne- 
ment monarchique.  Le  Monar- 
que étant  de  droit  feul  Prince  & 


.'^ 


#  )  (  V-9  )  (  # 
Magiftrat  unique,  le  choix  de  Tes 
Lieutenants  n'appartient  qu'à 
lui.  Quand  l'Abbé  de  St.  Pierre 
propofoit  de  multiplier  les  Con- 
leils  du  Roi  de  France ,  &  d'en 
élire  les  membres  par  Scrutin  ,  il 
ne  voyoit  pas  qu'il  propofoit  de 
clian(:^er  la  forme  du  Gouverne- 


ment. 


I L  me  refteroit  à  parler  de  la 
manière  de  donner  &  de  recueil- 
lir les  voix  dans  TalTemblée  du 
peuple  5  mais  peu,t-être  l'hiftori- 
que  de  la  police  Romaine  à  cet 
égard  expîiquera-t-il  plus  fenfi- 
blement  toutes  les  maximes  que 
je  pourrois  établir.  Il  n'eft  pas 
indigne  d'un  lefteur  judicieux 
de  voir  un  peu  en  détail  com- 
ment fe  traitoient  les  affaires 
publiques  &  particulières  y  dans 
un  Confeil  de  deux -cent  mille 
hommes. 


/ 


#   )  (    280   )  (  # 

>^'XX>î<>K>KX>{<>K>î<)e<)î<XXX>î<>!0!<)«:>î<)4< 

CHAPITRE     IV. 

Des  Comices  Romains» 

^ous  n'avons  nuls  monuments 
bien  affurés  des  premiers  temps 
de  Rome  ;  il  y  a  même  grande 
apparence  que    la   plupart    des 
choies  qu'on  en  débite  font  des 
fables^*  5  8c  en  général  la  partie 
la   plus    inftrudlive  des  annales 
des  peuples  ^  qui  eft  Thiftoire  de 
'kur  établiffement  3  eft  celle  qui 
nous  manque  le  plus.    L'expé- 
rience nous  apprend  tous  les  jours 
de  quelles  cauies  naiflent  les  révo- 
lutions des  Empires,  mais  comme 

*  Le  nom  de  Rome  qu'on  prétend  venir  de 
Homulus  eft  Grec ,  8i  lignifie  force  ;  le  nom  de 
^uma  eft  Grec  aulîi ,  &  fignifie  Loi.  Quelle 
apparence  que  les  deux  premiers  Rois  de  cette 
ville  aient  porté  d'avance  des  noms  fi  bien  re- 
latifs à  ce  qu'ils  onc  fait  \ 

a 


#  )(  28i  )(# 
il  ne  fe  forme  plus  de  peuples  ^ 
nous  n'avons  gueres  que  des  con- 
jeftures  pour  expliquer  comment 
ils  fe  font  formés. 

Les  ufages  qu'on  trouve  éta- 
blis atteftent  au  moins  qu'il  y 
eut  une  origine  à  ces  ufages.  Des 
traditions  qui  remontent  à  ces 
origines ,  celles  qu'appuyent  les 
plus  grandes  autorités  &  que  de 
plus  fortes  raifons  confirment, 
doivent  pafler  pour  les  plus  cer- 
taines. Voilà  les  maximes  que  j'ai 
tâché  de  fuivre  en  recherchant 
comment  le  plus  libre  &  le  plus> 
puiiTant  peuple  de  la  terre  exer- 
çoit  Ion  pouvoir  fuprême. 

Apre's  la  fondation  de  Rome' 
la  République  nailTante  y  c'eft-à-- 
dire^  l'armée  du  fondateur^,  corn- 
pofée  d'Albains  ,  de  Sabins  ,  Se, 
d'étrangers  y  fut  divifée  en  trois, 
dafles  y  qui  de  cette  divifion  rd^ 


7    •  .-•.    .    / 


\ 


#    )(     282    )    (# 

rent  le  nom  de  Tribus.  Chacune 
de  ces  Tribus  fut  fubdivifée  en 
dix  Curies ,  &  chaque  Curie  en 
Décuries ,  à  la  tête  defquelles  on 
mit  des  chefs  appelles  Curions 
de  Decurions. 

Outre  cela  on  tira  de  cha- 
que Tribu  un  corps  de  cent  Ca- 
valiers ou  Chevaliers  ,  appelle 
Centurie  ,  par  où  l'on  voit  que 
ces  divifions,  peu  nécelTaires  dans 
un  Bourgs  n'étoient  d'abord  que 
militaires.  Mais  il  lemble  qu^un 
inftinft  de  grandeur  portoit  la 
petite  ville  de  Rome  à  fe  donner 
d'avance  une  police  convenable 
à  la  capitale  du  monde. 

D  E  ce  premier  partage  réfulta 
bien-tôt  un  inconvénient.  C'effc 
que  la  Tribu  des  Albains  [^J  & 
celle  des  Sabins  [  è  ]  reliant  ton-» 

[fl]   R-îmnenfes, 


jours  au  même  état  ^  tandis  que 
celle  des  étrangers  [c]  croifîbit 
fans  ceffe  par  le  concours  perpé- 
tuel de  ceux  -  ci  5  cette  dernière 
ne  tarda  pas  à  furpafler  les  deux 
autres.  Le  remède  que  Servius 
trouva  à  ce  dangereux  abus  ^  fut 
de  changer  la  divifion  ^  &  à  celle 
des  races  ,  qu'il  abolit ,  d'en  fub- 
flituer  une  autre  tirée  des  lieux 
de  la  Ville  occupés  par  chaque 
Tribu.  Au  lieu  de  trois  Tribus  y 
il  en  lit  quatre  ,  chacune  def- 
quelles  occupoit  une  des  collines 
de  Rome  &  en  portoit  le  nom. 
Ainfi  ^  rem.édiant  à  l'mégalité 
préfente^  il  la  prévint  encore  pour 
l'avenir  ,  &  afin  que  cette  divi- 
fion ne  fût  pas  feulement  de 
lieux  5  mais  d'hommes  y  il  défen^ 
dit  aux  habitants  d'un  quartier 
de  paffer  dans  un  autre  ^  ce  qui 

ic}  Lucçrçs^ 

'  Aa  z 


J   •■  .    .  .  .-•-,   ,  /' 


^  #  )  (  284  )  (  #^ 

empêcha^  les  races,  de  fe  con^ 
fondre. 

Il  doubla  aufÏÏ  les  trois  an- 
ciennes centuries  de  Cavalerie  , 
6c  y  en  ajouta  douze  autres  ^ 
mais  toujours  fous  les  anciens 
noms,  y  moyen  fîmple  &  judi- 
cieux par  lequel  il  acheva  de 
diftinguer  le  corps  des  Chevaliers 
de  celui  du  peuple  y  fans  faire 
nnurmurer  ce  dernier. 

A  CE  s  quatre  Tribus^  urbaines 
Servius  en  ajouta  quinze  autres 
appelîées  Tribus  ruftiques,  parce 
qu'elles  étoient  formées  des  ha- 
bitants de  la  campagne  ^  parta- 
gés en  autant  de  cantons.  Dans 
la  fuite  y  on  en  fit  autant  de 
nouvelles >'5cle Peuple  Romain  fe 
trouva  enfin  divile  en  trente- 
cinq  Tribus  ;  nombre  auquel  elles 
refterent  fixées  jufqu'à  la  fin  de  la 
République. 


#)(  285  )(# 
De  cette  diftinftion  des  Tribus 
de  la  ville  &  des  Tribus  de  la  cam- 
pagne réfulta  un  effet  digne  d'être 
obfervé  ,  parce  qu'il  n'y  en  a 
point  d'autre  exemple  ,  &  que 
Rome  lui  dut  à  la  fois  la  confer- 
vation  de  fes  moeurs  Se  l'accroif- 
fement  de  fon  empire.  On  croi- 
roit  que  les  Tribus  urbaines  s'ar- 
rogèrent bien-tôt  la  puiffance  & 
les  honneurs,  &  ne  tardèrent  pas 
d'avilir  les  Tribus  ruftiques  ;  ce 
fut  tout  le  contraire.  On  connoît 
le  goût  des  premiers  Romains, 
pour  la  vie  champêtre.  Ce  goût 
leur  venoit  du  lage  infti tuteur 
qui  unit  à  la  liberté  les  travaux 
ruftiques  &  militaires  ^  &  réléga^, 
pour  ainfi  dire ,  à  la  ville  les  arts^ 
les  métiers,  l'intrigue  >  la  fortune. 
&  l'efclavage. 

Ainsi  tout  ce  que  Rome 
avoit.d'iUuftre  vivant  aux  champs 


&  cultivant  les  terres  ,  on  s'ac- 
coutvima  à  ne  chercher  que  là  les 
foutiens  de  la  République.  Cet 
état  étant  celui  des  plus  dignes 
Patriciens  fut  honoré  de  tout  le 
monde  :  la  vie  fimple  6c  labo- 
rieufe  des  Villageois  fut  préférée 
à  la  vie  oifive  &  lâche  des  Bour- 
geois de  Rome  ^  &  tel  n'eût  été 
qu'un-  malheureux  prolétaire  à  la 
ville,  qui,  laboureur  aux  champs, 
devint  un  Citoyen  refpe£lé.  Ce 
n'eft  pas  ians  raiion  ,  difoit  Var- 
ron  5  que  nos  magnanimes  an- 
cêtres étabhrent  au  village  la  pé- 
pinière de  ces  robuftes  ôc  vaillants 
hom.mes  qui  les  défendoient  en 
temps  de  guerre  &c  les  nourrif- 
foient  en  temps  de  paix.  PHne 
dit  pofitivement  que  les  Tribus 
des  champs  étoient  honorées  à 
caufe  des  hommes  qui  les  com-- 
pofoiçnt  3  au  lieu  q-u'on  transté« 


#  )  (  287  )  (  # 
roit  par  ignominie  dans  celles  de 
la  Ville  les  lâches  qu'on  vouloit 
avilir.  Le  Sabin  Appius  Claudius 
étant  venu  s'établir  à  Rome  y 
fut  comblé  d'honneurs  &  infcrit 
dans  une  Tribu  ruftique  qui  prit 
dans  la  fuite  le  nom  de  la  fa- 
mille. Enfin  y.  les  affranchis  en- 
troient tous  dans  les  Tribus  ur- 
baines 5  jamais  dans  les  rurales  ; 
&  il  n'y  a  pas^durant  toute  la  Ré- 
publique y  un  feul  exemple  d'au- 
cun de  ces  affranchis  parvenu  à 
aucune  magiftrature  y  quoique 
devenu  Citoyen. 

Cette  maxime  étoit  excel- 
lente 5  mais  elle  fut  pouffée  lî 
loin  y  qu'il  en  réfulta  enfin  un 
changement  &  certainement  un 
abus  dans  la  police. 

Premièrement,  les  Cenfeurs^ 
après  s'être  arrogés  long-temps 
le  droit  de  transférer  arbitraire- 


#)(  288  )(  # 

nient  les  Citoyens  d'une  Tribu 
à  l'autre  ,  permirent  à  la  plupart 
de  fe  faire  infcrire  dans  celle  qu'il 
leurplaifoit ,  permiffion  qui  fûre- 
ment  n'étoit  bonne  à  rien  ,  & 
ôtoit  un  des  grands  reflbrts  de  la 
cenfure.  De  plus^,  les  grands  &  les. 
puilTants  le  faifant  tous  infcrire 
dans  les  Tnbus  de  la  campagne^ 
&  les  aifranchis  devenus  citoyens 
reliant  avec  la  populace  dans 
celles  de  la  Ville;,  les  Tribus 
en  général  n'eurent  plus  de  lieu 
'  ni  de  Territoire  ;  mais  toutes 
fe  trouvèrent  tellement  mêlées 
qu'on  ne  pouvoit  plus  difcerner 
les  membres  de  chacune  que  par 
ks  regiftres  ;  eh  forte  que  l'idée 
du  mot  Tribu  paifâ  ainii  du  réel 
au  perfonnel  ^  ou  plutôt  devint 
prefque  une  chimère. 

Il  arriva  encore  que  les 
Jribus  de  la  Ville  ^  étant  plus  à 

gortée^ 


\ 


portée  5  fe  trouvèrent  fouvent  îes 
plus  fortes  dans  les  Comices ,  & 
vendirent  l'Etat  à  ceux  qui  dai- 
gnoient  acheter  les  fufFrages  de 
la  canaille  qui  les  compofoit. 

A  L'ÉGARD  des  Curies^  l'Inf- 
tituteur  en  ayant  fait  dix  en 
chaque  Tribu  ,  tout  le  Peuple 
Romain  alors  renfermé  dans  les 
murs  de  la  Ville,  fe  trouva  com- 
pofé  de  trente  Curies ,  dont  cha- 
cune avoit  fes  Temples ,  fes  Dieux, 
fes  Officiers  ,  fes  Prêtres ,  &  fes 
Fêtes  ,  appellées  Comphalia  ^ 
femblables  aux  PaganaUa  qu'eu- 
rent dans  la  fuite  les  Tribus 
ruftiques. 

Au  NOUVEAU  partage  de 
Servius  ce  nombre  de  trente  ne 
pouvant  fe  répartir  également 
dans  fes  quatre  Tribus  ,  il  n'y 
voulut  point  toucher ,  &  les  Cu- 
ries indépendantes   des   Tribus 

Bb 


#)(  290  )(  # 

devinrent  une  autre  divifion  des' 
habitants  de  Rome  :  mais  il  ne 
fut  point  quefl:k)n  de  Curies  ni 
dans  les  Tribus  ruftiques  ni  dans 
le  peuple  qui  les  compofoit^ 
parce  que  les  Tribus  étant  de- 
venues un  établiflement  pure- 
ment civil  j  5c  une  autre  police 
ayant  été  introduite  pour  la  levée 
des  troupes ,  les  divifions  mili- 
taires de  Romulus  le  trouvèrent 
luperflues.  Ainfi ,  quoique  tout 
Citoyen  fut infcrit  dans unetribu, 
il  s'en  falloit  beaucoup  que  cha- 
cun ne  le  fût  dans  une  Curie. 

Servius  fit  encore  une  troi- 
fieme  divifion  qui  n'avoit  aucun 
rapport  aux  deux  précédentes  , 
&  devint  par  fes  effets  la  plus 
importante  de  toutes.  11  difl:ribua 
tout  le  Peuple  Romain  en  fix 
claiTes ,  qu'il  ne  difi:ingua  ni  par 
le  lieu  ni  par  les  hommes  ^  mais 


#>(    291     )(    # 

par  les  biens  :  en  forte  que  les 
premières  claflTesétoient  remplies 
par  les  riches ,  les  dernières  par 
les  pauvres  5  &  les  moyennes  par 
ceux  qui  jouifToient  d'une  for- 
tuné médiocre.  Ces  fix  claiTes 
étoient  fubdivifées  en  1 9  3  autres 
corps  5  appelles  Centuries  5  &  ces 
corps  étoient  tellement  diftribués 
que  la  première  clafTe  en  compre- 
noit  feule  plus  de  la  moitié  ,&  la 
dernière  n'en  formoit  qu'un  feul. 
Il  fe  trouva  ainfi  que  la  clafle  la 
moins  nombreule  en  hommes  l'é- 
toit  le  plus  en  Centuries ,  &  que 
la  dernière  claffe  entière  n'étoit 
comptée  que  pour  une  fubdivi- 
fion,  bien  qu'elle  contint  feule 
plus  de  la  moitié  des  habitants 
de  Rome. 

Afin  que  le  peuple  pénétrât 
moins  les  coniéquehces  de  cette 
dernière  forme  ,  Servius  affefta 

Bb  z 


)  ) 


de  lui  donner  un  air  militaire  : 
il  inféra  dans  la  féconde  clafle 
deux  Centuries  d'armuriers  ^  & 
deux  d'inftruments  de  guerre 
dans  la  quatrième  :  dans  chaque 
clafTe  3  excepté  la  dernière  5  il 
diftingua  les  jeunes  6c  les  vieux  y 
c'eft-à-dire  5  ceux  qui  étoient 
obligés  de  porter  les  armes  ,  &c 
ceux  que  leur  âge  en  exemptoit 
par  les  loix  ;  diftinâiion  qui  plus 
que  celle  des  biens  produifit  la 
néceffité  de  recommencer  fou- 
vent  le  cens  ou  dénombrement  : 
enfin  il  voulut  que  l'affemblée  fe 
tînt  au  champ  de  Mars  3  8c  que 
tous  ceux  qui  étoient  en  âge  de 
fervir  y  vinflent  avec  leurs  armes. 
La  raison  pour  laquelle  il  ne 
fuivit  pas  dans  la  dernière  clafle 
cette  même  divifion  des  jeunes 
6c  des  vieux  ,  c'eft  qu'on  n'accor- 
doit  point  à  la  populace  dont 


#  )(  293  )(  # 
elle  étoit  compofée  l'honneur  de 
porter  les  armes  pour  la  patrie  ; 
il  falloit  avoir  des  foyers  pour 
obtenir  le  droit  de  les  défendre  ^ 
&  de  ces  innçmbrables  troupes 
de  gueux  dont  brillent  aujour- 
d'hui les  armées  des  Rois,  il  n'y 
en  a  pas  un ,  peut-être ,  qui  n'eût 
été  chaffé  avec  dédain  d'une  Co- 
horte Romaine ,  quand  les  fol- 
dats  étoient  les  défenfeurs  de  la 
liberté. 

On  distinga  pourtant  en- 
core dans  la  dernière  claffe  les 
Prolétaires  de  ceux  qu'on  ap- 
pelloit  capite  cenji.  Les  premiers  ^ 
non  tout  à  fait  réduits  à  rien , 
donnoient  au  moins  des  Citoyens 
à  l'Etat  ,  quelquefois  même  des 
foldats  dans  les  befoins  prefiants. 
Pour  ceux  qui  n'avoient  rien  du 
tout  5  &  qu'on'  ne  pouvoit  dé- 
nombrer que  par  leurs  têtes  ^  ils 


î» 


0  ) (   294  )  (  =# 
étoient  tout  -  à  -  fait   regardés 
comme  nuls  ^  &  Marius  fut  le 
premier  qui  daigna  les  enroller. 
Sans  décider  ici  fi  ce  troifieme 
dénombrement     étoit    bon    ou 
mauvais  en  lui-même  ^  je  crois 
pouvoir  affirmer  qu'il  n'y  avoir 
que  les  mœurs  fimples  des  pre- 
rriiers  Romains  ^  leur  déiîntéref- 
fement  ^  leur  goût  pour  l'agri- 
culture 5  leur  mépris  pour  le  com- 
merce'&  pour  l'ardeur  du  gain> 
qui  puiTent  le  rendre  praticable. 
Où  eft  le  peuple  m.oderne  chez 
lequel  la  dévorante  avidité  ,  l'ef- 
prit  inquiet  y  Tintrigue  ^  les  dé- 
placements continuels  ^  les  per- 
pétuelles révolutions  des  fortunes 
puffent  laiffer  durer  vingt  ans  un 
pareil  établiflement  y  fans  boule- 
verfer  tout  l'Etat  ?  11  faut  même 
bien  remarquer  que  les  moeurs 
^  la  cenfure  plus  fortes  que  cette 


#  ) (  295  )  (  # 
înftitution5.en  corrigèrent  le  vice 
à  Rome  5  oc  que  tel  riche  fe  vit 
rélégué  dans  la  clafle  des  pau- 
vres 5  pour  avoir  trop  étalé  la 
richeffe. 

De  tout  ceci  l'on  peut  com- 
prendre aifément  pourquoi  il  n'eft 
.prefque  jamais  fait  mention  que 
!de  cinq  clafies^  quoiqu'il  y  en 
.eût  réellement  fix.  La  fixieme, 
ne  fourniflant  ni  foldats  à  l'armée 
ni  votants  au  champ  de  Mars  * , 
.&  n'étant  prefque  d'aucun  ufage 
dans  la  République  ,  étoit  ra- 
rement comptée  pour  quelque 
chofe. 

Telles  furent  les  différentes 
divifions  du  Peuple  Romain.  Vo- 

*  Je  dis  au  champ  de  Mars  ,  parce  que  c'étoit- 
là  que  s'affembloient  les  Comices  par  Centu- 
ries ;  dans  les  deux  autres  formes  le  peuple 
s'allembloit  au  forum  om  ailleurs,  &  alors  les 
capite  cenfi  avoient  autant  d'influence  &  d'au- 
.torité  que  les  premiers  Citoyens. 

i3b4 


-  #)(  ^96  )(  # 
yons  à  préfent  l'effet  qu'elles  pra- 
duifoient  dans  les  aflemblées.  Ces 
alTemblées  légitimement  convo- 
quées s'appelloient  Co/T/zc^i-;  elles 
fe  tenoient  ordinairement  dans 
la  place  de  Rome  ou  au  champ 
de  Mars ,  &  fe  diftinguoient  en 
Comices  par  Curies  ^  Comices 
par  Centuries  3  &  Comices  par 
Tribus  ,  félon  celle  de  ces  trois 
formes  lur  laquelle  elles  étoient 
ordonnées  :  les  Comices  par  Cu- 
TÏQs  étoient  de  Tinflitution  de 
Romulus  ;  ceux  par  Centuries , 
de  Servius  ;  ceux  par  Tribus  y 
des  Tribuns  du  peuple.  Aucune 
loi  ne  recevoit  la  fandion  ^  aucim 
Magiftrat  n'étoit  élu  que  dans 
les  Comices  ^  &  comme  il  n'y 
avoit  aucun  Citoyen  qui  ne  fût 
inlcrit  dans  une  Curie ,  dans  une 
Centurie ,  ou  dans  une  Tribu  ^ 
il  s'enfuit  qu'aucun  Citoyen  n'é-^ 


i 


toit  exclu  du  droit  de  fuiFrage  ^ 
6c  que  le  Peuple  Romain  étoit 
véritablement  Souverain  de  droit 
&  de  fait. 

Pour  que  les  Comices  fuflent 
légitimement  aflemblés,  &  que 
ce  qui  s'y  faifoit ,  eût  la  force  de 
loi  5  il  falloit  trois  conditions: 
la  première  ^  que  le  corps  ou  le 
Magiilrat  qui  les  convoquoit ,  fût 
revêtu  pour  cela  de  l'autorité 
néceiïaire  ,  la  féconde  ^  que  l'af- 
femblée  fe  fît  un  des  jours  permis 
par  la  loi  ,  la  troifieme  ,  que  les 
augures  fuffent  favorables. 

La  raison  du  premier  règle- 
ment n'a  pas  befoin  d'être  ex- 
pliquée. Le  fécond  eft  une  affaire 
de  police  j  ainfi  il  n'étoit  pas 
permis  de  tenir  les  Comices  les 
jours  de  férié  &  de  marché ,  où 
les  gens  de  la  campagne,  venant 
à  Rome  pour  leurs  affaires  ^  n'a- 


#  )(  2,98  )(# 
voient  pas  le  temps  de  paffer  la 
Journée  dans  la  place  publique. 
Par  le  troifieme  y  le  Sénat  tenoit 
en  bride  un  peuple  fier  &  remuant, 
&  tempéroit  à  propos  l'ardeur 
des  Tribuns  féditieux  5  mais  ceux- 
ci  trouvèrent  plus  d'un  moyen 
de  fe  délivrer  de  cette  gêne.  ' 

Les  loix  &  l'éledion  des 
.Chefs  n'étoient  pas  les  feuls 
points  fournis  au  jugement  des 
Comices  :  le  Peuple  Romain 
ayant  ufurpé  les  plus  impor- 
,  tantes  fondions  du  Gouverne- 
ment 5  on  peut  dire  que  le  fort 
de  l'Europe  étoit  réglé  dans  fes 
aflemblées.  Cette  variété  d'objets 
donnoit  lieu  aux  diverfes  formes 
que  prenaient  ces  afTemblées  ^ 
félon  les  matières  fur  lefquelles 
il  avoit  à  prononcer. 

Pour  juger  de  ces   diverfes 
formes  o  ilfuffit  de  les  comparer, 


Romulus  en  inftituant  les  Curies^ 
avoit  en  vue  de  contenir  le  Sénat 
par  le  Peuple ,  &  le  Peuple  par 
le  Sénat  ^  en  dominant  égale- 
ment fur  tous.  11  donna  donc  au 
Peuple   par  cette   forme   toute 
l'autorité  du  nombre  ,  pour  ba- 
lancer celle  de  la  puiiTance  &  des 
richeûes  qu'il  laiffoit  aux  Patri- 
ciens. Mais  5  félon  l'efprit  de  la 
Monarchie ,  il  laiffa  cependant 
plus  d'avantage  aux  Patriciens  ^ 
par  l'influence   de  leurs  clients 
fur  la  pluralité  des  fuffrages.  Cette 
admirable  inftitution  des  Patrons 
&  des  Clients  fut  un  chef-d'œu- 
vre de  politique  &  d'humanité  y 
fans  lequel  le  Patriciat ,  fi  con- 
traire à  l'efprit  de  la  Répubhque  ^ 
n'eût  pu  fubfifter.  Rome  feule  a 
eu  l'honneur  de  donner  au  monde 
ce  bel  exemple  ,  duquel  il  ne 
réfulta  jamais  d'abus  ^  ôc   qui 


=^  )  (  300  )(  # 

pourtant  n'a  jamais  été  luivî. 
Cette  même  forme  des  Curies 
ayant  lubfifté  fous  les  Rois  juf- 
qu'à  Servius ,  Se  le  règne  du  der- 
nier Tarquin  n'étant  point  com- 
pté pour  légitime ,  cela  fit  dif- 
tinguer  généralement  les  loix 
royales  par  le  nom  de  leges 
curiatœ. 

Sous  la  République  les  Curies, 
toujours  bornées  aux  quatre  Tri- 
bus urbaines  ,  &  ne  contenant 
plus  que  la  populace  de  Rome  , 
ne  pouvoient  convenir  ni  au  Sé- 
nat qui  étoit  à  la  tête  des  Patri- 
ciens 5  ni  aux  Tribuns  qui ,  quoi- 
que Plébéiens  5  étoient  à.  la  tête 
des  Citoyens'  aifés.  Elles  tom- 
bèrent donc  dans  le  diicrédit  ^ 
6c  leur  avililTement  fut  tel ,  que 
leurs  trente  Lifteurs"  aflemblés 
failoient  ce  que  les  Comices  par 
Curies  auroient  dû  faire* 


#  )(  501  )(  # 
La  divifion  par  Centuries  étoit 
fi  favorable  à  l'Ariftocratie  j 
qu'on  ne  voit  pas  d'abord  com- 
ment le  Sénat  ne  l'emportoit  pas 
toujours  dans  les  Comices  qui 
portoient  ce  nom,  &  par  lefquels 
étoient  élus  les  Confuls ,  les  Cen- 
feurs  &  les  autres  Magiftrats 
curules.  En  effet ,  des  cent  qua- 
tre-vingt-treize Centuries  quifor- 
moient  les  fix  Clafles  de  tout  le 
Peuple  Romain,  la  première  Claf- 
fe^  en  co  mprenant  quatre-vingt- 
dix-huit  5  &  les  voix  nefe  comp- 
tant que  par  Centuries^  cette  feu- 
le première  Claffe  l'emportoit  en 
nombre  de  voix  fur  toutes  les 
autres.  Quand  toutes  ces  Centu- 
ries étoient  d'accord ,  on  ne  con- 
tinuoit  pas  même  à  recueillir  les 
fuffrages  ^  ce  qu'avoit  décidé  le 
plus  petit  nombre  pafibit  pour 
une  déciiîon  de  la  multitude  > 


#  J(  302  )r#' 

&  l'on  peut  dire  que  dans  les 
Comices  par  Centuries  les  affai- 
res fè  régloient  à  la  pluralité  des 
écus  bien  plus  qu'à  celle  des 
voix. 

Mais  cette  extrême  autorité 
le  tempéroit  par  deux  moyens. 
Premiérernent  les  Tribuns  pour 
l'ordinaire  ,  &  toujours  un  grand 
nombre  de  Plébéiens  y  étant  dans 
la  clafle  des  riches,  balançoient  le  - 
crédit  des  Patriciens  dans  cette 
première  clafle. 

L  E  fécond  moyen  confi{loit  en 
ceci  5  qu'au  lieu  de  faire  d'abord 
voter  les  Centuries  félon  leur  or- 
dre 5  ce  qui  auroit  toujours  fait 
commencer  par  la  première  ,  on 
en  tiroit  une  au  fort  ,&  celle-là 
*  procédoit  feule   à  Téleûion  , 

*  Cette  Centurie  ainfi  tirée  au  fort  s'appcl- 
loit  proTogativa  ,  à  caule  qu'elle  étoic  la 
première  à  qui  Ton'  demandoitibn  fuiFrage, 
2c  c'eft  delà  qu'eftvenule  moi  do  prérogative^ 


#)'('303^)(# 
après  quoi  toutes  les  Centuries  , 
appellées  un  autre  jour  félon 
leur  rang  ,  répétoient  la  même 
éledion  &  la  confirmoient  ordi- 
nairement. On  ôtoit  ainfi  l'auto- 
rité de  l'exemple  au  rang  pour  la 
donner  au  fort  félon  le  principe 
de  la  Démocratie. 

Il  réfultoit  de  cet  ufage  un 
autre  avantage  encore  ;  c'eft  que 
les  Citoyens  de  la  Campagne 
avoient  le  temps  entre  les  deux 
éledions  de  s'informer  du  mérite 
du  Candidat  provifionnellement 
nommé  ^  afin  de  ne  donner  leur 
voix  qu'avec  connoiffance  de  cau- 
fe.  Mais  fous  prétexte  de  célérité 
l'on  vint  à  bout  d'abolir  cet  ufa- 
ge 5  &  les  deux  éledions  fe  firent 
le  même  jour. 

Les  Comices  par  Tribus  étôient 
proprement  le  Confeil  du  Peuple 
Romain.  Usnefe   convoquoient 


#)(  304  )(# 
que  par  les  Tribuns  ;  les  Tribuns 
y  étoient  élus  &  y  paflbient  leurs 
plébifcites.  Non  -  feulement  le 
Sénat  n'y  avoit  point  de  rang  ,  il 
n'avoit  pas  même  le  droit  d'y  af- 
filier.; ôcforcés  d'obéir  à  des  loix  fur 
lefquelîes  ils  n'avoient  pu  voter  y 
les  Sénateurs  à  cet  égard  étoient 
moins  libres  que  les  derniers  Cito- 
yens. Cette  injuftice  étoit  tout- 
à-fait  mal  entendue^  6c  fuffifoit 
feule  pour  invalider  les  décrets 
d'un  corps  où  tous  fes  mernbres 
n'étoient  pas  admis.  Qiiand  tous 
les  Patriciens  eulTent  affilié  à  ces 
Comices ,  ielon  le  droit  qu'ils  en 
avoient  comme  Citoyens  y  deve- 
nus alors  lîmples  particuliers  ils 
n'euflent  guère  influé  fur  une 
forme  de  fuffrages  qui  fe  recueil- 
loient  par  tête  ^  6c  où  le  moindre 
prolétaire  pouvoit  autant  que  le 
Prince  du  Sénat. 

On 


\ 


#  )(  5^5  )(# 
O  N  voit  donc  qu'outre  l'ordre 
quirélultoitdeces  diverfes  diltri- 
butions  pour  le  recueillement  des 
fufFrages  d'un  fi  grand  peuple^  ces 
diftributions  ne  fe  réduilbient 
pas  à  des  formes  indifférentes  en 
elles-mêmes  ;  mais  que  chacune 
avoit  des  effets  relatifs  aux  vues, 
qui  la  faifoient  préférer. 

Sans  entrer  là-defilis  en  de 
plus  longs  détails  ^  il  réfulte  des 
éclairciflements   précédents  que 
les  Comices  par  Tribus  étoient  les 
plus  favorables  au  Gouvernement 
populaire  y  Se  les  Comices  par 
Centuries  à  l'Ariftocratie..  A  l'é- 
gard des  Comices  par  Curies^  où 
la  feule  populace  de  Rome  for- 
moit    la  pluralité  ^   comme   ils 
n'étoient  bons  qu'à  favorifer  la 
tyrannie  &  les  mauvais  deffèins  y 
ils  durent  tomber  dans  le  décri  , 
les  féditieux  eux-inêmes  s'ablle^ 


'« 


#)(  306  )(# 

nant  d'un  moyen  qui  mettoit 
trop  à  découvert  leurs  projets. 
11  eft  certain  que  toute  la  majellé 
du  Peuple  Romain  ne  fetrou- 
voit  que  dans  les  Comices  par 
Centuries^  qui  leuls  étoient  com- 
plets ;  attendu  que, dans  les  Co- 
mices par  Curies  manquoient  les 
Tribus  ruftiques  j  &  dans  les  Co- 
mices  par  Tribus  j  le  Sénat  Se  les 
Patriciens. 

Quant  à  la  manière  de  re- 
cueillir les  fufFrages  y  elle  étoit 
chez  les  premiers  Romams  auiîî 
lîmple  que  leurs  moeurs^  quoique 
moins  fimple  encore  qu'à  Sparte. 
Chacun  donnoit  Ion  fuffirage  à 
haute  Yoix  ^  un  Greffier  les  écri- 
yoit  à  mefure  ,  pluralité  de  voix 
dans  chaque  Tribu  déterminoit 
le  iuffrage  de  la  Tribu  ,  pluralité 
•  de  voix  entre  les  Tribus  déter- 
minoit le  fuffrage  du  peuple  ^  ôç. 


ainfi  des  Curies  &  des  Gentil- 
ries.  Cet  iifage  étoit   bon  tant 
que    l'honnêteté    régnoit   entre 
les   Citoyens  ^    &    que  chacun 
avoit  honte  de  donner  publique- 
ment fon  fufFrage  à  un  avis  in- 
jufte  ou    à  un    fujet  indigne  ; 
-mais  quand  le  peuple  le  corrompit 
&  qu'on  acheta  les  voix  ^  il  con- 
vint qu'elles  le  donnaflent  en  fe- 
.cret  pour  contenir  les  acheteurs 
par  la  défiance ,  Se  fournir  aux 
fripons  le  moyen  de  n'être  pas 
-des  traîtres. 

Je  fçais  que  Ciceron  blâme 
ce  changement  &  lui  attribue  en 
partie  la  rume  de  la  Répubhque. 
Mais. 5  quoique  je  fente  le  poids 
que  doit  avoir  ici  l'autorité  de 
■Ciceron  ,  je  ne  puis  être  de  fon 
avis.  Je  penfe  ^  au  contraire^  que 
pour  n'avoir  pas  fait  alTez  de 
,  changements  femblables  ^  on  ac- 

Ce  z 


#  )(  3o8  )(  # 
cèlera  la  perte  de  l'Etat.  Comme 
le  régime  des  gens  fains  n'eft  pas 
propre  aux  malades ,  il  ne  faut 
pas  vouloir  gouverner  un  peuple 
corrompu  par  les  mêmes  Loix  qui 
conviennent  à  un  bon  peuple. 
Rien  ne  prouve  ni-ieux  cette  maxi- 
me que  la  durée  de  la  République 
de  Venife  ^  dont  le  fimulacre 
exifte  encore  , uniquement  parce 
que  fes  loix  ne  conviennent  qu'à 
de  méchants  hommes. 

On  diftnbua  donc  aux  Citoyens 
des  tablettes  par  lefquelles  cha- 
cun pouvoit  voter  lans  qu'on  fçût 
quel  étoit  fon  avis.  On  établit 
auffi  de  nouvelles  formalités  poux 
le  recueillement  des  tablettes ,  le 
compte  des  voix,  la  comparailbn 
des  nombres  y  &c.  Ce  qui  n'em- 
pêcha pas  que  la  fidéhté  des  Offi- 
ciers chargés  de  ces  fondions  *  ne 

*  Gufk)des,Diribitores,  Rogatoresluffragiorû». 


#  )(  309  K  # 
fût  fouvent  fufpeftée.  On  fit  en-* 
fin  y  pour  empêcher  la  brigue  6^ 
le  trafic  des  lufFrages  ,  des  Edits 
dont  la  multitude  montre  l'inu- 
tilité. 

Vers  les  derniers  temps  ,  on 
étoit  louvent  contraint  de  recou- 
rir à  des  expédients  extraordinai- 
res pour  luppléer  à  rinfuffifance 
des  Loix.  Tantôt  on  fuppoloit 
des  prodiges;  mais  ce  moyen  qui 
pouvoir  en  impofer  au  peuple  ^, 
n'en  impofoit  pas  à  ceux  qui  le 
gouvernoient  ;  tantôt  on  convo- 
quoit  brufquement  une  aflem- 
blée  avant  que  les  Candidats 
euflent  eu  le  temps  de  faire  leurs 
brigues  \  tantôt  on  confumoit 
toute  une  léance  à  parler  quand 
on  voyoit  le  peuple  gagné  prêt  à 
prendre  un  mauvais  parti.  Mais 
enfin  l'ambition  éluda  tout;  ôc  ce 
qu'il  y  a  d'incrayable  ^  c'eft  qu'avt 


#  )(3io  )C  # 
milieu  de  tant  d'abus  y  ce  peuple 
immenfe  5  à  la  faveur  de  fes  an- 
ciens Règlements  5  ne  laiffoit  pas 
d'élire  les  Magiftrats  ^  de  pailer 
les  Loix  5  de  juger  les  caules  ^ 
d'expédier  les  affaires  particuliè- 
res 5c  publiques  y  preique  avec 
autant  de  facilité  qu'eût  pu  faire 
le  Sénat  lui-même. 

CHAPITRE    V. 
Du  Tj'ibunat, 

jQuAND  on  ne  peut  établir  une 
exaâie  proportion  entre  les  par- 
ties conftitutives  de  TEtat  ,  ou 
que  des  caules  indeftruftibles  en 
altèrent  fans  ceîTe  les  rapports  y 
alors  on  inftitue  une  Magiftratu- 
re  particulière  qui  ne  fait  point 
corps  ayec  les  autres,  qui  replace 
^ha^iie  term^e  dans  foA  vrai  rag- 


#  )(  311  )(  # 
port  y  &  qui  fait  une  liaifon  ou 
un  moyen  tern>e  ^  foit  entre  le 
Prince  &  le  Peuple  y  foit  entre  le 
Prince  &  le  Souverain  ^  foit  à  la 
fois  des  deux  côtés  y  s'il  eft  né- 
celTaire. 

Ce  CORPS5  que  j'appellerai 
Trihunat  ,  eft  le  confervateur 
,des  Loix  6c  du  pouvoir  légiflatif» 
Il  fert  quelquefois  à  protéger  le 
Souverain  contre  le  Gouverne- 
ment 5  comme  faifoient  à  Rome 
les  Tribuns  du  peuple  ,  quelque- 
fois à  foutenir  le  Gouvernement 
contre  le  Peuple  y  comme  fait 
maintenant  à  Venife  le  Confeil 
des  Dix  y  &c  quelquefois  à  main- 
tenir l'équilibre  de  part  &  d'au- 
tre y  comme  faifoient  les  Ephores 
à  Sparte. 

Le  Tribunat  n'eft  point  une 
partie  conftitutive  de  la  Cité  ^ 
&  ne  doit  avajix  aucune  portioa 


#  )(  3iO(# 

de  la  puiflance  légiflative  ni  de 
l'executive  ;  mais  c'eft  en  cela 
même  que  la  fienne  eft  plus  gran- 
de :  car  ne  pouvant  rien  faire  y 
il  peut  tout  empêcher.  11  eft  plus 
facré  &  plus  révéré  comme  dé- 
fenfeur  des  Loix  ,  que  le  Prince 
qui  les  exécute  &  que  le  Souve- 
rain qui  les  donne.  C'eft  ce  qu'on 
vit  bien  clairement  à  Rome 
quand  ces  fiers  Patriciens  ,  qui 
mépriferent  toujours  le  peuple 
entier  ^  furent  forcés  de  '  fléchir 
devant  un  fimple  officier  du  peu- 
ple 5  qui  n'avoit  ni  aufpices  ^  ni 
jurifdiftion. 

Le  Tribunat  fagement  tem- 
péré eft  le  plus'  ferme  appui  d'une 
bonne  conftitution  ,  mais  pour 
peu  de  force  qu'il  ait  de  trop  ^ 
il  renverfe  tout.  A  l'égard  de  la 
foibleiiè  3  ^  elle  n'eft  pas  dans  fa 
nature.^  &  pourvu  qu'il  foit  quel- 


quechofe^il  n'eft jamais  moin^ 
qu'il  ne  faut. 

Il  dégénère  en  tyrannie  quand 
il  ufurpe  la  puiflance  executive 
dont  il  n'eft  que  le  modérateur  , 
&  qu'il  veut  difpenfer  les  loix 
qu'il  ne  doit  que  protéger.  L'é- 
norme pouvoir  des  Ephores  y  qui 
fut  fans  danger  tant  que  Sparte 
conferva  fes  mœurs  ^  en  accéléra 
la  corruption  commencée.  Le 
fang  d'Agis  égorgé  par  ces  ty- 
rans 3  fut  vengé  par  fon  fuccef- 
feur  :  le  crime  &  le  châtiment 
des  Ephores  hâtèrent  également 
la  perte  de  la  République  y  & 
après  Cléomene  Sparte  ne  fut 
plus  rien.  Rome  périt  encore  par 
la  même  voie  ,  &  le  pouvoir 
exceffif  des  Tribuns  ^  ufurpé  par 
degrés ,  fervit  enfin  5  à  l'aide  des 
loix  faites  pour  la  liberté  ^  de 
fauvegarde  aux  Emp.ereurs   qui 

Dd 


#  )  (  3^4  )(  # 
la  détruifirent.  Quant  au  Con-* 
feil  des  Dix  à  Venile  ,  c'eft  un 
Tribunal  de  fang  ,  horrible  éga- 
lement aux  Patriciens  &  au  Peu- 
ple 5  &  qui  5  loin  de  protéger  hau- 
tement les  loix  5  ne  iert  plus , 
après  leur  aviliflement ,  qu'à  por- 
ter dans  les  ténèbres  des  coups 
qu'on  n'ofe  appercevoir. 

Le  Tribunat  s'afFoiblit  comme 
le  Gouvernement ,  par  la  multi- 
plication de  les  membres.  Qiiand 
ks  Tribuns  du  Peuple  Romam  y 
d'abord  au  nom^bre  de  deux  y 
puis  de  cinq  ,  voulurent  doubler 
ce  nombre  y  le  Sénat  les  laiffa 
faire  y  bien  iur  de  contenir  les 
uns  par  les  autres ,  ce  qui  ne 
manqua  pas  d'arriver. 

Le  meilleur  moyen  de  préve- 
nir les  ufurpations  d  un  fi  redou- 
table corps  5  moyen  dont  nul 
Gouvernement  ne  s'eft  avilé  jul- 


^  #)■(  315  )(  # 

qu'ici  5  feroit  de  ne  pas  rendre 
ce  corps  permanent  ,  mais  de 
régler  des  intervalles  ,  durant 
lefquels  il  refteroit  iupprimé.  Ces 
intervalles ,  qui  ne  doivent  pas 
être  aflez  grands  pour  laifier  aux 
abus  le  temps  de  s'affermir  y  peu- 
vent être  fixés  par  la  loi  ^  de 
manière  qu'il  foit  aile  de  les  abré- 
ger au  beloin  par  des  commiffions 
extraordmaires. 

Ce  moyen  me  paroit  fans 
inconvnient  ,  parce  que ,  comme 
je  l'ai  dit  5  le  Tribunat  ne  failant 
point  partie  de  la  conftitution  , 
peut  être  ôté  fans  qu'elle  en  fouf- 
Ire  ;  &  il  me  paroit  efficace  y 
parce  qu'un  Magiftrat  nouvelle- 
ment rétabli ,  ne  part  pomt  du 
pouvoir  qu'avoit  fon  prédécef- 
feur  y  mais  de  celui  que  la  loi  lui 
donne. 

Dd  2 


CHAPITR  E    VI. 

De  la  Dictature, 

L'inflexibilité  des  loix  ^  qui 
les  empêche  de  fe  plier  aux  évé- 
nements,  peut  en  certains  cas 
les  rendre  pernicieufes  5  &  caufer 
par  elles  la  perte  de  TEtat  dans 
fa  crife.  L'ordr^e  &  la  lenteur 
des  formes  demandent  un  efpace 
de  temps  que  les  circonftances 
refufent  quelque  fois.  Il  peut  fe 
préfenter  mille  cas  aufquelsle  Lé- 
giflateur  n'a  point  poûrvU;,  6c c'eft 
une  prévoyance  trés-néceffaire  de 
fentir  qu'on  ne  peut  tout  prévoir. 
Il  ne  faut  donc  pas  vouloir  af- 
fermir les  inftitutions  politiques 
jufqu'à  s'ôter  le  pouvoir  d'en  lul- 
pendre  l'effet.  Sparte  elle-même 
a  laiffé  dormir  fes  loix. 


#)(  317  )(  # 
Mais  il  n'y  a  que  les  plus  grands 
dangers  qui  puiiTent  balancer  ce- 
lui d'altérer  l'ordre  public  ^  &  l'on 
ne  doit  jamais  arrêter  le  pouvoir 
facré  desloix,  que  quand  il  s'agit 
du  falut  de  la  Patrie.  Dans  ces  cas 
rares  &  manifeftes  on  pourvoit  à 
la  fureté  publique  par  un  aâe  par- 
ticulier qui  en  remet  la  charge  au 
plus  digne.  Cette  commiffion 
peut  fe  donner  de  deux  manières 
félon  i'efpece  du  danger. 

Si  pour  y  remédier  il  fuffit  d'au- 
gmenter l'aftivité  du  Gouverne- 
ment 5  on  le  concentre  dans  un 
ou  deux  de  fes  membres  :  ainfi  ce 
n'eft  pas  l'autorité  des  loix  qu'on 
altère  ,  mais  feulement  la  forme 
de  leur  adminiftration.  Que  fi  le 
péril  efttel  que  Tappareil  des  loix 
foit  un  obftacle  à  s'en  garantir  ^ 
alors  on  nomme  un  chef  fuprcme 
qui  fafle  taire  toutes  les  loix  ,  ôc 


#)(  5i8)(# 
fufpende  un  moment  rautorité 
fouveraine  ;  en  pareil  cas  la  vo- 
lonté générale  n'eft  pas  douteuie, 
&  il  eft  évident  que  la  première 
intention  du  peuple  eft  que  l'Etat 
ne  péril^e  pas.  De  cette  manière 
la  lufpenrion  de  l'autorité  légiila- 
tive  ne  l'abolit  point  ;  le  Magif- 
trat  qui  la  fait  taire  ne  peut  la 
faire  parler^  il  la  domine  fans 
pouvoir  la  repréfenter  ;  il  peut 
tout  faire  excepté  des  loi*. 

Le  premier  moyen  s'employoit 
par  le  Sénat  Romain  ^  quand  il 
chargeoit  les  Confuls  par  une  for- 
mule confacrée  de  pourvoir  au  fa- 
lut  de  la  République  ;  le  fécond 
avoit  lieu  >  quand  un  des  deux 
Confuls  nommoit  uri  Didtateur  *; 
ufage  dont  Albe  avoit  donné  l'e- 
xemple à  Rome. 

*  Cecce  nomination  te  faifoit  de  nuit  &  en 
fecrec ,  comme  fi  Ton  avoit  eu  honce  de  mettre 
un   homme  au-delTus  des  loix» 


#  )(  319  )(  # 
Dans  les  commencements  de  la 
République  on  eut  très  fouvent 
recours  a  la  Dictature ,  parce  que 
l'Etat  n'avoit  pas  encore  une  af- 
fie  te  alTez  lixe  pour  pouvoir  fe  fou- 
tenir  par  la  feule  force  de  fa  conf- 
titution.  Les  mœurs  rendant 
alors  fuperflues  bien  des  précau- 
tions qui  euffent  été  nécelfaires 
dans  un  autre  temps  ^  on  ne, 
craignoit  ni  qu'un  Didateur  abu- 
sât de  Ion  autorité,  m  qu'il  ten- 
tât de  la  garder  au  delà  du  ter- 
me. 11  fembloit,  au  contraire  , 
qu'un  fi  grand  pouvoir  fût  à  char* 
ge  à  celui  qui  en  étoit  revêtu  ^ 
tant  il  fe  hatoit  de  s'en  défaire  ; 
comme  fi  c'eût  été  un  pofle  trop 
pénible  &  trop  périlleux  de  tenir 
la  place  des  loix. 

Aussi  n'eft-ce  pas  le  danger 
de  l'abus  ,  mais  celui  de  l'avilif- 
iement  ^  qui  me  fait  blâmer  Tu- 

Dd  4 


#    )(    3  20   )(^ 

fage  indifcret  de  cette  fuprême 
îïiagiftrature  5  dans  les  premiers 
temps.  Car  tandis  qu'on  la  pro- 
diguoit  à  des  Elections ,  à  des 
Dédicaces  y  à  des  chofes  de  pure 
formalité  5  il  étoit  à  craindre 
qu'elle  ne  devint  moins  redou- 
table au  befoin ,  Se  qu'on  ne  s'ac- 
eoutumat  à  regarder  comme  un 
vain  titre  celui  qu'on  n'employoit 
qu'aide  vaines  cérémonies. 

Vers  la  fin  de  la  République ^ 
les  Romains  y  devenus  plus  cir- 
confpedls  y  ménagèrent  la  Di6la- 
ture  avec  auffi  peu  de  raifons  qu'ils 
l'avoient  prodiguée  autre  fois.  11 
étoit  aifé  de  voir  que  leur  crainte 
étoit  mal  fondée  5  que  la  foibleffc 
de  la  Capitale  faiibit  alors,  fa  fu- 
reté contre  les  Magiftrats  qu'elle 
avoit  dans  ion  feia  y.  qu'un  Dic« 
tateur  pouvoit ,  en  certains  cas  y 
défendre  la  liberté  publique>fans 


jamais  y  pouvoir  attenter,  &  que 
les  fers  de  Rome  ne  feroient  point 
forgés  dans  Rome  même  3  mais 
dans  fes  armées.  Le  peu  de  ré- 
fiftance  que  firent  Marins  à  Sylla 
&  Pompée  à  Céfar^  montra  bien 
ce  qu'on  pouvoit  attendre  de 
Tautorité  du  dedans  y  contre  la 
force  du  dehors. 

Cette  erreur  leur  fit  faire  de 
grandes  fautes.  Telle^  par  exem- 
ple 5  fut  celle  de  n'avoir  pas  nom- 
mé un  Diftàteur  dans  l'affaire  de 
Catilina  5  car  comme  il  n'étoit 
queftion  que  du  dedans  de  la  Vil- 
le 5  &  tout  au  plus  de  quelques 
Provinces  d'Italie  ^  avec  l'autorité 
fans  bornes  que  les  loix  donnoient 
au  Diftateur  ^  il  eût  facilement 
diffipé  la  conjuration,  qui  ne  fut 
étouffée  que  par  un  concours 
d'heureux  hazards  que  jamais  la 
prudence  humaine  ne  devoit  at- 
tendre. 


#  )(  s^OC  # 

Au  lieu  de  cela  ,  le  Sénat  fc 
contenta  de  remettre  tout  ion 
pouvoir  aux  Conluls  ;  d*où  il  ar- 
riva que  Ciceron  ,  pour  aeir  effi- 
cacement 5  fut  contraint  de  paf- 
fer  ce  pouvoir  dans  un  point  ca- 
pital 5  &  que  fi  les  premiers  tranf- 
ports  de  joie  tirent  approuver  fa 
conduite  j  ce  fut  avec  juftice  que 
dans  la    fuite  on   lui   demanda 
compte   du  fang  des    C.toyens 
verfé  contre  les  loix  ^   reproche 
qu'on  n'eût  pu  faire  à  un  Dic- 
tateur. Mais  réloquence  du  Con- 
ful  entraîna  tout ,  &  lui  -  même  5 
quoique  Romam  ,  aimant  mieux 
fa    gloire    que    fa    patrie  ,    ne 
cherchoit  pas  tant  le  moyen  le 
plus  légitime  &   le  plus  fur   de 
lauver  l'Etat  ^  que  celui  d'avoir 
tout  l'honneur  de  cette  affaire  *. 

*  Ccft  ce  donc  il  ne  pouvoit  fe  répondre 
en  propolanc  un  Didbîeur ,  n'olknc  ie  nom- 


Aufli  fut-il  honoré  juftement 
comme  libérateur  de  Rome  ,  Se 
juftement  puni  comme  infracleur 
des  loix.  Quelque  brillant  qu'ait 
été  ion  rappel ,  il  eft  certain  que 
ce  fut  une  grâce. 

Au  RESTE,  de  quelque  ma^ 
niere  que  cette  importante  com- 
miiïion  foitconféiée  ,  il  impoite 
d'en  fixer  la  durée  à  un  terme 
très-court ,  qui  jamais  ne  puilTe 
être  prolongé  ,  dans  les  crifes  qui 
la  font  établir  ,  TEtat  eft  bien- 
tôt détruit  ou  fauve  ,  &  ,  paf 'é 
le  beloin  preflant  ^  la  D:ftature 
devient  tyrannique  ou  vaine.  A 
Rome  les  Dictateurs  ne  Tétant 
que  pour  fixmois,  la  plupart  abdi- 
quèrent avant  ce  terme.  Si  le 
terme  eût  été  plus  long ,  peutêtre 
eulTent-ils  été  tentés  de  le  pro- 
met lui-même,  8c  ne  pouvant  s'afTurer  que 
ioa  Collègue  le  nocimerou. 


longer  encore  5  comme  firent  les 
Décemvirs  celui  d'une  année.  Le 
Dictateur  n'avoit  que  le  temps 
de  pourvoir  au  befoin  qui  Tavoit 
fait  élire  y  il  n'avoit  pas  celui  de 
fonger  à  d'autres  projets. 

CHAPITRE    VIL 

De  la  Cen/ure. 

De  MEME  quela  déclaration  de 
la  volonté  générale  fe  fait  par  la 
loi  3  la  déclaration  du  jugement 
public  fe  fait  par  la  Cenfure  f 
l'opinion  publique  eft  l'efpece  de 
loi  dont  le  Cenfe\ir  eft  le  Mi- 
niftre  ^  &  qu'il  ne  fait  qu'appli- 
quer aux  cas  particuliers  3  à  l'e- 
xemple du  Prince. 

Loin  donc  que  le  Tribunal 
cenforial  foit  l'arbitre  de  l'opi- 
nion du  peuple  ^  il  n'en  eft  que 


le  déclarateur ,  &  fi-tôt  qu'il  s'en 
écarte  ^  fes  décifions  font  vaines 
&  fans  effet. 

Il    eft   inutile   de   diftinguer 
les  mœurs  d'une   nation  ^   des 
objets  de  fon  eftime  ^  car  tout 
cela  tient  au  même  principe  5  & 
fe  confond  néceflairement.  Chez 
tous  les  peuples  du  monde,  ce 
n'eft  point  la  nature  ,  mais  l'opi- 
nion ,  qui  décide  du  choix  de 
leurs  plaifirs.  Redreffez  les  opi- 
nions  des    hommes    3    6c    leurs 
mœurs  s'épureront  d'elles-mê- 
mes. On  aime   toujours  ce  qui 
eft  beau  ou  ce  qu'on  trouve  tel , 
mais  c'eft  fur  ce  jugement  qu'on 
fe  trompe  ;  c'eft  donc  ce  juge- 
ment qu'il  s'agit  de  régler.  Qui 
juge  des  mœurs  ,  juge  de  l'hon- 
neur, ôc  qui  juge  de  l'honneur, 
prend  fa  loi  de  l'opinion. 

Les  opinions  d'un  peuple 


V 


naiffent  de  iaconftitiition  ;  quoi- 
que la  loi  ne  rcgle  pas  les  mœurs  ^ 
c'eft  la  légiflation  qui  les  fait 
naître  ;  quand  la  légillation  s'af- 
foiblitj  les  ^œurs  dégénèrent, 
mais  alors  le  jugement  des  Cen- 
leurs  ne  fera  pas  ce  que  la  force 
des  loix  n'aura  pas  fait. 

Il  suit  delà  que  la  Cenfurc 
peut  être  utile  pour  conierver 
les  mœurs,  jamais  pour  les  ré- 
tablir. Etabliflez  des  Cenfeurs 
durant  la  vigueur  des  loix  ;  fi-tôt 
qu'elles  l'ont  perdue  ,  tout  eft 
défefpéré  ;  rien  de  légitime  n'a 
plus  de  force  lorlque  les  loix  n'en 
ont  plus. 

La  Censure  maintient  les 
mœurs  en  empêchant  les  opi- 
nions de  fe  corrompre  ,  en  con- 
fervant  leur  droiture  par  defages 
applications  ,  quelquefois  même 
en  les  fixant  lorfqu'elles  font.en- 


core  incertaines.  L'ulage  des  fe* 
conds  dans  les  duels  ,  porté  juf. 
qu  à  la  fureur  dans  le  Royaume 
de  France ,  y  fut  aboli  par  ces 
feuls  mots  à\m  Edit  du  Roi  j 
pliant  à  ceux  qui  ont  la  Idchetd 
d\ippeller  des  féconds.  Ce  juge- 
ment 5  prévenant  celui  du  public  , 
le  détermina  tout  d^in  coup.  Mais 
quand  les  mêmes  Edits  voulurent 
prononcer  que  c'étoitauffi  une 
lâcheté  de  le  battre  en  duel,  ce 
qui  eft  très  vrai ,  mais  contraire 
à  l'opinion  commune  ,  le  public 
fe  moqua  de  cette  décifion ,  fur 
laquelle  ion  jugement  étoit  déjà 
porté. 

J'ai  dit  ailleurs  *  que  l'opinion 
publique  ,  n'étant  point  loumife 
à  la  cnntraintc  ,  il  n'en  failoit 

*  Je  ne  fais  qu'indiquer  dans  ce  chapitre 
ce  que  j'ai  crai^é  plus  au  long  dans  la  Lettre 
à  M.   d'Aiembert. 


-t 


aucun  veftige  dans  le  tribunal 
établi  pour  la  reprélenter.  On  ne 
peut  trop  admirer  avec  quel  art 
ce   reflbrt  y  entièrement  perdu 
chez  les  modernes ,  étoit  mis  en 
œuvre  chez   les    Romains  ;,    & 
mieux  chez  les  Lacédémoniens. 
Un   homme    de   mauvaifes 
mœurs  ayant  ouvert  un  bon  avis 
dans  le  Conleil  de  Sparte ,  les 
Ephores,  fans  en  tenir  compte, 
firent  propofer  le  même  avis  par 
un  Citoyen  vertueux.  Qiiel  hon- 
neur pour  Tun ,  quelle  note  pour 
l'autre  ,    fans    avoir    donné   ni 
louange  ni  blâme  à  aucun  des 
deux  !  Certains  ivrognes  de  Samos 
fouillèrent  le  Tribunal  des  Epho- 
res  :  le  lendemain  par  Edit  pu- 
blic il  fut  permis  aux  Samiens 
d'être  des  vilains.  Un  vrai  châti- 
ment eut  été  moins  févere  qu'une 
pareille  impunité.  Qiiand  Sparte 


T^ 


a  prononcé  iur  ce  qui  eft  on 
n'eft  pas  honnête  ,  la  Grèce 
n'appelle  pas  de  fes  juge- 
ments. 


CHAPITRE   VIII. 
JDe  la  Religion  civile. 

Les  hommes  n'eurent  point  d'a- 
bord d'autres  Rois  que  les  Dieux ,, 
ni  d'autre  Gouvernement  que  le 
Théocratique.  Ils  firent  le  rai^ 
Jbnnement  de  Caligula  ,  &  alors 
ils  raifonnoient  jufte.  Il  faut  une 
longue  altération  de  ientiments 
&  d'idées ,  pour  qu'on  puifle  le 
réfoudre  à  prendre  ion  lemblable 
pour  maître  y  &  fe  flatter  qu'on, 
s'en  trouvera  bien. 

De  cela  feul  qu'on  mettoic: 
Dieu-à  la  tête  de  chaque  ibciété^ 


^ 

K 


r 


#)(  330^)  (  # 
politique  ,  il  s'enfuivit  qu'il  y 
eut  autant  de  Dieux  que  de  peu- 
ples. Deux  peuples  étrangers  l'un 
à  l'autre  ,  Se  prelque  toujours 
ennemis  ,  ne  purent  long-temps 
reconnoître  un  même  maître  : 
deux  armées  lé  livrant  bataille 
ne  fçauroient  obéir  au  même 
chef.  Ainfi  des  divifions  natio- 
nales réfulta  le  pclithéifme ,  ôc 
delà  J'intolérence  théologique  8c 
civile  qui  naturellement  eft  la 
même  y  comme  il  fera  dit  ci- 
après. 

La  fantaisie  qu'eurent  les 
Grecs  de  retrouver  leurs  Dieux 
chez  les  peuples  barbares  ^  vint 
de  celle  qu'ils  avoient  auffi  de 
fe  regarder  commue  les  Souverains 
naturels  de  ces  peuples.  Mais 
c'eft  de  nos  jours  une  érudition 
bien  ridicule  que  celle  qui  roule 
fur  ridentité  des  Dieux  de  di* 


r 


-é 


verfes  nations  ;  comme  fi  Mo- 
loch  5  Saturne  &  Chronos  pou-» 
voient  être  le  même  Dieu  j  comme 
fi  le  Baal  des  Phéniciens  ^  le 
Zéus  des  Grecs  &  le  Jupiter  des 
Latins  pouvoient  être  le  même  ; 
comme  s'il  pouvoit  refter  quel- 
que chofe  commune  à  des  êtres 
chimériques  portant  des  noms 
différents  ! 

Q,UE  fi  l'on  demande  corn- 
aient dans  le  Paganifme  j  où 
chaque  Etat  avoit  fon  culte  & 
jes  Dieux  y  il  n'y  avoit  point  de 
guerres  de  Religion  ?  je  réponds 
que  c'étoit  par  cela  même  que 
chaque  Etat  ayant  fon  culte 
propre  ,  aufii  bien  que  fon  Gou- 
vernement y  ne  diftinguoit  point 
fes  Dieux  de  fes  loix.  La  guerre 
poUtique  étoit  auifi  théologique: 
les  départements  des  Dieux 
étoient  ^  pour  ainfi  dire  ^  fixés 

Ee  2 


r^' 


par  les  bornes  des  nations. Le  Dieu 
d'un  peuple  n'avoit  aucun  droit 
for  les  autres  peuples.  Les  Dieux 
des  Païens  n'étoient  point  des 
Dieux  jaloux  ,  ils  partageoint 
entre  eux  Tempire  du  monde  : 
Moyie  même  6c  le  Peuple  Hé- 
breu fe  prêtoient  quelquefois  à 
cette  idée,  en  parlant  du  Dieu 
d'Iiraël.  Ils  regardoient  ,  il  eft. 
vrai ,  comme  nuls  les  Dieux  des 
Cananéens  y  peuples  proicrits  y. 
voués  à  la  deilruftion  5  &  dont 
ils  dévoient  occuper  la  place  ;. 
mais  voyez  comment  ils  parloient 
des  Divinités  des  peuples  voifins- 
qu'il  leur  étoit  défendu  d'atta- 
quer. Lii  pof/èj/ion  de  ce  qui  ap- 
partient a  Chaînas  votre  Dieu  y. 
diioit  Jephté  aux  Ammonites  > 
ne  vous  ejl-elle  pas  légitimement 
due  t  Nous  pojjédons  au  même 
titre  les  terres  q^  ue  notre  Dieu 


#K'333  )(  #^ 

vainqueur  s' ejl  acquifes'^.  C'étoit^ 
là  5  ce  me  lemble  y  une  parité 
bien  reconnue  entre  les  droits  de 
Chamos  &  ceux  du  Dieu  d'If- 
raël. 

Mais  quand  les  Juifs  ^  fournis 
aux  Rois  de  Babilone,  &  dans 
la  fuite  aux  Rois  de  Sirle^  vou- 
lurent s'obftiner  à  ne  reconnoître 
aucun  autre  Dieu  que  le  leur  y 
ce  refus,  regardé  comme  une  ré- 
bellion contre  le  vainqueur  ,  leur 
attira  les  perfécutions  qu'on  lit 
dans  leur  hiftoire^  &  dont  on'  no 

*  Nonnt  ea  qua-  pojjtdet  Chamos  Deus  ttfus  ti* 
bi  jure  dehenîur  ?  Tel  eft  le  texte  de  la  vuU 
gâte.  Le  P .  de  Carrières  a  traduit  :  Ne  croyez- 
vous  pas  avoir  droit  de  pojféder  ce  qni  appar^ 
tient  à  Chamos  votre  Dieu  ?  J'ignore  la  force  du 
texte  hébreu  ;  mais  je  vois  que  dans  la  Vtil- 
gate  Jephté  reconnoit  pofitivement  le  droit 
du  Dieu  chamos.  Se,  q.ue  le  Traducteur 
François  afFoiblit  cette  reconnoiiTance  par  ua 
/^/o/ivi^^x  qui  n'eft.  pas. dans  le  Lacm». 


L 


^)(334')(# 
voit  aucun  autre  exemple  avant 
le  Chrifliahilme  *. 

Chaque  Religion  étant  donc 
uniquement  attachée  aux  loix  de 
l'Etat  qui  la  prefcrivoit  y  il  n'y 
avoit  point  d'autre  manière  de 
convertir  un  peuple  que  de  l'af- 
fervir,  ni  d'autres  Miflionnaires 
que  les  Conquérants  y  &  l'obli- 
gation de  changer  de  culte  étant 
la  loi  des  vaincus  ,  il  falloit  com- 
mencer par  vaincre  avant  d'en 
parler.  Loin  que  les  hommes 
combattiflent  pour  les  Dieux^  c^é- 
toient  y  comme  dans  Homère  y 
les  Dieux  qui  combattoient  pour 
les  hommes  :  chacun  demandoit 
au  fien  la  victoire^  &  la  payoit 

*  Il  eft  de  la  dernière  évidence  que  la  guerre 
des  Phociens  ,  api>el]ée  guerre  facrée  ,  n'écoit 
point  une  guerre  de  Religion.  Elle  avoit  pour 
cbjet  de  punir  des  facrileges  &  noa  de  fou*, 
mettre  des  mécréants. 


A 


#)(V55  )(# 
par  de  nouveaux  autels.  Les  Ro-^ 
mains  ,  avant  de  prendre  une 
place  j  lommoient  fes  Dieux  de 
l'abandonner  ^  &  quand  ils  laif- 
foient  aux  Tarentins  leurs  Dieux 
irrités  y  c'eft  qu'ils  regardoient 
alors  ces  Dieux  comme  ioumis 
aux  leurs  &  forcés  de  leur  faire 
hommage: ilslaiflbient  aux  vain- 
cus leurs  Dieux  comme  ils  leur 
laiflbient  leurs  loix.  Une  couronne 
au  Jupiter  duCapitole^étoit  fou- 
vent  le  feul  tribut  qu'ils  impo- 
foient. 

Enfin  les  Romains 3  ayant 
étendu  avec  leur  Empire  leur 
culte  &  leurs  Dieux  ^  &  ayant 
fouvent  eux-mêmes  adopté  ceux 
des  vaincus  3  en  accordant  aux 
uns  &  aux  autres  le  droit  de  Cité  ^ 
les  peuples  de  ce  vafte  Empire 
fe  trouvèrent  infenfiblem  ent  avoir 
des  multitudes  de  Dieux  &  de 


K.,^ 


L     V      ,  V 


ci.-. 

tultes  5  à  peu  près  les  mêmes  par- 
tout ;  6t  voilà  comment  le  pa- 
ganifme  ne  fut  enfin  j  dans  le 
monde  connu  ,  qu'une  feule  ôc 
même  Religion. 

Ce  fut  dans  ces  circonftances 
que  Jelus  vint  établir  fur  la  terre 
un  Royaume  Spirituel  ;  ce  qui  , 
féparant  le  lyftême  théologique 
du  fyftême   politique  ,    fit   que  ^ 
l'Etat  ceflTa  d'être  un,  6c  caufa 
les  divifions  inteftines  qui  n'ont 
jamais  ceflé  d'agiter  les  peuples 
chrétiens.  Or  cette  idée  nouvel- 
le d'un  royaume  de  l'autre  mon- 
de n'ayant  pu  jamais  entrer  dans 
la  tête  des  païens  ,  ils  regarde- 
rrnt  toujours  les  Chrétiens  corn.- 
me  de  vrais  rebelles    qui,  fous 
une    hypocrite    foumiflîon ,    ne 
cherchoient  que  le  moment  de  fe 
rendre  indépendants  ôc  maîtres, 
&c  d'ufurper    adroitement   Tau- 


torité  qu'ils  feignoient  de  rerpec- 
ter  dans  leur  foiblefle.  Telle  fut 
la  caufe  des  perfécutions. 

Ce  que  les  Payens  avoient 
craint  eft  arrivé  ;  alors  tout  à 
changé  de  face^  les  humbles 
Chrétiens  ont  changé  de  langa- 
ge j  &  bientôt  on  a  vu  ce  préten- 
du royaume  de  l'autre  monde 
devenir  ,  fous  un  chef  vifible  ^  le 
plus  violent  defpotifme  dans  -ce- 
lui-ci. 

Cependant  ,  comme  il  y  a  tou- 
jours eu  un  Prince  &des  loix  civi- 
les ,  il  a  réfulté  de  cette  double 
puiflance  un  perpétuel  conflit  de 
jurildiftion  5  qui  a  rendu  toute 
bonne  politie  impoffible  dans  les 
États  chrétiens  5  &  l'on  n'a  ja- 
mais pu  venir  à  l)out  de  fçavoir 
auquel  ^  du  Maître  ou  du  Prêtre^ 
on  étoit  obligé  d'obéir. 

Plufieurs  Peuples  cependant, 

Ff 


X.' 


.j 


même  dans  l'Europe  ou  à  Ton 
voifinage  5  ont  voulu  conferver 
ou  rétablir  l'ancien  fyftême,  mais 
fans  fuccès  ;  l'efprit  du  Chriftia- 
nirme  a  tout  gagné.  Le  culte  fa- 
cré  efl:  toujours  refté  ou  redevenu 
indépendant  du  Souverain^&  fans 
iiailbn  néceffaire  avec  le  corps  de 
l'État.  Mahomet  eut  des  vues 
très-faines  ,  il  lia  bien  fon  fyftê- 
jne  politique  ,  &  tant  que  la  for- 
me de  fon  Gouvernement  fubfifta 
fous  les  Caliphes  fes  fuccefleurs  y 
ce  Gouvernement  fut  exactement 
un  &  bon  en  cela.  Mais  les  Ara- 
bes devenus  floriflants  ^  lettrés  3 
polis  3  mous  &  lâches  3  furent  fub- 
jugués  par  des  barbares  ,  alors  la 
divifion  entre  les  deux  puilfanees 
recommença  ^  quoiqu'elle  foit 
moins  apparente  chez  les  Maho- 
métans  que  chez  les  Chrétiens  , 
elle  y  eft  pourtant,  fur- tout  d^ns 


/ 


s 


f 


#)(  ^59  )(  # 
la  Seûe  d'Ali  ,&  il  y  a  des  États  , 
tels  que  la  Perfe ,  où  elle  ne  ceffe 
de  fe  faire  fentir. 

Parmi  nous  ^  les  Rois  d'An- 
gleterre fe  font  établis  chefs  de 
l'Eglife  y  autant  en  ont  fait  les 
Czars  ;  mais  par  ce  titre  ils  s'en 
font  moins  rendus  les  maîtres 
que  les  Miniftres ,  ils  ont  moins 
acquis  le  droit  de  la  changer  que 
le  pouvoir  de  la  maintenir  ;  ils 
n'y  font  pas  légiflateurs  ^  ils  n'y 
font  que  Princes.  Par-tout  où  le 
Clergé  fait  un  Corps  *  il  eft  maî- 

*  Il  faut  bien  remarquer  que  ce  ne  font  pas 
tant  des  affemblées  formelles ,  comme  celles 
de  France  ,  qui  lient  le  clergé  en  un  corps  * 
^ue  la  communion  des  Egliles.  La  communion 
8c  l'excommunication  font  le  paéle  iocial  du 
clergé  ,  padte  avec  lequel  il  lera  toujours  le 
maître,  des  peuples  &  des  Rois.  Tous  les  prêtres 
qui  comm.uniquent  enfemble  font  concitoyens, 
fuiïent-ils  des  deux  bouts  du  monde,  cette 
invention  eft  un  chef  d'œuvre  en  politique.  Il 
n'y  avoiirien  defemblable  parmi  les  Prêtres 
,      Fi  2 


i. 

#  )(  340')  (  # 

tre  &  légiflateur  dans  fa  partie. 
Il  y  a  donc  deux  piiiflances^  deux 
Souverains  en  Angleterre  &  en 
Rufïîe  ^  tout  comme  ailleurs. 

De  tous  les  Auteurs  chrétiens 
le  Philofophe  Hobbes  eft  le  feul 
qui  ait  bien  vu  le  mal  &  le  remè- 
de ^  qui  ait  ofé  propofer  de  réu- 
nir les  deux  têtes  de  l'aigle^  &  de 
tout  ramener  à  Tunité  politique^ 
fans  laquelle  jam.ais  Etat  ni  Gou- 
vernement ne  fera  bien  conftitué. 
Mais  il  a  dû  voir  que  l'efprit  do- 
minateur du  Chriftianifme  étoit 
incompatible  avec  fon  fyftême  , 
&  que  l'intérêt  du  Prêtre  feroit 
toujours  plus  fort  que  celui  de 
l'Etat.  Ce  n'eft  pas  tant  ce  qu'il 
y  a  d'horrible  &  de  faux  dans  fa 
politique^  que  ce  qu'il  y  a  de  jufte 

païens  ;  auiTi  n'ont  -  ils  jamais  to  un  corps  de 
clergé. 


#)(  340(  # 

&  de  vrai  qui  l'a  rendue  odieufe^* 
Je  crois  qu'en  développant  fous 
ce  point  de  vue  les  faits  hiftori- 
ques^  on  refuteroit  aifément  les 
fentiments  oppofés  de  Bayle&de 
Warburton  ^  dont  l'un  prétend 
que  nulle  Religion  n'eft  utile  au 
corps  politique  ,  &  dont  l'autre 
foutient  au  contraire  que  le  Chrif- 
,  tianifme  en  eft  le  plus  ferme  ap- 
pui. On  prouveroit  au  premier 
que  jamais  Etat  ne  fut  fondé  que 
la  Religion  ne  lui  fervît  de  bafe^ 
&  au  fécond  que  la  loi  chrétienne 
eft  au  fond  plus  nuifible  qu'utile 
à  la  forte  conftitution  de  l'Etat. 
Pour  achever  de  me  faire  enten- 

*  Voyez  entre  autres  dans  une  Lettre  de 
Grotius  à  fon  frère,  du  ii.  avril  i<54?,  ce  que  ce 
favant  homme  approuve  &  ce  qu'il  blâme  dans 
le  livre  de  Cive.  Il  eft  vrai  que ,  porté  àPinduI- 
gence,  il  paroit  pardonner  à  l'auteur  le  bien  en 
faveur  du  mali  mais  tout  le  monde  n'eft  pas  fi 
dément. 

Ff3 


-y'^-- 


#  )(  34^'  )  (  # 
dre,  il  ne  faut  que  donner' un 
peu  plus  de  précifion  aux  idées 
trop  vagues  de  Religion  relatives 
à  mon  fujet. 

L  A  Religion  ,  confidérée  par 
rapport  à  la  fociété  ,  qui  eft  oU 
générale  ou  particulière  ,  peut 
aufli  fe  divifer  en  deux  efpeces , 
fçavôir  3  la  Religion  de  l'homme 
&  celle  du  Citoyen.  La  première 
fans  Temples  5  fans  Autels  y  fans 
Rites  5  bornée  au  culte  purement 
intérieur  du  Dieu  fuprême  &  aux 
devoirs  éternels  de  la  morale,  eft 
la  pure  &  fimple  Religion  de  l'E- 
vangile 3  le  vrai  Théifme  ,  &  ce 
qu'on  peut  appeller  le  droit  divin 
naturel.  L'autre  infcrite  dans  un 
feul  pays  y  lui  donne  fes  Dieux  y 
fes  Patrons  propres  &  tutélaires  : 
elle  aies  dogm.es  ,  fes  rites  y  fon 
culte  extérieur  prefcrit  par  des 
loix  3  hors  la  feule  Nation  qui  la 


fuit  5  .tout  eft  pour  elle  infidèle  ^ 
étranger  ,  barbare;  elle  n'étend 
les  devoirs  &  les  droits  de  Thom- 
nie  qu'auflî  loin  que  fes  Autels. 
Telles  furent  toutes  les  Religions 
des  prenaiers  peuples ,  aufquelles 
on  peut  donner  le  nom  de  droit 
divin  5  civil  ou  pofitif. 

Il  y  a  une  troifieme  forte  de 
Religion  plus  bifarre ,  qui  don- 
'  nant  aux  hommes  deux  légifla- 
tionSj  deux  chefs  ^  deux  patries, 
les  foumet  à  des  devoirs  contra- 
diftoires  &  les  empêche  de  pou- 
voir être  à  la  fois  dévots  fie  Cito- 
yens. Telle  efc  la  Religion  des 
Lanias  ^  telle  eft  celle  des  Japo- 
nois  3  tel  eft  le  Chriftianifme  Ro- 
main. On  peut  appeller  celle-ci 
la  Religion  du  Prêtre.  lien  réfulte 
une  forte  de  droit  mixte  &  info- 
ciable  qui  n'a  point  de  nom. 
.    A  confidérer  politiquement  ces 

.rf4 


^ï 


.  S 


.■■.■'v.^  ^    V 


trois  fortes  de  Religions  ,  elles 
ont  toutes  leurs  défauts.  La  troi- 
fiéme  efl:  fi  évidemment  mauvaife 
que  c'eft  perdre  le  temps  de  s'a- 
muier  à  le  démontrer.  Tout  ce 
qui  rompt  l'unité  fociale  ne  vaut 
den  :  Toutes  les  inflitutions  qui 
mettent  l'homme  en  contradic- 
tion avec  lui-même  ^  ne  valent 
rien. 

La  féconde  eft  bonne ,  en  ce 
qu'elle  réunit  le  culte  divin  ôcl'a- 
mour  des  loix  ,  5c  que  faiiant  de 
la  patrie  l'objet  de  l'adoration  des 
Citoyens  ^  elle  leur  apprend  que 
fervir  l'Etat  c'eft  en  fervir  le  Dieu 
tutélaire.  C'eft  une  efpece  de 
théocratie  ^  dans  laquelle  on  ne 
doit  point  avoir  d'autre  Pontife 
que  le  Prince ,  ni  d'autres  Prêtres 
que  les  Magiftrats.  Alors  mourir 
pour  fon  pays  c'eft  aller  au  mar^ 
tyre  ^  violer  les  loix  c'eft  être  im- 


^-y^ 

\   - 

T 

y  [^ 

#)t  345  )(# 
pie  5  &  foumettre  un  coupable  a 
rexécration  publique  ,    c'eft  le 
dévouer  au  courroux  des  Dieux; 
Jcicer  ejlo. 

Mais  elle  eft  mauvaife  en  ce 
qu'étant  fondée  fur  l'erreur  &  fur 
le  menfonge  elle  trompe  les  hom- 
mes 5  les  rend  crédules  fuperfti- 
tieux  5  &  noie  le  vrai  culte  de  la 
Divinité  dans  un  vain  cérémo- 
nial.   Elle  eft  mauvaife  encore  , 
quand  devenant  exclufive  &  ty^ 
rannique  ^  elle  rend  un  peuple 
fanguinaire& intolérant:  enforte 
qu'il   ne  refpire  que  meurtre  & 
maflacre  ^  &  croit  faire  une  aftion 
fainte  en  tuant  quiconque  n'ad- 
met pas  fes  Dieux.    Cela  met  un 
tel  peuple  dans  un  état  naturel 
de  guerre  avec  tous  les  autres^ 
très-nuifible  à  fa  propre  lûreté. 

Reste   donc  la  Religion  de 
l'homme  ou  le  Chriftianiime^  noa 


-     ,3 


pas  celui  d'aujourd'hui ,  mais  ce-" 
lui  de  rÉvangile ,  qui  en  eft  tout- 
à-fait  différent.  Par  cette  Reli- 
gion fainte  5  fublime  ,  véritable  ^ 
les  hommes  ,  enfants  du  même 
Dieu  5  fe  reconnoiflent  tous  pour 
frères ,  ôc  la  fociété  qui  les  unit 
ne  fe  diffout  pas  même  à  la  mort. 

Mais  cette  Religion  n'ayant 
nulle  relation  particulière  avec  le 
corps  politique ,  laifle  aux  loix  la 
ieule'force  qu'elles  tirent  d'elles- 
mêmes  y  fans  leur  en  ajouter  au- 
cune autre  ^  &  par  -  là  un  des 
grands  liens  de  la  fociété  parti- 
cuHere  refte  fans  effet.  Bien  plus  ; 
loin  d'attacher  les  cœurs  des  Ci- 
toyens à  l'Etat,5  ^ile  les  en  déta- 
che comme  de  toutes  les  chofes 
de  la  terre  :  je  ne  connois  rien 
de  plus  contraire  à  l'efprit  fociaL 

On  nous  dit  qu'un  peuple  de 
vrais  Chrétiens  formeroit  la  plus 


V 


-  1 


\  } 


parfaite  fociété  que  Ton  puifle 
imaginer.  Je  ne  vois  à  cette  fup- 
pofition  qu'une  grande  difficulté , 
c'eft  qu*une  fociété  de  vrais  chré- 
tiens ne  feroit  plus  une  fociété 
d'hommes,  ^  ^ 

Je  dis  même  que  cette  fociete 
fuppofée  ne  feroit  avec  toute  fa 
perfeftion  ni  la  plus  forte  ni  la 
plus  durable  :  A  force  d'être  par- 
faite 5  ellemanqueroit  de  iiailon  ; 
fon  vice  deftrudeur  feroit  dans 
fa  perfedion  ^même. 

Chacun  rempliroit  fon  de- 
voir 9  le  peuple  feroit  fournis  aux 
loix  y  les  chefs  feroient  juftes  & 
modérés ,  les  magiftrats  intègres , 
incorruptibles  ,  les   foldats  mé- 
priferoient  la  mort  y  il  n'y  auroit 
ni  vanité  ni  luxe  ;  tout  cela  eft 
fort  bien  ,  mais  voyons  plus  loin. 
Le    Christianisme 
eft  uneP^eligion  toute  fpirituelle. 


-:f^ 


#)(  548^')(# 
occupée  uniquement  des  chofes 
du  Ciel  :  la  patrie  du  Chrétien 
n'eft  pas  de.  ce    monde.  Il  fait 
Ion  devoir ,  il  eft  vrai ,  mais  il 
le  fait  avec  une  profonde  indif- 
férence fur    le  bon  ou  mauvais 
luccès  de  fes  foins.  Pourvu  qu'il 
n^ait  rien  à  fe   reprocher,  peu 
lui  importe  que  tout  aille  bien 
ou  mal  ici  bas.    Si  l'Etat  eft  flo- 
riflant ,  à  peine  ofe-t-il  jouir  de 
la  félicité  publique  ,  il  craint  de 
s'enorgueillir  de  la  gloire  de  fon 
pays;  fi  l'Etat  dépérit,  il  bénit 
la  main  de  Dieu  qui  s'appéfantit 
fur  fon  peuple. 

Pour  que  k  fociété  fût  pai- 
iible ,  &  que  l'harmonie  fe  main- 
tînt ,  il  faudroit  que  tous  les 
Citoyens  fans  exception  fuflTent 
également  bons  Chrétiens  :  mais 
il  malheureufement  il  s'y  trouve 
un  xeul  ambitieux  ;,  un  feul  hy- 


.\ 


^^>- 


®-  )  (  Wf)  (  « 

pocrite  ^  un  Catilina  ^  par  exem- 
ple y  un  Cromvvel  ^  celui-là  très- 
certainement  aura  bon  marché 
de  fes  pieux  compatriotes.  La 
charité  chrétienne  ne  permet  pas 
aifément  de  penfer  mal  de  fon 
prochain.  Dès  qu'il  aura  trouvé 
par  quelque  rufe  l'art  de  leur  en 
impofer  &  de  s'emparer  d'une 
^  partie  de  l'autorité  publique  , 
voilà  un  homme  conftitué  en 
dignité  ,  Dieu  veut  qu'on  le  ref- 
pede  :,  bientôt  voilà  une  puif- 
Tance,  Dieu  veut  qu'on  lui  obéifle; 
le  dépofitaire  de  cette  puiflance 
en  abufe-t-il  ?  c'eft  la  verge  dont 
Dieu  punit  fes  enfants.  On  fe 
feroit  confcience  de  chafler  l'u- 
furpateur  .,  il  faudroit  troubler  le 
repos  public,  ufer  de  violence, 
verfer  du  fang  ;  tout  cela  s'ac- 
corde mal  avec  la  douceur  du 
Chrétien  j  &  après  tout  qu'im- 


=^)(  350  )C# 

porte  qu'on  foit  libre  ou  ferf 
dans  cette  vallée  de  miferes  ? 
reffentiel  eft  d'aller  en  Paradis  y 
&  la  réfignation  n'eft  qu'un  mo- 
yen de  plus  pour  cela. 

Survient-il  quelque  guerre 
étrangère  ?  les  Citoyens  mar- 
chent fans  peine  au  combat  ; 
nul  d'entre  eux  ne  fonge  à  fuir  ; 
ils  font  leur  devoir  5  mais  fans 
paffion  pour  la  viftoire  ,  ils  fça- 
vent  plutôt  mourir  que  vaincre» 
Qu'ils  foient  vainqueurs  ou  vain- 
cus j  qu'importe?  La  Providence 
ne  fçait-elle  pas  mieux  qu'eux 
ce  qu'il  leur  faut  ?  Qii'on  ima- 
gine quel  parti  un  ennemi  fier  , 
impétueux ,  palTionné  5  peut  tirer 
de  leur  floicifme  !  Mettez  vis-à- 
vis  d'eux  ces  peuples  généreux 
xj^ue  dévoroit  l'ardent  amour  de 
la  gloire  &  de  la  patrie  5  fuppofez 
votre  Répurblique  Chrétienne  vi^ 


à- vis  de  Sparte  onde  Rome,  les 
pieux  Chrétiens  feront  battus, 
écrafés ,  détruits,  avant  d'avoir  eu 
le  temps  de  fe  reconnoître,  ou  ne 
devront  leur  falut  qu'au  mépris 
que  leur  ennemi  concevra  pour 
eux.  C'étoit  un  beau  ferment  à 
mon  gré  que  celui  des  foldats  de 
Fabius  5  ils  ne  jurèrent  pas  de 
,  mourir  ou  de  vaincre  ,  ils  jurè- 
rent de  revenir  vainqueurs  ,  & 
tinrent  leur  ferment  :  jam.ais  des 
Chrétiens  n'en  enflent  fait  un  pa- 
reil ;  ils  auroient  cru  tenter  Dieu. 
Maïs  je  me  trompe ,  en  difant 
une  République  Chrétienne  ; 
chacun  de  fes  deux  mots  exclut 
l'autre.  Le  Chriftianifme  ne  prê* 
che  que  fervitude  5c  dépendance. 
Son  efprit  eft  trop  favorable  à 
la  tyrannie  pour  qu'elle  n'en  pro- 
fite pas  toujours.  Les  vrais  Chré- 
tiens font  faits  pour  être  efcla- 


-u 


#  )(  552  )(  #^ 

ves  ;  ils  le  fçavent  &  ne  s'en  émeu- 
vent gueres  ,  cette  courte  vie  a 
trop  peu  de  prix  à  leurs  yeux. 

Les  Troupes  Chrétiennes  font 
excellentes  5  nous  dit- on.  Je  le 
nie.  Qu'on  m'en  montre  ds  telles? 
Quant  à  moi  ,  je  ne  connois 
point  de  Troupes  Chrétiennes. 
On  me  citera  les  Croifades.  Sans 
difputer  fur  la  valeur  des  Croifés  j  , 
je  remarquerai  que  bien-loin  d'ê- 
tre des  Chrétiens  ^  c"*étoient  des 
Soldats  du  Prêtre  ^  c'étoiént  des 
Citoyens  de  l'EgHfe  ;  ils  fe  bat- 
toient  pour  fon  pays  fpirituel  , 
qu'elle  avoit  rendu  temporel ,  on 
ne  fçait  comment.  A  le  bien 
prendre  5  ceci'  rentre  fous  le  Pa- 
ganifme ,  comme  l'Evangile  n'é- 
tabht  point  une  Religion  natio- 
nale 5  toute  guerre  facrée  eft  im- 
poffible  parmi  les  Chrétiens. 

Sous  les  Enipereurs  Païens , 

les 


-Â, 


< 


#)(  355  )(  # 
les  Soldats  Chrétiens  étcient  bra- 
ves 5  tous  les  Auteurs  Chrétiens 
l'affurent ,  &  je  le  crois  :  c'étoit 
une  émulation  d'honneur  centre 
les  Troupes  Païennes.  Dès  que 
les  Empereurs  furent  Chrétiens  y 
cette  émulation  ne  fubfifta  plus, 
&  quand  la  Croix  eut  chaflé 
TAigle  5  toute  la  valeur  romaine 
difparut. 

Mais  laiflant  à  part  les  confi-^ 
dérations  p.ohtiques  ,  revenons 
au  droit ,  Se  fixons  les  principes 
fur  ce  point  important.  Le  droit 
que  le  Pafte  Social  donne  au 
Souverain  fur  les  fujets^  ne  paiTe. 
point  y  comme  je  l'ai  dit  3  les 
bornes   de  l'utilité  publique    *. 

*  Dans  la  République ,  dit  le  M.d' A. ,  chacun 
^parfaitement  libre  en  ce  qui  ne  nuit,  pus  aux: 
autres.  Voilà  la. borne  invariable  j  on  ne  peut  la. 
pofer  plus  exadlement.  Je  n'ai  pu  me  reiuier- 
a.u  plaifir  de  citer  quelque  fois  ce  manuCcric 
.^.uoiaue uoû connu  du  public,  pour  rcndiôs 


ï/') 


#  )(  354  )(  # 
Lés  fujets  ne  doivent  donc  com- 
pte au  Souverain  de  leurs  opi-~ 
BÏons  5  qu'autant  que  ces  opinions 
importent  à  la  communauté.  Or 
il  importe  bien  à  l'Etat  que  cha- 
que Citoyen  ait  une  Religion 
qui  lui  faffe  aimer  l'es  devoirs  ; 
mais  les  dogm.es  de  cette  Pveli- 
gion  n'intéreflent  ni  TEtat  ni  fes 
membres  y  qu'autant  que  ces 
dogmes  le  rapportent  à  la  mo- 
rale 5  6c  aux  devoirs  que  celui 
qui  la  profeffe  eft  tenu  de  rem^- 
plir  envers  autrui.  Chacun  peut 
avoir  au  furplus  telles  opinions 
qu'il  lui  plait  y  fans  qu'il  appar- 
tienne au  Souverain  d'en  con- 
noïtre  :  car  5  comme  il  n'a  point 
de     compétence    dans     l'autre 

honneur  à  la  mémoire  à\m  homme  illuftre 
&  rcrpï:(Slable^qui  avoit  conîervë  julques  dans 
le  Miniftere  le  cœur  d'un  vrai  citoyen  ,  &  des 
vues  droices  6c  laines  iur  le  so^Yeraerneni  de 
Ion  pays> 


^ 


#)(  355  )  (# 
monde  ,  quel  que  foit  le  fort  des 
fujets  dans  la  vie  à  venir  ^  ce 
n'eft  pas  fon  affaire ,  pourvu  qu'ils 
foient  bons  citoyens  dans  celle-ci. 
Il  y  a  donc  une  profeffion  de 
foi  purement  civile  j  dont  il  ap- 
partient au  Souverain  de  fixer 
les  articles  ,  non  pas  précifément 
comme  dogmes  de  R^eligion  y 
mais  comme  fentim.ents  de  lo- 
ciabihté  5  fans  lefquels  il  eft  im- 
poffibie  d'être  bon  citoyen  ni 
lujet  fidèle '^.  Sans  pouvon*  obli- 
ger perfonne  à  les  croire  3  il  peut 
-bannir  de  l'Etat  quiconque  ne 
-les  croit  pas  ;  il  peut  le  banmr^ 

*  Cefar  plaidanc  pour  Catiiina  cachoit  d'c- 
tablir  le  dogme  de  la  morcalité  de  Tame  ; 
Caton  &  ciceron  pour  le  réfuter  ne  s'amufe- 
renc  point  à  philolopher  :  ils  le  contentèrent  de 
;  montrer  que  Cefar  parloir  en  mauvais  citoyen 
Se  avançoit  unp  doCirine  pernicieufe  à  TEcato 
En  effet  voilà  de  quoi  de  voit  juger  le  Sénat  de 
'Rome  >8c  non  d'une  queftion  de  théologie. 

Gg2 


#  )(î56)(  # 
non  comme  impie ,  mais  comme 
infociable  >  com^me  incapable 
d'aimer  fincérement  les  loix  de 
la  jurtice  ,  Se  d'immoler  au  be- 
fom  fa  vie  à  Ion  devoir.  Qiie  fi 
quelqu'un  5  après  avoir  reconnu 
publiquement  ces  mêmes  dog- 
mes 5  le  conduit  comme  ne  les 
croyant  pas ,  qu'il  foit  puni  de 
mort  5  il  a  commis  le  plus  grand  , 
des  crimes  ^  il  a  menti  devant  les 


loix. 


Les  dogmes  de  la  Religion 
civile  doivent  être  fimples,  en 
petit  nombre ,  énoncés  avec  pré- 
cifion  y  fans  explication  ni  com- 
mentaires. L'exillence  de  la  Di- 
vinité puiffante  ,  intelligente  ^ 
bienfaila.nte ,  prévoyante  &  pour- 
voyante >  la  vie  à  venir  y  le  bon- 
heur des  juftes  >  k  châtiment 
des  méchants  3  la  fàinteté  du 
contrat  focial  &  des  loix  ;  voilà. 


K 


les  dogmes  pofitifs.  Quant  aux 
dogmes  négatifs ,  je  les  borne  à 
un  ieul  ;  c'eft  l'intolérance  :  elle 
rentre  dans  les  cultes  que  nous 
avons  exclus. 

Ceux  qui  diflinguent  l'into- 
lérance civile  &  l'intolérance 
théologique  fe  trompent  à  mon 
avis.  Ces  deux  intolérances  font, 
inféparables.  Il  efl:  impoffible  de, 
vivre  en  paix  avec  des  gens  qu'on^ 
croit  damnés  ;  les  aimer  y  feroit 
haïr  Dieu  qui  les  punit  ;  il  faut 
abfolument  qu'on  les  ramené  ou 
qu'on  les  tourmente.  Par-tout  où 
l'intolérance  théologique  efk  ad- 
mife  5  il  eft  impoffible  qu'elle  n'ait 
pas  quelque  effet  civil  *  ^  &  fi-tor 

*■  Le  mariage ,  par  exemple  ,  étant  un  con- 
trat civil,  a  des  effets  civils  fansleiquelsil  eiî 
même  impoITjble  que  la  fociété  lublifte.  Sup- 
polons  donc  qu'un  clergé  vienne  à  bouc  de 
s'attribuer  àluifeul  le  droit  de  pafTer  cet  a(Sle  ^i 
dxoit  qu'il  doit  néc.eflàiîcment  ufur.fâer  dans. 


#)C558)(# 

qu'elle  en  a  ^  le  Souverain  n'eft 
plus  Souverain  5  même  au  tem- 
porel i,  dès-lors  les  Prêtres  lont  les 
vrais  maîtres ,  les  Rois  ne  iont 
que  leurs  Officiers. 

toute  Religion  intolérance.  Alors  n'eft  il  pas 
clair  qu'en  faisant  valoir  à  propos  J'autorité  de 
TEglife  il  rendra  vaine  celle  du  Prince  ,  qui 
n'aura  plus  de  iuje:s  que  ceux  que  le  clergé 
voudra  bien  lui  donner.  Maî:re  de  marier  ou 
de  He  pas  marier  les  gens  félon  qu'ils  auront 
ou  n'auront  pas  telle  ou  telle  doé^rine  ,  félon 
qu'ils  admettront  ou  rejetteront  tel  ou  tel  for- 
iTiulaire ,  félon  qu'Us  lui  feront  plus,ou  moins 
dévoués ,  en  fe  conduifant  prudemment  & 
fenani  ferme  ,  n^'eft-il  pas  clair  qu'il  dirpofera 
feul  des  héritages,  des  charges  ,  des  citoyens  s 
de  l'Ecac  même  >  qui  ne  içauroit  fubfifter  n'é- 
tant plus  compofé  que  des  bâtards.  Mais,  dira- 
t-  on  ,  l'on  appellera  comme  d'abus  ,  on  ajour- 
nera, décrétera  ,  fàifira  le  temporel.  Quelle 
pitié  !  Le  clergé ,  pour  peu  qu'il  ait ,  je  ne  dis 
pas  de  courage,  mais  de  bon  fens ,  laifïera 
faire  &  ira  fon  trsin  ;  il  laifTera  tranquillement 
appeller,  ajourner,  décréter ,  faifir ,  &  £nira 
par  refter  le  maître.  Ce  n'eft  pas  ,  ce  me  femble, 
un  -grand  facrifice  d'abandonner  une  partie  > 
quand  «n  §ft  iûi;  dç  s'emparer  du  louu 


#  )C  359  )(  # 
Maintenant  qu'il  n'y  a  plus 
&  qu'il  ne  peut  plus  y  avoir  de 
Religion  nationale  exclufive  ,  on  . 
doit^olérer  toutes  celles  qui  to- 
lèrent les  autres  ,  autant    que 
leurs  dogmes  n'ont  rien  de  con- 
traire aux  devoirs  du    citoyen. 
Mais  quiconque  ofe  dire.  Hors 
rEglife  point  de  Salut  y  doit  être 
chaire  de  l'Etat  ,  à   moins  que 
l'Etat  ne  foit  l'Egliie ,  &  que  le 
Prince  ne  foit  le  Pontife.  Un  tel 
dogme  n'eft  bon   que  dans  un 
Gouvernement    Théocratique  , 
dans  tout  autre  il  eft  pernicieux. 
La  raifon   fur   laquelle   on    dit 
qu'Henri  IV  embrafla  la  Religion 
Romaine  ^  la  devroit  faire  quit- 
ter à  tout  honnête  homme  ^  & 
fur-tout  à  tout  Prince  qui  fçau- 
toit  raifonner. 


#)(  3^0  )(  ^ 

CHAPITRE     IX. 

Co/ic:uJio/i, 

j\pREs  avoir  pofé  les  vrais  prin- 
cipes du  Droit  politique ,  &  tâ-^ 
ché  de  fonder  l'Etat  iur  la  bafe  , 
il  reileroit  à  l'appuyer  par  les 
relations  externes  ,  ce  qui  com- 
prendrait le  droit  des  gens ,  le 
commerce  5  le  droit  de  la  guerre 
&  les  conquêtes,  le*  droit  pu- 
blic 5  les  ligues ,  les  négociations  y. 
les  traités ,  6cc.  Mais  tout  cela 
forme  un  nouvel  objet  trop  vafte 
pour  ma  courte  vue  ,  j'aurois  du 
la  fixer  toujours  plus  près  de  moi. 

Fin  de  la  IV^l  &  dernière  Partie^ 


LETTRE 


/ 


)  C  3'^ï  )  ( 


X 


OL  JE  T  OÙ  J£L  JS 

DE  J.  J.  ROUSSEAU  DE  GENEVE, 

Qui  contient  fa  renonciation  à  U 
Société  Civile  ,  &  fes  derniers 
adieux  aux  Hommes  ^  adr  ej/ée 
aufeul  Ami  qui  lui  rejie  dans 
le  monde, 

y J^  T  R  E'^ertre  m'a  donné  la  farf^. 
fadion  de  voir  qu'il  me  reitoir  un  ami 
dans  le  monde,  &  que  la  vérité  avoïc 
encore  un  partilan  ;  mais  au  nom  de 
notre  amitié  ,  ne  me  parlez  plus  de 
juftiiication  ;  quel  parti  voudriez-vous 
que  prit  im  homme,  qui  étant  acculé 
cl  un  allamnat,  reprélénteroit  le  pré- 
tendu mort ,  fans  pouvoir  défarmer  ks. 
Juges  ?  celui  de  mourir  comme  Socrate, 
&  tant  d  autres  vidimes  de  l'erreur  6ç 
de  ia  méchanceté.  Javois  conlacré  ma 
plume  à  la  vérité  &  à  la  vertu  ;  j'ai 
plaïue  la  caule  &  défendu  les  droits  de 

Hh 


Tune  6c  de  Tautre,  a  la  face  du  genre 
humain  ;  réfolucion  téméraire  &  dange- 
reuTe  pour  des  hommes  bas  &  flareurs; 
mais  généreufe  &  louable  -pQur  yn  vrai 
Philolbphe.  Je  n'ignoroiî  pas,  loriqae  je 
pris  la  plume  pour  la  première  fois , 
combien  la  route  que  je  me  propofois 
de  tenir  étoir  périlleufe  ;  je  connoiffois 
trop  bien  le  fiécle  pour  ne  pas  prévoir 
un  événement  que  votre  affedion  pour 
moi  (feul  lien  par  lequel  je  tiens  encore 
aux  hommes)  vous  fait  envifager  com- 
me trifte  &  funefte ,  mais  que  je  regarde 
en  effet  comme  glorieux  ôc  triomphant. 
Car  dites-moi ,  Monfieur ,   que  pou- 
voient  faire  les  hommes  de  plus  con- 
forme à  mon  inclination ,  &  de  plus 
propre  à  me  procurer  ce  doux  repos , 
que  je  cherche  depuis  fi  long  -  temps, 
que  de  me  profcrire  de  leur  fociété  ? 
Je  ne  ferai  plus  le  complice  de  fes  cri- 
mes, le  fpeàateur  oiiif  de  fes  injuflices, 
l'efclave  de  fes  caprices,  &  le  témoin  de 
fa  mifere  ;  il  n'y  a  plus  pour  moi  d'enga- 
gement focial  :  celui  que  mes  pères  ("au 
fens  de  mes  AdverfairesJ  auroient  pu 
contraéler,  vient  d'être  cafféôc  anéanti; 
plus  de  Patrie  ,  plus  de  Concitoyen, 
par  conféquent  plus  de  devoirs,  ni  en- 
vers Kune,  ni  envers  l'autre  :  j'ai  enfin 


#  )(  5^3  )(# 

recouvert  ce  bien  fi  précieux  aux  yeux 
du  Sage ,  les  immunités  de  Pérat  primi- 
tif, en  un  mot,  c'efl  en  ce  moment  que 
je  peuxm'écrier:  Je  fuis  libre/ 

Ne  penlez  pas,  Mr.  qu'il  fût  de  m.on 
honneur,  de  prévenir  le  genre  humain  , 
ma  partie adverfe,  par  une  renonciation 
en  forme  à  fa  fociété;  de  folides  raifons 
doivent  vous  en  convaincre  :  première- 
ment on  n*auroit  pas  manqué  de  me  dé- 
nier le  droit  de  faire  une  pareille  renon- 
ciation. Vos  ancêtres,  m'auroit-on  dit, 
fe  font  engagés  à  vivre  eux  &  leur  pof- 
térité  dansi'efclavage  focial;  vous  n'êtes 
par  conféquent  pas  le  maître  de  réfou- 
dre ce  contrat  à  votre  volonté  ,  codent 
modo  dïrimitur  contracium  que  colliga- 
a^r.-  Tant  que  vous  ne  produirez  pas  le 
conlentement  de  votre  pariie  adverfe, 
vous  porterez  des  fers.  J'aurois  en  vain 
réclamé  les  droits  de  la  nature,  dev-ils 
efclaves ,  mes  Juges  &  mes  Parties  ne 
les  connoilTent  point  :  ils  m'auroicnt  in- 
Juflement  condamné  à  vivre  5c  mourir  au 
milieu  d'eux.  Je  vous  dirai  en  fécond  lieu 
que  je  crois  avoir  prouvé  dans  l'un  de 
mes  écrits,    que  l'homme  efl:  né  com- 
patiiîant,  &  porté  par  //7/?i/za  àfecourir 
fes  femblables  au  befoin ,  5c  quoique  îa 
fociété  détruife  cette  douce  imprefTion, 

Hh2 


que  la  nature  a  gravée  dans  nos  cœurs, 
on  ne  m'auroit  pas  accufé  avec  nioins 
d'emportement ,  de  vouloir  me^  loui- 
rraire  aux  devoirs  de  l'humanue  ;  on 
auroit  f^jppofé ,  dans  mon  mdifference 
apparente  pour  les  hommes,  un  fond 
de  haine  &  d'averfion  que  leur  peryer- 
lîté  n'a  jamais  pu  y  fau'e  naître.  Il  etoïc 
donc  à  propos  d'éviter  ce  foupçonmju- 
rieux,  pour  pouvoir  mettre  la  jullicede 
mon  côté,  ôc  le  genre  humain  dans  ion 


tort. 


Enfin,  mon  cher  ami,  fpermettez- 
moi  da  vous  donner  ce  titre  pour  la 
dernière  fois  J  l'amitié  ,qui  nous  unit 
depuis  long-temps,  &  qui  fera  le  ieul 
objet  de  mes  regrets,  pendant  le  divorce 
que  je  viens  d^ obtenir,  m'a  empêche 
de  foUiciter  plutôt  cet  heureux  Décret 
de  ma  liberté  originelle.  Ne  croyez  pas 
eue  je  puiffe  jamais  perdre  le  louvenir 
de  cette  généreufe  &  confiante  ami'tiê; 
en  repaffmt  dans  mon  elprit  les  cruau- 
tés que  j'ai  éprouvées  dans  la  lociete  des 
hommes ,  les  bienfaits  que  j'ai  reçu  de 
vous  viendront  en  adoucir  le  rehenti- 
ment;  je  m'en  entretiendrai,  iouvent, 
non  pas  avec  des  Etres  vils,  orgueilleux 
&  pervers,  mais  avec  les  ours ,  les  tigres 

*  L'Arrêt  du  Parlement. 


&  les  panthères ,  dont  la  douceur  6c  Tin- 
nocencen'empoifonneront  point  mes  dif- 
cours.  Sages  ennemis  de  ces  prodiges 
honteux  de  l'imagination  &  de  l'ambi- 
tion des  hommes  ,  de  ces  inflruments 
odieux  de^a  tyi-annie  &  du  deipotifme , 
de  ces  loix  enfin  ,  qui  ont  enfanté 
tous  les  crimes ,  en  étouffant  toutes  les 
vertus  ,  on  peut  avec  eux,  fans  crainte 
d'oppreffion ,  pratiquer  la  vertu  5c  dire 
la  vérité;  ils  n*ont  d'autres  loix  que 
celles  de  la  liberté  ;  ils  ne  peuvent  mé- 
connoicre  les  droits  précieux  6c  inébran- 
lables de  Vénalité.  Là  je  n'aurai  plus 
devant  les  \éux  des  Miniflres  fans  foi  &z 
dégradéspâr  un  vii  intérêt  ;  des  hommes 
lâcnes  «5c  cruels  comblés  d'honneur  c<  de 
gloire  ,  pour  avoir  égorgé  un  million 
d'hommes,  dont  ils  ne  reçurent  jamais 
la  moindre  offerilé  ;  d'autres  hommes 
s'emparer  du  Continent  ,  que  dis- je  , 
des  quatre  Eléments,  6c  par  un  progrès 
inconcevable  de  corruption  6c  de  ren- 
verfemcnt,  réformer  les  loix  de  la  na- 
ture, infulter  à  leur  auteur,  en  accablant 
les  uns  fous  le  poids  de  Populénce ,  6c 
réduifant  les  autres  à  mourir  de  faim. 
Quelle  fociété,  grand  Dieu  I  que  cet 
affemJolage  monflrueux  de  tyrans,  6c 
d'efclaveSj  de  lâches  6c  de  furieux,  de 

Hhs 


bourreaux  &  de  vidimes ,  où  des  loix 
barbares  enchaînent  l'Onivers,  où  tous 
3es  droits  de  l'humanité  font  anéanti, 
où  le  crime  levant  Ton  front  audacieux , 
tient  la  vérité  attachée  à  fon  char  de 
triomphe ,  où  il  ne  relie  à  rhomm.e  ver- 
tueux d'autre  bien  k  efperer  que  le  bon- 
heur &  la  gloire  d'en  être  féparé  \  6 
chers  habitans  des  bois  >  mes  compatriot- 
tes  futurs  î  (  que  cette  expreilion  me 
foit  encore  permife  )  je  vous^ porte  des 
préceptes  dont  la  fageffe  eil  démontrée 
par  une  trifte  5c  déplorable  expérience: 
Chadez  bien  loin  de  vous  cette  pelle 
terrible,  qu'on  nomme  parmi  les  hom- 
mes fciences ,  belles-lettres ,  beaux  arts , 
bel  efprit,  politefle  :  vous  êtes  perdus  il 
cette  contagion  peut  une  fois  pénétrer 
jufqu'à  vous;  mais  fur-tout,  je  vousen 
conjure ,  que  cette  hydre  dévorante  , 
Pefprit  de  propriété,  ne  s'y  montre  ja- 
mais; point  de  partage  entre  vous  de  la 
Terre  que  vous  foulez  au  pied  ,  c'efl  le 
funeile  avant-xoureur  de  la  fociété,  & 
la  fociété  l'eil  de  toutes  les  horreurs  qui 
déiblent  la  Terre.  Je  fçais  que  votre 
conlervation ,  la  propagation.de  l'ef- 
pece,   exige  une  forte   de   commerce 
entre  vous;  lien  délicieux  par  lequel  la 
nature  nous  porte  au  bien,  parTatcraic 


#)(  367)(# 

du  plaifir;  vous  ne  pourriez  même  vous 
refufer  à  ce  doux  penchant,  fans  vous 
rendre  criminels ,  mais  qu'il  foit  borné 
aux  hazards  des  rencontres  momenta- 
nées, que  deux  individus  ainfi  raprochés^ 
s'uniiTent  par  ce  nœud,  fource féconde 
de  la  vie,  qu*un  defir  réciproque  à  pré- 
paré en  eux,  j'y  confens  ;  c'efl  aller  au  but 
marqué  par  l'auteur  de  la  Nature;  mais 
que  ce  commerce,  que  cette  fociété  ne 
dure  pas  plus  long- temps  que  ce  nœud, 
qui  en  eilleprincipe/Je  faisque  ces  idées 
vaines  &  taàices  de  beauté,  de  jeuneffs 
6c  d'agréments,  font  inconnues  parmi 
vous ,  que  tout  Etre  propre  à  remplir 
la  deflination  marquée  par  la  nature, 
ne  mérite  pas  plus  de  préférence  ni  de 
mépris  qu'un  autre  qui  jouit  de  la  mê- 
me faculté;  c'eft  là  le  gage  de  cette 
paix  ineilimable,  qui  règne  parmi  vous, 
6c  qui  y  régnera  éternellement  ;  que  fî 
vous  aviez  le  malheur  de  vous  laiiîèr 
réduire  un  jour,  (événement  qu'on  ne 
fçauroit  prévoir  )  par  ce  titre  fuperbe  de 
Philoiophe,  dont  les  hommes  ie  parenc 
avec  tant  d'ifolençe,  ne  les  écoutez 
points  fur  la  définition  de  la  philofo- 
phie,  leur  langage  eil  celui  du  men- 
longe  &  de  l'impoflure;  içachez  que  la 
vraie  ,  la  faine  phiiofoohie  eil  renfer- 

Hh  4 


#  )(  568  )(  # 

mée  dans  les  fondions  animales  de  cha- 
que individu  ;  qu'elle  confiile  à  fçavoir 
boire,  manger,  dormir,  fe  battre  au 
befoin,  &  produire  Ion  femblable;  mais 
que  cette  borne  refpeilable  fixe  à  ja- 
fiia's  vos  progrès  philofophiques;  la  fran- 
chir d'un  pas,  c'efl  ouvrir  la  boëte  de 
Pandore  fur  vos  têtes,  &  vous  plonger 
dans  un  déluge  de  maux  :  fi  la  dépra- 
vation vous  faifoit  trouver  un  jour  cette 
carrière  trop  reflerrée ,  il  me  fuffira  de 
vous  répondre,  que  chez  les  hommes 
même  où  cette  dépravation  eil  portée  à 
fon  comble,  la  plupart  de  ceux  qui  font 
décorés  *du  nom  de  Sage  &  de  Philofo- 
phe  5  n*ont  pas  cru  devoir  aller  plus 
loin  ;  en  cela  feul  dignes  de  nos  éloges 
&  de  notre  imitation.  Il  ne  me  refte 
plus  qu'un  article  à  régler  avec  l'ef- 
pece  orgueilleule  que  je  quitte ,  &  je  fuis 
à  vous  làns  retour. 

Je  n'ai  pu  m'empêcher,  Monfieur^ 
de  vous  avouer  mpn  étonnement  fur 
ce  paffage  de  votre  Lettte ,  ou  vous 
me  parlez  d'exil  de  de  bannilTement  ; 
je  vous  dirai  même  ,  je  vous  en  deman- 
de pardon  ,  qu'il  m'efl  échappé  d'en 
rire ,  quoique  cela  ne  me  foit  arrivé  que 
ceux  fois  en  ma  vie  ,  la  première  à  la 
vue  du  rpUe  de  Criipin ,  dans  la  cornée 


^)(  369  )(# 

die  des  Nouveaux  Philofophes ,  6c  fa? 
féconde  ad  hoc.)  Vous  me  dites  avec 
un  ton  férieux  ,  fur  ce  que  les  hommes 
qualifient  d'exil,  de  banniffement ,  que 
ce  dernier  imprime  une  note  d'infa- 
mie ,  tandis  que  le  premier  efl  un  titre 
d'honneur,  comme  s'il  étoitau  pouvoir 
des  hommes  de  flétrir  la  vertu  &  de 
décorer  le  vice  à  leur  gré;  je  pourrois 
vous  demander  ici  ce  que  c'eft  qu'une 
note  d'infamie  parmi  des  infâmes  :  je 
ne  veux  cependant  pas  vous  preiTer  de 
me  répondre  fur  cette  queftion ,  vos 
réflexions  rappellées  au  vrai  vous  fervi- 
ront  mieux  que  ma  plume  ne  pourroic 
le  faire:  mais  dites -moi,  Monfieur, 
qui  leur  à  donné  le  droit  de  me  priver 
de  la  faculté  de  jouir  de  njnivers,& 
de  me  contraindre  à  relpirer  dans  un 
lieu  plutôt  que  dans  un  autre.  Si  c'eit 
la  force,  à  la  bonne- heure,  cVil  un  droit 
que  je  refpefte  dans  chaque  individu 
en  particulier,  il  efl  fondé  lur  un  titre, 
qui  n'a  ni  commencement  ni  fin ,  titre 
immortel ,  (ur  les  débris  duquel  la  fo- 
ciété  en  a  élevé  une  infinité  d'autres  qui 
le  captivent  fans  pouvoir  le  détruire  j 
mais  cette  force  individuelle ,  ce  droit 
acquis  par  la  nature,  n'efl  que  momen- 
tané. Si-tôt  «iue  je  me  iuis  dérobé  à  ia 


/ 


#  )  (  37°  ) (  # 

vue,  &  délivré  des  mains  d'un  Erre  donc 
les  forces  font  fupérieures  aux  miennes, 
fon  droit  eft  éteint ,  Se  tout  rapport  en- 
tre lui  &  moi  rentre  dans  le  néant  juf- 
qu'à  ce  qu'une  nouvelle  rencontre  nous 
offre  un  nouveau  combat  :  cependant  je 
veux  fuppofer  pour  un  moment  que  ces 
Décrets  émanés  d\ine  force  illicite  & 
injurieufe  à  la  nature  ,  fuffent  toléra- 
bles  ;  par  quelles  étranges  raifons  pour- 
riez-vous  me  perluader  que  Texil  efl 
un  monument  glorieux  ;  le  bannilTe- 
ment,  au  contraire,  le  partage  de  l'op- 
probre &  de  Pinfamie  ?  habitude  hon- 
teufe  p'our  un'Philolophe  t  d'envifager 
êç.  de  juger  des  objets  fuivant  les  mifé- 
rables  préjugés  d\me  troupe  d'efclaves 
&  d'imbéciles,  qui  veut  donner  des  fers 
à  la  nature  entière  !  Exiler  un  homme 
libre  ,  d'un  certain  lieu ,  &  le  confiner 
dans  un  autre  qui  lui  eft  circonfciipr, 
avec  défenfe  d*en  fortir  fous  des  peines 
plus  rigoureufes ,.  c'eft  l'acle  le  plus 
defpotique  que  l'on  puiffe  jamais  ima- 
giner de  la  part  de  celui  qui  l'exerce, 
&  l'efclavage  le  plus  ignominieux  &  le 
plus  accablant  pour  celui  quilefubic; 
il  n'a  plus  à  craindre  que  le  cachot  ou 
la  mort  ^  que  dis- je  j,  il  doit  bien  plutôt 
la  ds^firer.  Je  rendrai  donc  cette  juflicc 


=#  )(  371  )(# 

à  ceux  qui  fe  difent  mes  Juges ,  à  ceux 
qui  viennent  de  brifer  mes  fers  en  me 
rendant  à  ma  liberté  originelle  ;  ils  ont 
penles  qu'un  philolbphe  ,  pour  avoir 
ofé  dire  la  vérité  lans  l'envelopper  d'urr 
voile  tiffa  par  une  crainte  lâche  & 
déshonorante ,  ne  méritoit  pas  un  trai- 
tement aulFi  barbare  ;  ils  m'ont  lai iTés 
l'option  fur  le  lieu  de  ma  retraite,  je 
peux  fixer  mon Téjour  où  il  me  plaira  , 
6c  porter  les  débris  d*un  efclavage  qui 
n'efl  plus,  Tous  le  climat  qui  me  con- 
viendra le  mieux.  Ils  fçavent  que  tout 
animal  qui  rerpire  a  fa  portion  fur  le 
continent  qui  l'a  reçu  en  naiffant,  c'eft 
là  une  légidme,  un  patrimoine  qui  lui 
eft  accordé  par  la  nature,  un  droit  inhé- 
rent à  fa  perlbnne,  qui  ne  peut  jamais 
en  erre  ieparé ,  il  ne  peut  pas  même 
s'en  dépofféder  lui-même,  par  quelque 
afte  conventionnel  que  ce  puiffe  être: 
&  comme  ce  Continent  n'efl  point  par- 
tagé entre  tous  ceux  qui  ont  le  droit 
d*y  prétendre,  ou  ce  qui  efl  la  même 
chofe,  qu'il  ne  Tefl  pas  régulièrement, 
ajoutons  encore  qu'il  ne  peut  ni  ne  doit 
l'être  irrévocablement;  il  fuit  de-ià  que 
chaque  individu  en  particulier  a  droit 
de  jouir  du  tout ,  parce  que  fa  portion 
peribnfleile  le  trouvant  confondue  dans 


/ 


#  )(  372)(  # 

ce  tout,  ôc  chacun  des  autres  individus 
étanc  dans  le  même  cas,  les  loix  de  l'é- 
quiîibre  &  de  l'égalité,  fe  trouvent  par- 
faitement remplies   dans  cet  état  des 
chofes.  Mais  Tupporons  encore,  je  le  veux 
pour  un  moment,  que  le  conrinent  que 
nous-  habitons  C  je  borne  mes  préten- 
tions à  cette  partie  du  monde  parce  que 
je  fuis  perfuadé  que  les  animaux  ter- 
reflres  d'un  Continent  n*ont  aucun  droit 
à  prétendre  dans  les  autres  parties  du 
monde ,  la  nature  ayant  elle-même  éta- 
bli des  limites  à  cet  égard  que  l'homme 
n'a  pu  franchir  fau3  le  rendre  criminel 
autant  que  malheureux  )  fuppofons  , 
dis- je,  que  le  Conrinenc  que  nous  habi- 
tons ,  eût  été  divifé  par  nos  perés  d'une 
manière  égale  enrr'eux ,  ne  feroit-ce  pas 
le  comble  de  l'extravagance ,  de  fou- 
tenir  que  ce  partage  eft  irrévocable  à 
regard  de  leur  poftérité,  que  les  ré- 
volutions que   le  temps  y  a  apporté 
doivent  -pareillement  fubfifter,  que  ceux 
qui  auront'  reçu  le   jour  d'un  fourbe , 
d'un  fripon ,  d'un  trairre  ,  d'un  diable 
en  un  mot  ,   feront  ainfi  nés  dans  une 
criminelle  abondance  au  préjudice  d'un 
homme  de  bien.  Tous  les  hommes  ne 
conviennent  -  ils   pas    en   fuivant  leurs 
propres  principes ,  qu'un  contrat  poui: 


avoir  un  état  fiable  &  permanent,  pouf 
être  revêtu  de  (es  formalités  effentielles, 
doft  être   fait   avec  toutes  les  parties 
intéreffées   ;    fi   cela   eft  ,   où   eft  le 
confentement  des   autres  animaux  qui 
avoient  le  droit  d'accéder  à  ce  Traite 
concurramment  avec  T homme  ;   com- 
ment ce  dernier  pourroic-il leur  donner 
l'exclufion  de  ce  même  droit ,  lui  qui 
malgré  tous  les  efforts  d'un  ^orgueil  au- 
dacieux ôc  téméraire  ,  n'eût  jamais  le 
pouvoir  de  les  dépofîeder  ;    mais  qui 
au  contraire  fe  trouve  fouvent  dans  la 
mortifiante   néceifité  de  leur  céder  la 
meilleure  parc  du  propre  fruit  de  les 
travaux.  Je  ne  m'érendrai  pas  davanta- 
ge fur  l'incapacité  où  étoient  mes  an- 
cêtres, de   me  lier  par  un  contrat  de 
cette  efpece ,  ni  des  abus  qu'un  petit 
nombre  en  a  fait.  6c  fait  encore ,  pour 
s'attribuer    les    partions    de    plufieurs 
milliers ,  &  réduire  cette  multitude ,  à 
ne  refpirer  que  précairement.  Je  me  ré- 
duirai quant  à  préfent  à  leur  déclarer 
que  je  prétends   jouir  de  mes  droits  , 
de  cette  portion  du  Continent  qui  m'efl 
dévolue  à  titre  d'animal,  portion  in- 
féparable  de  mon  individu ,  mobile  , 
errante  comme  lui  de  climat  en  climat: 
toujours  placé  dans  le  centre  de  ce  pa- 


/ 


#)(574)(# 

trîmoine  rerriî:orial ,  je  ne  fuis  pas  plu- 
tôt chafle  d'un  lieu  par  une  force  irré- 
fiflible,  qu'il  change  de  place  avec  moi; 
ce  n'efi  que  par  ma  deflrudlion  indivi- 
duelle que  je  peux  le  perdre;  or  comme 
j'ai  acluellemenn  plus  de  liberté  que 
jamais  de  le  porter  fur  coure  la  furia- 
ce  de  ce  Continent  5  mon  droit  de  jouir 
du  tout  fucce(rivement,ell:  fans  contre- 
dit le  droit  le  plus  inconteilable.  Enfin  , 
j'ajoute  que  je  renonce  pour  toujours 
à  leurs  Loix  ,  à  leurs  Ulages ,  à  leurs 
Coutumes  ,  que  je  me  dépouille  avec 
tranfport  de  toutes  marques,  de  tout 
caradiere  d'homme  civiiilé ,  &  même 
du  titre  d'homme  qui  ne  manqueroic 
pas  de  m.'attirer  la  haine  &  le  mépris  de 
mes  Compatriotes  nouveaux  ,  que  je 
n'attends  d'autre  protedion,  d'autre  fe- 
cours  contre  ceux  qui  voudroieor  at- 
tenter à  ma  liberté,. que  celui  de  mes 
mains,  &  des  autres  armies  défenfîves 
que  la  nature  m'a  donnée  ;  heureux  fî 
le  funefte  le  jour  que  j'ai  fait  parmi  des 
erres  corrompus ,  n'en  avoient  point 
ruinés  lès  forces  ?  Que  fi  les  hommes 
fiers  &  impérieux ,  comme  je  les  con- 
çois, veulent  s'obiliner  à  foutènir  que  ce 
Continent  que  nous  habitons  doit  -être 
divifé  entre  nous,  6c  que  le  droit  de 


#)(575  )(# 

propriété  puiiTe  jamais  être  praticable 
fans  nous  creufer  des  abîmes  de  mal- 
îieiirs  ;  (  ce  que  je  ne  penle  pa^  )  je  leur 
déclare,  en  qualité  d'être  ferilibleéccom- 
jpatiffant,  que  pour  finir  tout  iujet  de 
guerre  &  de  diffention  avec  eux,  je  tâ- 
cherai de  convoquer  une  Diéte  générale 
de  toutes  les  efpeces  d'animaux,  entre 
lefquels  le  droit  de  fuflrage ,  ôc  la  domi- 
nation naturelle  ,  fe  trouvent  partagée, 
peut-être  que  dans  ce  Congrès  univerfel 
on  pourroit  trouver  des  moyens  propres 
à  finir  la  guerre  allumée  depuis  tant  de 
fiécles,  entre  l'homme  ôc  les  autres  ef- 
peces, &  particulièrement  les  infeâes. 
Je  dis  que  je  leur  en  parlerai ,  non  pas 
dans  le  langage  que  j'ai  appris  parmi 
les  hommes ,  je  me  garderai  bien  de  leur 
faire  connoitre  ce  poilbn  deflruéleur  ; 
mais  par  des  fignes  démonflratifs  qui 
forment  le  véritable ,  (5cle  feul  langage 
de  la  nature  :  Bref,  dans  le  cas  où  je 
parviendrois  à  les  déterminer  à  quel- 
ques arrangements  relatifs  à  cette  paci- 
fication générale ,  que  je  defire  fans  l'ef- 
perer  ,  il  ne  fera  pas  difficile  à  l'efpece 
qiie  j'abandonne ,  de  faire  lever  par  un 
de  fes  Mathématiciens  ou  Calculateurs, 
autre  efpece  fubordonnée  qui  fourmille 
dans  fon  fein ,  Se  qui  peut  connoitre 


#=  )  (  370  (  ^ 

d*un  coup  d'œil  le  nombre  des  mou- 
ches qui  Egureront  lur  la  face  de  l^'Eu- 
rope  pendant  TEcé  prochain ,  un  étac 
exad  de  tous  les  animaux  privilégiés 
dont  je  viens  de  parler ,  ôc  notamment 
de  ceux  dont  j'ai  fait  la  defcription 
anatomique  ôc  morale  ,  dans  les  Notes 
que  j'ai  joint  au  Difcours  fur  Tinégalité  , 
pour  pouvoir  faire  avec  eux  un  partage 
au  moins  provilionnel  :  A  l'égard  des 
reptiles  Ôc  des  volatiles ,  je  ne  crois  pas 
quant  à  préfent  qu'il  foie  néceffaire  de 
Tes  appeller  à  ce  contrat ,  peut  être  que 
la  fuite  des  temps  nous  fera  appercevoir 
quelques  autres  rapports  entr'eux  & 
nous,  que  nous  ne  connoilTons  pas  en- 
core, &  dans  ce  dernier  cas  nous  ferons 
bien- tôt  difpoiés  à  leur  rendre  juilice. 

Je  fuis  avec  égalité  votre  très -libre 
6c  très-heureux  ami.. 

J.  J.  Rousseau,  jufqu'à  ce  jour 
hom.me  civîlifé,  &  Citoyen  de 
Genève,  mais  à  préient, 

Ôrang-Outang*. 

Donnée  la année  de  mon  âge  y 

à  ï entrée  de  la  Foret  noire ,  qui  eji   au, 
^ied  du  Mont- Jura  pris  des  Alpes» 

*  c'efl-à-dire*  Habiunts  des  Bois, 


V